Comment votre carrière a-t-elle débuté ?
J’ai eu la chance de pouvoir allier une
carrière de joueur à une carrière professionnelle
en utilisant le rugby puisque je
suis, de formation, professeur d’éducation
physique. Je n’ai jamais quitté ma fonction
dans l’Éducation nationale et j’ai l’impression
d’avoir toujours évolué dans ce qui
me passionnait. J’ai commencé à jouer au
rugby dans un petit patelin appelé Pompadour
avec un instituteur qui, très tôt, a su
nous donner, pendant les récréations, le
gout non seulement du rugby mais aussi
du sport, une activité libre et partagée avec
les autres. Mon père était un bon joueur,
c’est lui qui m’a immédiatement plongé
dans la marmite rugby. Ensuite, j’ai joué
dans l’équipe du lycée puis dans l’équipe
junior du club de Brive. Au début, je jouais
comme demi d’ouverture. C’est un poste
de responsabilité où il s’agit de faire le tri
entre les ballons qu’il faut garder, ceux qu’il
faut taper ou donner. Ensuite, j’ai joué à
l’arrière, à la demande du président, parce
qu’un demi d’ouverture aussi jeune que
moi venait d’intégrer l’équipe. À l’époque,
les arrières étaient chargés d’attraper les
ballons et de les renvoyer le plus loin possible
en touche. C’était frustrant. Moi, je
voulais pouvoir courir avec le ballon. Le
président m’a libéré pour faire ce que j’avais
envie de faire. Ainsi j’ai fait modestement
acte de créativité tactique en amenant
régulièrement l’arrière intercalé entre les
partenaires pour créer un décalage... Cette
technique parait aujourd’hui normale, ce
qui n’était pas le cas à l’époque. De même,
j’ai rompu avec la technique qui consistait
à taper le ballon avec la pointe du pied. J’ai
commencé à buter en le fauchant comme
font les footballeurs. On s’est moqué puis
c’est rentré dans les moeurs. Cette forme
de créativité, je l’ai également apportée en
équipe de France en recherchant un rugby
à la fois efficace, agréable, où chacun joue
aussi pour l’autre ce qui a permis d’avoir
des résultats intéressants. Parce que toute
créativité doit être efficace.
Selon vous, quelles sont les qualités
essentielles pour faire un bon joueur
de rugby ?
Avant même les qualités physiques et la
motivation, ce qui est prioritaire pour faire
un bon joueur, ce sont ses qualités d’intelligence,
sa compréhension du jeu, ses
capacités à prendre les bonnes décisions
très rapidement. Quel que soit le sport, « les
génies du jeu » sont ceux qui réagissent vite,
prennent des décisions justes et permettent
chaque fois à leurs partenaires de profiter
de ces décisions, de ces choix.
Parlons de votre carrière d’entraineur...
Cette fonction d’entraineur me convenait
bien ; j’ai fait des études d’éducation physique,
ce qui donne une bonne connaissance de ce
qu’est un entrainement et du programme de
travail qui peut convenir à un joueur. D’abord
je suis parti trois ans à Tahiti, un pays où le
football était roi et où l’on n’avait aucune
idée de ce qu’était le rugby. J’ai vécu là une
expérience fabuleuse. Il a fallu tout apporter à
des jeunes qui n’avaient jamais vu un ballon
ovale de leur vie. Ces vrais débutants, je les
ai fait jouer avec des règles minimales mais
fondamentales pour leur donner à la fois
du plaisir et appuyer cet enseignement sur
la compréhension du jeu ; et ça a très bien
marché. J’ai réellement fait là des expériences
pédagogiques déterminantes pour ma carrière
d’entraineur. J’ai ensuite été invité par
la Fédération italienne à entrainer l’équipe
nationale qui, du plus bas niveau, est passée
à un niveau bien meilleur. Ce n’était pas facile
dans une culture où les résultats sont déterminants.
Je crois que j’ai laissé un bon souvenir
dans le milieu rugbystique italien. Après ces
deux expériences, je suis rentré à Toulouse
et j’ai eu la chance, à la fois, d’entrainer le
Stade toulousain mais, aussi, de continuer
ma carrière d’enseignant en créant la première
section sport-étude au lycée Jolimont d’où sont
sortis de nombreux champions. Très belle
expérience, où nous avons mis en place, avec
le président, un grand projet sportif novateur
qui a permis au stade toulousain de devenir
ce qu’il est : les structures de l’institution, la
manière d’enseigner le rugby et la mise en
place d’une identité du jeu toulousain, tout
a bien fonctionné… Entrainer, c’est mener
de pair une formation continuelle et une
réflexion permanente sur l’évolution du jeu
et des règles.
Est-ce que pour vous, l’entraineur est
la personne la plus importante dans
une équipe ?
L’entraineur est une sorte de catalyseur.
Ce sont les joueurs qui ont le pouvoir. Le
rôle de l’entraineur est de partager un projet
avec les joueurs, un projet où chacun va
se sentir bien, dans lequel chacun va pouvoir
collaborer. Je crois que les entraineurs
prennent, aujourd’hui, trop de pouvoir et
qu’ils n’en laissent pas assez aux joueurs.
Le partage est difficile. L’entraineur n’est pas
un gourou, il doit analyser avec ses joueurs
le style de jeu qu’il propose et être disponible
pour écouter ce qu’ils en pensent.
Vous avez aussi entrainé les Anglais...
Disons plutôt que je suis allé de temps
en temps en Angleterre, de façon ponctuelle,
expliquer aux Anglais, lors de stages,
quelle était ma manière d’entrainer
l’équipe de Toulouse. C’était une valorisation
du savoir-faire français, cela n’a pas
été perçu comme cela, c’est bien dommage,
mais cela ne m’a pas vraiment tracassé.
La professionnalisation suscite
aujourd’hui des transferts d’entraineurs
et de joueurs. Reste-t-il des types de jeu
propres aux nations ?
Il en reste de moins en moins. La tendance
actuelle est de copier ceux qui gagnent.
Tout est analysable presque en temps réel,
ce qui fait qu’aujourd’hui, tous les matchs
se ressemblent un peu... Nous n’avons pas
pour autant perdu complètement nos identités
; si on veut bien conserver certaines
formes de travail au travers d’une démarche
particulière d’enseignement, je pense que
l’on crée des joueurs qui sont à même de
répondre différemment. Je suis favorable
à une formation globale (plutôt que répartie
entre de nombreux intervenants) qui
apprenne aux joueurs à s’adapter quelles
que soient les situations auxquelles ils sont
confrontés.
Aujourd’hui vous êtes directeur technique
national...
Après avoir entrainé l’équipe de France
et avoir vécu la finale de 1999, je suis
devenu directeur technique national du
rugby français. J’ai essayé de travailler
sur la formation du joueur en tentant de
remettre à sa vraie place la filière de formation
vers le haut niveau. Puis je suis
entré à l’International Rugby Board (IRB)
où je suis chargé du développement du
rugby en Europe. L’objectif de l’IRB est
d’amener de nouveaux pays tels que la
Roumanie, l’Espagne, le Portugal, la Géorgie
et d’autres à un niveau compétitif par
rapport aux pays engagés dans le Tournoi
des six nations.
Dans cette optique, vous développez
également le rugby féminin…
Je pense que le rugby féminin a une
potentialité de développement extraordinaire.
En quatre ans, le nombre de pays
qui ont une activité féminine est passé de
douze à trente-six, c’est dire le saut à la
fois en quantité mais aussi, en qualité. Il
n’y a que les filles qui peuvent amener au
rugby un nouveau public parce qu’elles
démystifient l’aspect violent du rugby. Le
rugby masculin perdrait si la promotion du
rugby féminin n’était pas assuré.
Depuis dix ans, la médiatisation a fait
passer des clubs quasi familiaux à une
gestion de multinationales. Cette difficile
transition semble s’être harmonieusement
effectuée…
La professionnalisation place les
joueurs dans des conditions idéales pour
pratiquer leur sport mais aussi, pour ne
pas finir au chômage en fin de carrière.
La réussite est essentiellement liée au fait
que le système professionnel a attiré dans
les tribunes à la fois le milieu économique
générateur d’argent et un public amateur
de compétition élevée. Le problème, c’est
que les clubs perdent de plus en plus leur
identité. Les joueurs étrangers risquent
d’envahir le marché français empêchant
ainsi les jeunes que nous formons de jouer
et de trouver leur place…
Quels styles de jeu va-t-on voir s’affronter
lors de la Coupe du monde ? Que pensez-
vous des favoris, les All Blacks ?
La France s’est toujours bien comportée
dans les précédentes éditions de
la Coupe du monde, elle a toujours été
(sauf une fois), dans les quatre équipes
du dernier carré et le fait que la Coupe se
joue en France est un énorme avantage…
Les All Blacks de Nouvelle-Zélande sont
puissants et créatifs ; ils jouent un rugby
merveilleux, si c’est ce rugby-là qui gagne,
ce sera positif pour le rugby. Ces joueurs
neufs, venant des iles du Pacifique, ont
bénéficié d’une éducation complètement
naturelle qui fait peut-être aujourd’hui la
différence avec la vieille Europe. Ils ont
comme un petit temps d’avance, ce sont
des gens qui osent, proposent et essaient
tout le temps de faire évoluer le rugby.
Ils savent utiliser toutes les possibilités
que les règles donnent. La vie du ballon
reste une priorité. Leur but est que le jeu
ne s’arrête pas.
Les Sud-Africains pratiquent un affrontement
très individualisé qui donne la priorité
à la dimension physique. L’Angleterre
a un nouvel entraineur… Actuellement,
j’aime bien l’Irlande, qui joue un jeu très
dynamique. Je trouve le jeu de l’Australie
un peu stéréotypé et trop lisible par les
adversaires. Les Argentins ont le talent de
s’adapter au profil tactique de l’adversaire
quelle que soit l’équipe qu’ils rencontrent.
Or c’est la première équipe que rencontrera
l’équipe de France, ce sera un match
important. L’état de forme du joueur dure
à peine trois semaines et la compétition
dure un mois et demi, il ne faut donc pas
se tromper sur la programmation de la
préparation physique. Enfin, un joueur
intelligent a moins que les autres besoin
d’un physique exceptionnel, mais s’il a les
deux, c’est encore mieux… ●
Propos recueillis par Françoise Ploquin
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