La francophonie se fête partout dans le monde le 20 mars. Nombreuses sont les manifestations au cours desquelles les francophiles se réunissent pour organiser expositions, conférences, festivals, repas ou rencontres1. Le 20 mars 2007, le journal Le monde a ouvert ses colonnes à Abdou Diouf2, secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie. L’ancien président du Sénégal y développait deux thèmes. D’abord il s’étonnait du « désamour » dont les Français font preuve vis-à-vis de l’idée de francophonie et de l’organisme qui coordonne le mouvement : « Désintérêt évident et, par voie de conséquence, méconnaissance réelle ». Les étudiants et les chercheurs choisissent d’autres sujets (seulement deux thèses de science politique sur la francophonie depuis 2001), les hommes politiques et les médias mettent plus volontiers en avant leur pays que l’ensemble qui regroupe les pays francophones, comme on a pu le constater au moment du vote à l’Unesco de la Convention sur la diversité culturelle ou sur le compte-rendu des efforts faits pour la promotion de la démocratie et le maintien de la paix en Afrique.
Des écrivains en colère
À ce constat Abdou Diouf ajoute un deuxième thème d’insatisfaction. Voilà que même les plus reconnus parmi les francophones – à savoir les auteurs à succès – viennent de signer un manifeste intitulé « Pour une littérature-monde en français3 » dans lequel ils récusent le terme de francophonie. Dans ce texte, quarante-quatre écrivains4 proclament l’avènement d’une « littérature-monde », concept forgé par Édouard Glissant, signataire du texte. Le terme évoque « le désir nouveau de retrouver les voies du monde, ce retour aux puissances d’incandescence de la littérature. » De fait, ces écrivains privilégient l’espace, la polyphonie, la fiction. Ils font irruption dans une production littéraire française tournée ces dernières années vers l’introspection, l’étude des angoisses du moi, le vertige du vide ou l’éloge de la sexualité. Ce qui a mis le feu aux poudres et donné le branle à cette revendication de reconnaissance, c’est le fait que les grands prix littéraires français de l’automne ont tous été décernés à des écrivains venus d’horizons lointains et écrivant en français. Faisons retour sur cette liste impressionnante : le prix Goncourt et le prix de l’Académie française ont été remis à l’Américain Jonathan Littell pour Les Bienveillantes (Gallimard), le prix Femina à la Franco-canadienne Nancy Huston pour (Actes Sud), le prix Renaudot à Alain Mabanckou pour Mémoires de porc-épic (Seuil), le prix Goncourt des lycéens à la Camerounaise Leonora Miano pour Contours du jour qui vient (Plon). Cette énumération glorieuse, nous l’avons publiée dans Le français dans le monde n° 349 (janvier 2007) sous le titre « La francophonie à l’honneur ». Et voilà justement que dans le manifeste publié dans Le monde les quarante-quatre récusent totalement le terme de francophonie : « Le centre, nous disent les prix d’automne, est désormais partout aux quatre coins du monde. Fin de la francophonie. Et naissance d’une littérature-monde en français » ou encore « l’émergence d’une littérature-monde en langue française consciemment affirmée, ouverte sur le monde, transnationale, signe l’acte de décès de la francophonie. Personne ne parle le francophone, ni n’écrit en francophone. La francophonie est de la lumière d’étoile morte. Comment le monde pourrait-il se sentir concerné par la langue d’un pays virtuel ? » Paroles très dures auxquelles le Président Abdou Diouf ne pouvait que réagir : « Vous me permettrez de vous faire irrespectueusement remarquer, mesdames et messieurs les écrivains, que vous contribuez dans ce manifeste, avec toute l’autorité que votre talent confère à votre parole, à entretenir le plus grave des contresens sur la francophonie, en confondant francocentrisme et francophonie, en confondant exception culturelle et diversité culturelle. Je déplore surtout que vous ayez choisi de vous poser en fossoyeurs de la francophonie, non pas sur la base d’arguments fondés, ce qui aurait eu le mérite d’ouvrir un débat, mais en redonnant vigueur à des poncifs qui décidément ont la vie dure ». Ces poncifs se rapportent, à l’évidence, à ce propos du manifeste : « On s’obstine à postuler un lien charnel exclusif entre la nation et la langue qui en exprimerait le génie singulier – puisqu’en toute rigueur l’idée de francophonie se donne alors comme le dernier avatar du colonialisme ». Ce à quoi Abdou Diouf rétorque : « Ces formules péremptoires sont plus graves qu’il n’y parait, et l’honnêteté intellectuelle voudrait que l’on cherche à connaitre avant de juger et de condamner ».
La littérature post-coloniale face à la mondialisation
Tels sont les termes du débat dont on voit bien qu’il est largement alimenté par les connotations coloniales qui restent attachées au mot francophonie. On sait la puissance des mots et leur charge affective. Tel est loué comme un héros patriote par les uns, devient un dangereux terroriste exécré par les autres... Le référent est identique, la dénomination en totale opposition. Il n’est pas indifférent que cette querelle d’appellation apparaisse à un moment qui voit le vieillissement ou la disparition d’écrivains que Morra classait dans la catégorie « littérature post-coloniale ». Ce moment correspond également à l’émergence de l’idée de mondialisation. Ousmane Sembène, Mohamed Dib, Sony Labou Tansi et bien d’autres, dans leurs textes écrits en français, se situaient face à la puissance coloniale. Ils avaient besoin de la reconnaissance du colonisateur pour contester la légitimité culturelle de la France et affirmer une dignité indigène. Aujourd’hui, même si ces auteurs sont publiés à Paris et continuent à ressentir des contradictions multiples et à évoquer un relatif malaise, les thèmes ont changé. Ils ne se situent plus face à la puissance coloniale mais face au monde, comme cherche à le souligner le titre qu’ils donnent à leur mouvement. Nos voisins s’en remettent plus volontiers à la neutralité des qualificatifs géographiques : littérature brésilienne, péruvienne, indienne à quoi l’on ajoute pour la clarté du propos « d’expression portugaise, espagnole ou anglaise ». Pourquoi n’adopterions-nous pas ce modèle qui a l’avantage de l’objectivité géographique ? On parlerait alors de littérature maghrébine d’expression française, de littérature nord-américaine d’expression française, de littérature égyptienne, libanaise, syrienne d’expression française, de littérature caraïbe, malgache, ivoirienne, sénégalaise, tchadienne, camerounaise, congolaise... d’expression française. De cette façon, comme le suggère l’expression « littérature-monde en français », on ne proclame pas la naissance d’une prétendue école littéraire catégorisant « après coup ce qui s’est manifesté naturellement » (selon l’expression de Pierre Assouline5) et on ne réveille pas non plus les démons de l’histoire et les douloureuses évocations de dominants/dominés. Le terme « d’expression française » a par ailleurs l’avantage de poser que l’outil d’écriture est la langue française tout en laissant entendre que le contenu travaillé par cet outil participe d’une sensibilité et d’une culture non originaires de la France métropolitaine. Dans le syntagme « expression française », l’adjectif ne peut être assimilé à l’appartenance à un pays, il est monosémique et se réfère à la langue.
Querelle d’appellation
Pourquoi, malgré des avantages évidents, le terme francophone, qui heurte les sensibilités, vient-il encore naturellement aux lèvres lorsqu’on aborde ces sujets ? Il faut en incriminer la force de l’habitude bien sûr, mais aussi la rigidité que donnent aux concepts les dénominations adoptées dans nombre d’universités de « département d’études francophones » et l’existence de littératures francophones6, appellation qui devrait, si on admettait l’évolution que nous préconisons, se transformer en « littératures d’expression française ». De même, dans les librairies, les bibliothèques ou les programmes scolaires, le classement des ouvrages se trouverait facilité et reposerait sur un parfait pied d’égalité. Dans le domaine de l’édition et du choix des collections où sont publiés les auteurs, les Français ont toujours eu une fâcheuse tendance à désigner comme Français les grands noms de la littérature et à accoler une étiquette étrangère ou régionale à ceux qu’ils estimaient moins prestigieux. Pour ne pas vexer les auteurs vivants, remarquons que Jean-Jacques Rousseau né en Suisse est placé – au propre comme au figuré – dans le Panthéon des écrivains français, même phénomène d’absorption pour les auteurs belges comme Simenon ou Jacques Brel.
Quelle que soit la dénomination retenue, l’essentiel n’est pas le mot mais l’émergence de ce courant puissant, vigoureux qui revivifie la production littéraire en français. Après les époques de revendication véhémente, l’âge adulte est venu et avec lui une puissance évocatrice qui bouscule les productions nationales françaises. Les jurys des prix littéraires ne se sont pas trompés : une montée de sève redonne des forces aux lettres de langue française. Et tout le reste – dénomination, classification, étiquette – n’est que littérature !
Notes
1. Voir site de l’OIF : www.francophonie.org
2. « La francophonie, une réalité oubliée, par Abdou Diouf », in Le monde, 20 mars 2007.
3. « Pour une littérature-monde en français », in Le monde des livres, 16 mars 2007.
4. Muriel Barbery, Tahar Ben Jelloun, Alain Borer, Roland Brival, Maryse Condé, Didier Daeninckx, Ananda Devi, Alain Dugrand, Edouard Glissant, Jacques Godbout, Nancy Huston, Koffi Kwahulé, Dany Laferrière, Gilles Lapouge, Jean-Marie Laclavetine, Michel Layaz, Michel Le Bris, JMG Le Clézio, Yvon Le Men, Amin Maalouf, Alain Mabanckou, Anna Moï, Wajdi Mouawad, Nimrod, Wilfried N’Sondé, Esther Orner, Erik Orsenna, Benoît Peeters, Patrick Rambaud, Gisèle Pineau, Jean-Claude Pirotte, Grégoire Polet, Patrick Raynal, Jean-Luc V. Raharimanana, Jean Rouaud, Boualem Sansal, Dai Sitje, Brina Svit, Lyonel Trouillot, Anne Vallaeys, Jean Vautrin, André Velter, Gary Victor, Abdourahman A. Waberi.
5. http://passouline.blog.lemonde.fr/2007/03/18/les-ecrivains-monde-arrivent/
6. J.-L. Joubert, Littérature francophone – anthologie, Nathan, 1992.
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