Monsieur le ministre, on vous connait comme haut fonctionnaire. Pourtant, vous venez de publier un livre aux éditions Privat, à Toulouse : Le Sida en terre d’Afrique, L’audace des ruptures. Qu’est-ce qui peut bien pousser un ministre, dont l’activité est débordante, à écrire un livre ?
Ce livre est le fruit d’un bouleversement intérieur. Depuis six ans, je côtoie l’infection VIH/sida à travers les rencontres avec les malades et leurs familles, les rapports des personnels médico-sanitaires, le plaidoyer dans les tribunes internationales…
J’ai ressenti l’urgence de partager la somme de toute cette expérience en structurant une réflexion autour des défis que pose à l’humanité et, plus singulièrement à l’Afrique, cette maladie à destruction massive qui affecte gravement les populations d’Afrique subsaharienne. Sur les 40 millions de personnes atteintes de VIH dans le monde, 63 % se trouvent en Afrique. Il faut donc agir pour corriger les dégâts.
Il existe une littérature abondante sur le sida. Quel est le message nouveau que vous portez à travers ce livre ?
Notre livre est d’abord l’expression de la voix de l’élite politique africaine sur une maladie qui se révèle aujourd’hui comme un obstacle pour le développement de ce continent. Parce que, il faut le dire, le sida touche massivement les jeunes, les femmes et les cadres des administrations publiques et privées. Ce qui affecte l’indice de développement humain du continent. L’espérance de vie a chuté drastiquement dans certains pays jusqu’à moins de 40 ans à cause du sida. C’est le cas au Botswana, en Sierra Léone, au Libéria… et dans bien d’autres pays d’Afrique australe. Le sida est donc au cœur de la problématique du développement de l’Afrique. À travers cet ouvrage, nous souhaitons susciter une prise de conscience supplémentaire sur cet état de fait. C’est pour cette raison que nous développons le concept de « vaccin social » pour engager chaque africain à devenir acteur, voire leader de la lutte contre le sida.
Vous proposez, pour enrayer l’évolution de la maladie, des réponses non seulement médicales, mais aussi sociales et culturelles. N’avez-vous pas peur d’être attaqué par les défenseurs des traditions africaines ?
La propagation vertigineuse du sida en Afrique nous démontre que cette maladie se nourrit de certaines mauvaises pratiques sociales. Il est de notre responsabilité d’Africain de questionner nos comportements sexuels. Par exemple : les pratiques d’échangisme développées dans certaines traditions d’Afrique ne sont-elles pas un facteur de propagation du sida ? Que dire de certains rites supposés de purification qui exposent, notamment, les femmes à l’infection ? Le sida est une question sociétale. Nous devons nous assurer en permanence que nous limitons les risques d’infection, remettre en cause certaines traditions. C’est tout le sens de « l’audace des ruptures » à laquelle j’invite les Africains.
Ce qui frappe également quand on lit votre livre c’est, en plus de sa structure claire et de sa qualité d’écriture, son ton proche du plaidoyer. En quelque sorte, vous dites : « Essayons d’autres réponses à la maladie, sinon on court à la catastrophe. » Vous attirez même l’attention de la communauté internationale, en évoquant une forme de « conscience mondiale du danger ». Peut-on avoir une idée de ce que pourrait être, selon vous, l’Afrique dans vingt ans, si le rythme actuel de l’évolution de la maladie se maintenait ?
L’avenir de l’Afrique est compromis à cause du sida. Il suffit de mettre un visage derrière les chiffres pour mieux appréhender les ravages et la détresse que sème cette maladie depuis vingt ans en Afrique. 40 millions de morts, 12 millions d’orphelins, 4 décès par minute.
Il faut donc renverser le cours de l’épidémie. La prise en charge médicale des millions de malades du sida seule coute énormément aux familles et aux États, malgré les initiatives de baisse des couts des ARV2. Tout cet investissement pourrait être orienté à d’autres activités de développement social.
On doit aussi noter, pour souligner l’action que vous menez en tant que ministre de la Santé, que le Cameroun est devenu, en cinq ans, l’un des pays considérés comme sous-développés, où la prise en charge des malades et le cout du traitement ont connu des évolutions extrêmement positives. À quoi attribuez-vous ces résultats ?
La lutte contre le sida est une priorité nationale au Cameroun. C’est l’expression de la volonté politique du président Paul Biya qui est décidé à protéger le capital humain du pays. L’engagement de son épouse dans ce combat à travers les organisations qu’elle a mises en place (la Fondation Chantal Biya, l’ONG Synergies africaines qui réunit plusieurs premières dames d’Afrique) renforce ce leadership politique. En nous confiant la haute charge de ministre de la Santé publique, le chef de l’État nous a déterminé à inscrire notre action dans un volontarisme d’objectifs. Nous avons élaboré un plan stratégique de lutte contre le sida dont la mise en œuvre produit des résultats mesurables. Grâce aux ressources propres de l’État et à l’appui des partenaires comme le Fonds mondial, le Cameroun est le premier pays en Afrique du Centre et de l’Ouest où l’on compte près de 30 000 malades sous ARV. La démocratisation de l’accès au dépistage qui coute aujourd’hui 500 FCFA (0,80 centimes d’euros) va accélérer cette prise en charge qui est gratuite au bénéfice de certaines catégories de la population (enfants de 0 à 15 ans, les femmes enceintes…). Nous sommes déterminés à parvenir à un accès universel des Camerounais aux soins du VIH/sida.
Propos recueillis par Constant Tékam
Notes
1. Sida en terre d’Afrique. L’Audace des ruptures, Éditions Privat, Toulouse, 182 pages, 16 €.
2. ARV : anti-rétroviraux. Les antirétroviraux sont des médicaments utilisés pour le traitement des infections liées aux rétrovirus, tel que le VIH.
Qui est Urbain Olanguéna Awono ?
Urbain Olanguéna Awono est né en 1955 au Cameroun. C’est depuis 2001 qu’il y occupe le poste de ministre de la Santé publique. Après son diplôme de l’École nationale d’Administration et de Magistrature du Cameroun, il parachèvera sa formation en France par un doctorat en droit des affaires. Pendant plusieurs années, il a été, à travers différentes fonctions de responsabilité, au cœur des réformes structurelles de l’économie camerounaise menées en partenariat avec le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Depuis sa nomination comme ministre de la Santé, et grâce à son entregent et ses contacts dans les milieux de la finance et de la diplomatie internationales, il a beaucoup œuvré à la transformation du paysage sanitaire du Cameroun, qui passe aujourd’hui pour être l’un des plus efficaces d’Afrique noire.
J. N.
Extrait
« Dans les sociétés africaines, le moment de la mort est celui de l’évaluation du parcours terrestre du défunt et l’instant privilégié de la sensibilisation des communautés sur les dangers qui menacent leur santé. Mais force est de reconnaître que de nombreuses familles continuent d’éluder la question du sida comme cause de décès. Si l’on est aujourd’hui plus prompt à incriminer l’hypertension artérielle, le diabète ou le cancer comme cause de la mort d’un proche, a contrario, la honte éprouvée à évoquer le sida est presque pathétique. Ce déni de la maladie contribue plus à sa propagation qu’à la modification fondamentale des comportements qui constitue l’un des piliers du combat en termes de prévention.
Il faut reconnaître, le déni qui se nourrit de tabous représente l’un des plus grands défis culturels à relever dans la bataille contre le sida. En fait, il s’agit, à l’échelle individuelle et collective, d’une barrière psychologique et sournoise qui fait échec à toutes les politiques de prévention et de prise en charge. Il faut se donner les moyens de la briser et sortir ainsi du cercle vicieux actuel. »
Urbain Olanguéna Awono, Le Sida en terre d’Afrique, L’audace des ruptures, p. 59.
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