Vous êtes devenu aujourd’hui une valeur sûre de la littérature en langue française, consacrée par le prix Renaudot que vous avez reçu en 2006, pour votre roman Mémoires de porc-épic. Est-ce que vous pouvez nous raconter votre parcours jusqu’à l’écriture ?
J’ai passé un bac en lettres et philosophie, puis j’ai fait des études en droit jusqu’au troisième cycle à l’Université de Paris-Dauphine. J’ai toujours pensé que ma vraie vocation était la littérature, et c’est pour cela que je lisais sans cesse les grands textes même si je travaillais plus avec le code civil ou le code pénal en tant que juriste… C’est en 1993 que j’ai publié mon premier livre, un recueil de poèmes, puis en 1998, mon premier roman, Bleu-Blanc-Rouge, paru chez Présence africaine et qui reçut le Grand Prix littéraire d’Afrique noire, à ma grande stupéfaction. Je n’ai plus arrêté d’écrire depuis. Et je sais que « je ne suis bon qu’à ça », comme le disait Samuel Beckett.
L’univers de vos romans est l’Afrique, pourtant vous n’y vivez plus depuis plusieurs années. Comment vous ressourcez-vous ?
La littérature est une question de sensibilité, et l’enfance, et la jeunesse sont des éléments essentiels. La différence entre un romancier et quelqu’un d’autre, c’est que le romancier déambule toutes les nuits dans le vestiaire de son enfance. Et il tente de tout recomposer. Le romancier est un porteur de souvenirs, et mes souvenirs c’est l’Afrique.
On assiste de plus en plus à une rareté de grands écrivains africains. On a l’impression que cette littérature se conjugue toujours au passé. Quels sont selon vous les maux actuels de la littérature africaine ?
Les grands romanciers africains sont là : Tierno Monénembo, Henri Lopes, Emmanuel Dongala, Nurrudin Farah, Aminata Sow Fall. La plupart d’entre eux écrivent encore. La littérature africaine se porte bien. Les mots qui la minent, je les ai souvent cités : la ghettoïsation, l’invisibilité dans la presse française. Je suis hostile aux collections consacrées aux Africains. Ces collections desservent les lettres africaines et disqualifient l’écrivain africain dans son émulation avec les autres auteurs d’expression française.
Quelles sont les clés que vous donneriez aux enseignants quand ils se trouvent en face de livres d’auteurs africains d’expression française ou de vos livres par exemple ?
En réalité je ne saurais jamais enseigner mes livres. Lorsqu’on me le demande dans mon université – parce que les étudiants américains insistent et veulent entendre directement l’écrivain-professeur parler de son travail –, je ne me sens jamais à l’aise, et je me borne alors à laisser les étudiants faire des exposés sur les différents thèmes du livres, débattre entre eux en s’appuyant sur les articles de la critique littéraire. En réalité les étudiants m’apprennent alors des choses extraordinaires. Et si la force de l’enseignement résidait en cela : reconnaitre que la connaissance est symétrique et qu’entre les étudiants et les professeurs, il devrait y avoir une perpétuelle interaction ? Je ne saurais donc conseiller une « méthode » d’enseignement. Enseigner c’est savoir transférer de l’enthousiasme, et si celui-ci n’existe pas, si le professeur n’est pas enthousiaste, alors tous les livres – y compris ceux des Africains – lui paraitront difficiles à enseigner…
Vous êtes un des animateurs d’un débat sur la « ghettoïsation » des écrivains francophones. Le coup de gueule que vous avez porté, avec un certain nombre de vos collègues, notamment à travers cet article que vous avez publié en mars 2007 dans Le Monde2, est-il en train de prospérer ?
Je poursuis cette réflexion. Un livre collectif va sortir chez Gallimard en mai 2007, et j’ai écrit un article intitulé « Le Chant de l’oiseau migrateur ». Ma vision est celle d’une « littérature-monde en français ». Et cette vision exclut donc les compartiments actuels dans lesquels on cantonne les Lettres africaines.
Selon vous, qu’est-ce qui manque à l’Afrique pour amorcer son développement ?
La confiance en elle. Nous avons tout pour aller de l’avant. Mais il faudra surtout se garder de définir le développement sous le prisme de l’Occident. C’est ainsi que nous aboutissons à des aberrations, au point que certaines nations africaines appliquent la constitution française de 1958 de De Gaulle alors que leurs institutions locales sont inopérantes ou carrément bafouées par la dictature.
Propos recueillis par Elisabeth Lell
Notes
1. Éditions du Seuil, publié en 2006.
2. « Pour une littérature-monde en français » in Le Monde, 16 mars 2007. Lire aussi pp. 6-7 de ce numéro.
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