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Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Pierre Villepreux : « Au rugby, l’intelligence compte plus que le physique »



Joueur puis entraineur, aujourd’hui directeur technique national et expert à l’International Rugby Board, Pierre Villepreux analyse l’évolution actuelle du rugby. La place déterminante qu’il accorde à la formation des jeunes et à la recherche de nouveaux publics laisse entrevoir des développements que la Coupe du monde (qui va se jouer en France du 7 septembre au 20 octobre 2007) devrait favoriser.

Septembre-octobre 2007 - N°353



Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Comment votre carrière a-t-elle débuté ?

J’ai eu la chance de pouvoir allier une carrière de joueur à une carrière professionnelle en utilisant le rugby puisque je suis, de formation, professeur d’éducation physique. Je n’ai jamais quitté ma fonction dans l’Éducation nationale et j’ai l’impression d’avoir toujours évolué dans ce qui me passionnait. J’ai commencé à jouer au rugby dans un petit patelin appelé Pompadour avec un instituteur qui, très tôt, a su nous donner, pendant les récréations, le gout non seulement du rugby mais aussi du sport, une activité libre et partagée avec les autres. Mon père était un bon joueur, c’est lui qui m’a immédiatement plongé dans la marmite rugby. Ensuite, j’ai joué dans l’équipe du lycée puis dans l’équipe junior du club de Brive. Au début, je jouais comme demi d’ouverture. C’est un poste de responsabilité où il s’agit de faire le tri entre les ballons qu’il faut garder, ceux qu’il faut taper ou donner. Ensuite, j’ai joué à l’arrière, à la demande du président, parce qu’un demi d’ouverture aussi jeune que moi venait d’intégrer l’équipe. À l’époque, les arrières étaient chargés d’attraper les ballons et de les renvoyer le plus loin possible en touche. C’était frustrant. Moi, je voulais pouvoir courir avec le ballon. Le président m’a libéré pour faire ce que j’avais envie de faire. Ainsi j’ai fait modestement acte de créativité tactique en amenant régulièrement l’arrière intercalé entre les partenaires pour créer un décalage... Cette technique parait aujourd’hui normale, ce qui n’était pas le cas à l’époque. De même, j’ai rompu avec la technique qui consistait à taper le ballon avec la pointe du pied. J’ai commencé à buter en le fauchant comme font les footballeurs. On s’est moqué puis c’est rentré dans les moeurs. Cette forme de créativité, je l’ai également apportée en équipe de France en recherchant un rugby à la fois efficace, agréable, où chacun joue aussi pour l’autre ce qui a permis d’avoir des résultats intéressants. Parce que toute créativité doit être efficace.

Selon vous, quelles sont les qualités essentielles pour faire un bon joueur de rugby ?

Avant même les qualités physiques et la motivation, ce qui est prioritaire pour faire un bon joueur, ce sont ses qualités d’intelligence, sa compréhension du jeu, ses capacités à prendre les bonnes décisions très rapidement. Quel que soit le sport, « les génies du jeu » sont ceux qui réagissent vite, prennent des décisions justes et permettent chaque fois à leurs partenaires de profiter de ces décisions, de ces choix. Parlons de votre carrière d’entraineur... Cette fonction d’entraineur me convenait bien ; j’ai fait des études d’éducation physique, ce qui donne une bonne connaissance de ce qu’est un entrainement et du programme de travail qui peut convenir à un joueur. D’abord je suis parti trois ans à Tahiti, un pays où le football était roi et où l’on n’avait aucune idée de ce qu’était le rugby. J’ai vécu là une expérience fabuleuse. Il a fallu tout apporter à des jeunes qui n’avaient jamais vu un ballon ovale de leur vie. Ces vrais débutants, je les ai fait jouer avec des règles minimales mais fondamentales pour leur donner à la fois du plaisir et appuyer cet enseignement sur la compréhension du jeu ; et ça a très bien marché. J’ai réellement fait là des expériences pédagogiques déterminantes pour ma carrière d’entraineur. J’ai ensuite été invité par la Fédération italienne à entrainer l’équipe nationale qui, du plus bas niveau, est passée à un niveau bien meilleur. Ce n’était pas facile dans une culture où les résultats sont déterminants. Je crois que j’ai laissé un bon souvenir dans le milieu rugbystique italien. Après ces deux expériences, je suis rentré à Toulouse et j’ai eu la chance, à la fois, d’entrainer le Stade toulousain mais, aussi, de continuer ma carrière d’enseignant en créant la première section sport-étude au lycée Jolimont d’où sont sortis de nombreux champions. Très belle expérience, où nous avons mis en place, avec le président, un grand projet sportif novateur qui a permis au stade toulousain de devenir ce qu’il est : les structures de l’institution, la manière d’enseigner le rugby et la mise en place d’une identité du jeu toulousain, tout a bien fonctionné… Entrainer, c’est mener de pair une formation continuelle et une réflexion permanente sur l’évolution du jeu et des règles.

Est-ce que pour vous, l’entraineur est la personne la plus importante dans une équipe ?

L’entraineur est une sorte de catalyseur. Ce sont les joueurs qui ont le pouvoir. Le rôle de l’entraineur est de partager un projet avec les joueurs, un projet où chacun va se sentir bien, dans lequel chacun va pouvoir collaborer. Je crois que les entraineurs prennent, aujourd’hui, trop de pouvoir et qu’ils n’en laissent pas assez aux joueurs. Le partage est difficile. L’entraineur n’est pas un gourou, il doit analyser avec ses joueurs le style de jeu qu’il propose et être disponible pour écouter ce qu’ils en pensent. Vous avez aussi entrainé les Anglais... Disons plutôt que je suis allé de temps en temps en Angleterre, de façon ponctuelle, expliquer aux Anglais, lors de stages, quelle était ma manière d’entrainer l’équipe de Toulouse. C’était une valorisation du savoir-faire français, cela n’a pas été perçu comme cela, c’est bien dommage, mais cela ne m’a pas vraiment tracassé.

La professionnalisation suscite aujourd’hui des transferts d’entraineurs et de joueurs. Reste-t-il des types de jeu propres aux nations ?

Il en reste de moins en moins. La tendance actuelle est de copier ceux qui gagnent. Tout est analysable presque en temps réel, ce qui fait qu’aujourd’hui, tous les matchs se ressemblent un peu... Nous n’avons pas pour autant perdu complètement nos identités ; si on veut bien conserver certaines formes de travail au travers d’une démarche particulière d’enseignement, je pense que l’on crée des joueurs qui sont à même de répondre différemment. Je suis favorable à une formation globale (plutôt que répartie entre de nombreux intervenants) qui apprenne aux joueurs à s’adapter quelles que soient les situations auxquelles ils sont confrontés.

Aujourd’hui vous êtes directeur technique national...

Après avoir entrainé l’équipe de France et avoir vécu la finale de 1999, je suis devenu directeur technique national du rugby français. J’ai essayé de travailler sur la formation du joueur en tentant de remettre à sa vraie place la filière de formation vers le haut niveau. Puis je suis entré à l’International Rugby Board (IRB) où je suis chargé du développement du rugby en Europe. L’objectif de l’IRB est d’amener de nouveaux pays tels que la Roumanie, l’Espagne, le Portugal, la Géorgie et d’autres à un niveau compétitif par rapport aux pays engagés dans le Tournoi des six nations.

Dans cette optique, vous développez également le rugby féminin…

Je pense que le rugby féminin a une potentialité de développement extraordinaire. En quatre ans, le nombre de pays qui ont une activité féminine est passé de douze à trente-six, c’est dire le saut à la fois en quantité mais aussi, en qualité. Il n’y a que les filles qui peuvent amener au rugby un nouveau public parce qu’elles démystifient l’aspect violent du rugby. Le rugby masculin perdrait si la promotion du rugby féminin n’était pas assuré.

Depuis dix ans, la médiatisation a fait passer des clubs quasi familiaux à une gestion de multinationales. Cette difficile transition semble s’être harmonieusement effectuée…

La professionnalisation place les joueurs dans des conditions idéales pour pratiquer leur sport mais aussi, pour ne pas finir au chômage en fin de carrière. La réussite est essentiellement liée au fait que le système professionnel a attiré dans les tribunes à la fois le milieu économique générateur d’argent et un public amateur de compétition élevée. Le problème, c’est que les clubs perdent de plus en plus leur identité. Les joueurs étrangers risquent d’envahir le marché français empêchant ainsi les jeunes que nous formons de jouer et de trouver leur place…

Quels styles de jeu va-t-on voir s’affronter lors de la Coupe du monde ? Que pensez- vous des favoris, les All Blacks ?

La France s’est toujours bien comportée dans les précédentes éditions de la Coupe du monde, elle a toujours été (sauf une fois), dans les quatre équipes du dernier carré et le fait que la Coupe se joue en France est un énorme avantage… Les All Blacks de Nouvelle-Zélande sont puissants et créatifs ; ils jouent un rugby merveilleux, si c’est ce rugby-là qui gagne, ce sera positif pour le rugby. Ces joueurs neufs, venant des iles du Pacifique, ont bénéficié d’une éducation complètement naturelle qui fait peut-être aujourd’hui la différence avec la vieille Europe. Ils ont comme un petit temps d’avance, ce sont des gens qui osent, proposent et essaient tout le temps de faire évoluer le rugby. Ils savent utiliser toutes les possibilités que les règles donnent. La vie du ballon reste une priorité. Leur but est que le jeu ne s’arrête pas. Les Sud-Africains pratiquent un affrontement très individualisé qui donne la priorité à la dimension physique. L’Angleterre a un nouvel entraineur… Actuellement, j’aime bien l’Irlande, qui joue un jeu très dynamique. Je trouve le jeu de l’Australie un peu stéréotypé et trop lisible par les adversaires. Les Argentins ont le talent de s’adapter au profil tactique de l’adversaire quelle que soit l’équipe qu’ils rencontrent. Or c’est la première équipe que rencontrera l’équipe de France, ce sera un match important. L’état de forme du joueur dure à peine trois semaines et la compétition dure un mois et demi, il ne faut donc pas se tromper sur la programmation de la préparation physique. Enfin, un joueur intelligent a moins que les autres besoin d’un physique exceptionnel, mais s’il a les deux, c’est encore mieux… ●

Propos recueillis par Françoise Ploquin





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