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Le français dans le monde
 
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Revue de la fédération internationale des professeurs de français

Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Entretien avec… Éric Fassin
Unions : « En dix ans, on est passé de l’impensable à la banalité »



Sociologue, enseignant à l’ENS, Éric Fassin travaille sur la politisation des questions sexuelles et raciales, en particulier en comparaison avec les États-Unis. Il nous livre son analyse sur les transformations des unions en France.

Mai-juin 2007 - N°351



Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Peut-on parler d’une crise du mariage aujourd’hui ?

Parler de crise du mariage, c’est considérer que ce changement est forcément négatif, destructeur. C’est là une attitude conservatrice qui en méconnait le versant positif : une plus grande liberté. Le mariage se transforme ; il est considéré non plus comme une obligation, mais comme une option. Et ce qui est vrai du mariage laïc l’est tout autant du mariage religieux. Le mariage à l’église n’est plus une étape obligée, c’est un choix qui requiert d’ailleurs une certaine créativité : les mariés adaptent la cérémonie religieuse à leur trajectoire de couple. Le sens du mariage se transforme : on se marie moins pour se conformer à une attente sociale que pour donner une forme personnalisée à un projet conjugal.

Est-ce la fin des normes ?

Dire que les normes ont une histoire, qu’elles sont susceptibles de changements, ouvertes à des remises en cause politiques, ne veut pas dire qu’elles disparaissent pour ne laisser que des individus sans liens. C’est dire qu’elles sont politiques, au sens où l’on débat, en public et en privé, de la place des femmes ou de la hiérarchie des sexualités. On introduit les exigences démocratiques de liberté et d’égalité dans le domaine sexuel, dont on voulait croire qu’il échappait à l’histoire et à la politique.
La démocratie sexuelle ne veut pas dire bien sûr que règnent la liberté et l’égalité : on sait l’importance des violences conjugales, ou même l’inégalité devant les tâches domestiques, qui s’est réduite, en une génération, de… 11 minutes seulement ! Du moins cette évidence des rôles n’est-elle plus si évidente : elle ne va plus de soi, elle est moins légitime. Nous avons davantage conscience des normes, et donc elles s’imposent moins à notre insu. Au lieu de paraitre fondées en nature et donc vraies de toute éternité, elles apparaissent comme des conventions susceptibles d’être critiquées, contestées, ébranlées. La démocratie sexuelle nous fait donc basculer d’un ordre qu’on croyait naturel à un ordre qui se révèle politique.

Qu’est-ce que la famille aujourd’hui ?

Il n’y a pas ou plus de définition a priori de la famille. En même temps, notre société continue plus que jamais à considérer que la famille est un élément essentiel de la société. La question qui se pose, c’est donc : au nom de quelles valeurs va-t-on la définir ? L’enjeu n’est pas seulement symbolique, puisque la définition ouvre des droits tels qu’allocations familiales, avantages pour les familles nombreuses, mais aussi reconnaissance des enfants issus de parents de même sexe… Aussi n’est-ce pas à la sociologie de définir la famille : c’est un choix politique. On peut juste espérer que ce choix prenne en compte la réalité des familles...

Quelles sont les grandes transformations qui ont marqué les unions en France depuis trente ans ?

Ce qui se passe depuis dix ans concernant l’homosexualité ne peut se comprendre hors des transformations générales qui touchent le mariage, le couple, la famille, la filiation. L’homosexualité est le révélateur de changements entamés depuis une génération avec, d’une part, la multiplication des divorces et des familles recomposées, et, d’autre part, le développement du concubinage. Tout cela est devenu normal : les parents ne sont plus embarrassés, comme ils l’étaient naguère, de dire autour d’eux que leurs enfants vivent en couple sans être mariés ou qu’ils divorcent.
Ce changement dans les familles s’accompagne d’une transformation de la filiation. L’effacement dans le droit, à partir de 1972, de la distinction entre enfants légitimes et naturels, correspond à une évolution dans les pratiques : en effet, la moitié des enfants naissent aujourd’hui hors mariage. Le mariage ne coïncide donc plus avec le fait d’avoir des enfants – pas plus qu’avec la sexualité ou la cohabitation.

Pourquoi le pacs a-t-il soulevé tant de discussions passionnées au moment de son vote, et n’en soulève presque plus huit ans après ?

Quand le débat s’est ouvert en France en 1997 autour du pacs (cf. pp. 46-47), on avait l’impression que l’ouverture du mariage aux couples de même sexe et a fortiori l’homoparentalité étaient impensables, contraires aux règles même de la société – on invoquait l’ordre symbolique, ou les fondements anthropologiques de la culture. Dans ce débat, les intellectuels, les psychologues, les anthropologues, ont souvent été très conservateurs : leur position était celle des évêques. Comme si la génération issue de 1968 avait peur des débordements auxquels elle avait participé dans sa jeunesse…
Certes, le pacs n’accorde des droits limités qu’à une minorité de couples, dont une partie seulement sont homosexuels. Mais la discussion a été passionnée parce que le pacs pose la question fondamentale de la norme sexuelle : notre société doit-elle privilégier dans ses institutions l’hétérosexualité, ou reconnaitre à égalité l’homosexualité ? L’enjeu est important – en même temps, quelques années plus tard, on constate que la fin du monde n’a pas eu lieu... L’opinion a aussitôt commencé à évoluer en faveur du mariage entre personnes de même sexe, voire de l’homoparentalité. C’est pourquoi les hommes politiques, qui étaient tous contre au départ, ont vite compris qu’à s’y opposer trop franchement, ils apparaissaient comme rétrogrades. Les choses bougent rapidement. En juin 2004, lorsque Noël Mamère célèbre le mariage de deux hommes à Bègles, personne ne vole à son secours, ni à droite ni à gauche, et beaucoup le critiquent violemment. Or aujourd’hui, la gauche est pour, même Ségolène Royal ! Certes, la droite reste opposée – mais elle est embarrassée. Ainsi, Nicolas Sarkozy affirme « j’ai longuement hésité », « je me trompe peut-être », et sans plus trouver de justification rationnelle : « ce sont des convictions très profondes que j’ai en moi ».
Reste qu’à ce jour, le mariage, l’adoption, la procréation médicalement assistée (PMA) ne sont toujours pas ouverts aux couples de même sexe. Cependant, nous ne sommes plus dans l’inimaginable, mais seulement dans le discutable. On est passé en dix ans de l’impensable à l’impensé. On prend conscience qu’il ne s’agit pas d’un fait de nature, mais de normes. Or, une fois qu’on a vu les normes changer de son vivant, on se dit qu’elles peuvent changer sur d’autres sujets et ailleurs…

La France, qui semblait être d’avant-garde avec le pacs, est aujourd’hui en retard comparée à la Belgique, l’Espagne, le Canada, l’Afrique du Sud… Comment se construit le débat en France et à l’étranger, notamment aux États-Unis ?

C’est bien qu’il ne s’agit pas de la loi de la culture, mais tout au plus d’une loi dans notre culture. En France, s’il y a résistance à l’ouverture du mariage, c’est parce qu’elle déboucherait sur des droits en matière de filiation : on est prêt à dire oui pour le mariage, mais la filiation est sacralisée, intouchable. Aux États-Unis, c’est l’inverse : dans beaucoup d’Etats, adoption et PMA sont accessibles aux homosexuels ; en revanche, c’est le mariage qui est sacralisé. Pourquoi ce contraste ?
Aux États-Unis, le mariage institue la hiérarchie des races, depuis l’esclavage jusqu’à nos jours, puisque perdure la stigmatisation de la famille noire, à propos des naissances hors mariage. En France, c’est la filiation qui joue le même rôle, en particulier depuis le débat qui s’est ouvert dans les années 1980 autour de la nationalité. Qu’est-ce qu’être Français ? De plus en plus, le droit du sol recule au profit du droit du sang2. Nous sommes à l’opposé des Etats-Unis, où règne le droit du sol : il suffit d’y être né pour avoir la nationalité américaine.
En France, c’est donc par le sang de la filiation biologique que passe de plus en plus la nationalité. Voyez aujourd’hui la défiance politique autour des mariages mixtes (cf. p. 45, Mauchamp)… Plus généralement, la bataille contre l’immigration porte aujourd’hui sur la famille : l’immigration « choisie », ce sont des travailleurs, mais l’immigration dite « subie », c’est d’abord le regroupement familial. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les deux restrictions essentielles imposées au pacs concernent la filiation, bien sûr, et aussi l’accès à la nationalité pour le conjoint étranger…

Selon vous, la littérature rend-elle compte de ces changements ?

Oui, mais dans des termes différents. Depuis les années 1990, il y a en France une « littérature sexuelle » très visible : Michel Houellebecq, Christine Angot, Catherine Breillat, Camille Laurens, Virginie Despentes et d’autres – beaucoup de femmes, d’ailleurs. Que nous disent ces auteurs par-delà des logiques idéologiques très différentes ? Ils disent l’inquiétude de notre époque devant la remise en cause de l’ordre sexuel, qu’il s’agisse de la différence des sexes ou des sexualités…

Comment parler des questions de mariage, de couple de même sexe, de familles recomposées à l’école ?

Au lieu de dire : « moi, enseignant investi du savoir, je vais vous dire ce qu’est une famille », pourquoi ne pas demander aux élèves de décrire leur situation, ou ce qu’ils voient autour d’eux, mais aussi ce qui a changé par rapport au temps de leurs parents, et de leurs grands-parents ? C’est leur faire prendre conscience de la diversité des pratiques, en même temps que poser la question des normes. C’est leur donner à penser que l’ordre social n’est pas donné une fois pour toutes : sa définition ne va pas de soi. C’est les amener à constater que les évidences ne sont que des habitudes que l’on oublie d’interroger, et que la vérité des normes connait des variations sociales, y compris dans le temps.

Propos recueillis par Françoise Ploquin, François Pradal et Wilfried Rault



1. Pacs : pacte civil de solidarité. Lire à ce sujet les pages 46-47 de ce numéro.
2. Droit du sol/droit du sang : le droit du sol offre la nationalité à tout individu né sur le territoire national, le droit du sang à ceux dont au moins un des parents a déjà la nationalité du pays. Depuis 1986, la loi française a restreint le droit du sol. Aujourd’hui, un enfant né en France de deux parents étrangers pourra, sous certaines conditions, acquérir la nationalité française à sa majorité s’il a eu sa résidence habituelle en France pendant une période d’au moins cinq ans depuis l’âge de onze ans.

À lire d’Éric Fassin
De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, dir. Didier Fassin et Éric Fassin, La Découverte, 2006.
L’inversion de la question homosexuelle. Une politique démocratique de la sexualité, Amsterdam, 2005.
Liberté, égalité, sexualités : actualité politique des questions sexuelles, avec Clarisse Fabre, Belfond / Le Monde, 2003 (rééd. augmentée, 10/18, octobre 2004).
À consulter : http://www.jourdan.ens.fr/~fassin/



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