Pouvez-vous nous expliquer comment fonctionnent aujourd’hui les médias par rapport aux hommes politiques ?
En moyenne, dans les pays « développés », les gens passent quatre heures par jour devant la télévision ! Le temps passé devant les écrans de la télévision ou des ordinateurs occupe une part croissante de la vie. L’omniprésence de l’image entretient un climat de réaction émotionnelle. Les téléspectateurs sont choqués, scandalisés, épouvantés, inquiétés, réjouis… Cette machinerie des médias n’est pas faite pour informer, expliquer, ou se forger une opinion. Les médias doivent attire brutalement l’attention pour être regardés, écoutés ou lus. On vit de ce fait dans une société où toute déclaration est exagérée, toute analyse complexe écartée, tout temps de préparation, de réflexion, de mise en perspective considéré comme du gaspillage. Les pensées minoritaires sont écrasées. Dans ces conditions, il est de plus en plus difficile d’élaborer des politiques sereinement et de les mener dans la durée en poursuivant un objectif à long terme. On a beaucoup harcelé les hommes politiques pour qu’ils soient « proches des gens ». Une grande partie de leur énergie passe à réagir à ce qui s’est passé une heure auparavant, plutôt qu’à préparer l’avenir. Certains hommes politiques s’y prêtent pour survivre parce qu’ils finissent par ne plus voir comment faire autrement pour qu’on s’intéresse à eux. On y est tellement habitué qu’on ne mesure pas l’importance de cette métamorphose. Il faudrait revenir au fondement de base de la démocratie : on débat, on discute et on charge une équipe d’agir sans la harceler ensuite à chaque instant. Il y a peu de professions qui parviendraient à travailler dans la situation où se débattent les hommes politiques. Est-ce qu’un pilote d’avion pourrait travailler si les passagers intervenaient constamment en disant ce qu’il faut faire, ce serait le clash à coup sûr ! Les hommes politiques sont devenus les boucs émissaires désignés des contradictions sociales. Ce n’est pas un progrès de la démocratie, mais une dérive dangereuse. Les citoyens sont devenus des consommateurs de spectacles ; beaucoup d’entre eux prennent la politique pour une gigantesque émission de téléréalité. Voilà le cadre qu’il faut garder à l’esprit.
À votre avis les médias américains ont-ils contribué au déclenchement de la guerre en Irak ?
À son déclenchement préprogrammé, non, mais à sa justification aveugle, oui. Durant les conflits, les politiques utilisent les médias, parce qu’ils ont besoin d’expliquer leur position. Pour toucher le plus grand nombre, ils doivent schématiser, utiliser des phrases courtes et compréhensibles par tous, comme le font les présidents des États-Unis. Dans l’affaire de l’Irak, le soutien presque unanime apporté par les Américains à l’entrée en guerre n’est pas un problème de médias, mais un problème politique et de société. Ceux qui ont essayé aux États-Unis de s’opposer à la guerre (imposée par une minorité de néo-conservateurs) ont échoué car leur attitude paraissait anti-patriotique. Les États-Unis sont un pays nationaliste. Les Européens de l’Ouest ont du mal à le comprendre : ils croient à l’existence d’une communauté internationale, au règne du droit, ils croient que l’histoire peut se continuer de façon non tragique… croyances tout à fait estimables, mais qui ne sont absolument pas encore partagées par les Américains, les Russes, les Arabes ou les Chinois. Si les Européens veulent comprendre ce qui se passe dans le monde, ils doivent admettre que leurs mécanismes de pensées ne sont pas encore ceux du reste de l’univers. Le sentiment de cohésion patriotique, de même que le fait religieux, ne sont plus compris aujourd’hui dans une grande partie de l’Europe. De ce fait, nous n’arrivons même plus à admettre que les autres soient mus par des convictions patriotiques ou religieuses… Nous croyons être la norme. Nous sommes un îlot. Nous nous indignons et n’influençons guère.
Quel rôle jouent aujourd’hui les médias au Darfour et plus généralement en Afrique ?
À propos du Darfour, les médias tentent de jouer un rôle d’alerte. Mais pour obtenir quoi ? Comme ils sont simplificateurs par essence, ils essaient de déclencher une ingérence. Pour que ce mécanisme marche, ils doivent amener les téléspectateurs occidentaux (persuadés que l’Occident est responsable de ce qui se passe partout dans le monde) à penser que l’Europe est fautive et qu’elle doit agir. Cela serait bien si on savait quoi faire pour régler le problème au fond. Dans ce schéma, les téléspectateurs demandent surtout aux gouvernements de faire quelque chose pour apaiser leurs souffrances de téléspectateurs, et retrouver leur quiétude ! Mais l’idée d’ingérence a perdu de son lustre dans l’opinion. Passé le stade de l’urgence extrême, l’opinion s’est un peu refroidie. Il y a eu trop de déconvenues. Non pas que la cause des populations du Darfour ne soit pas émouvante, mais l’opinion européenne généreuse, interventionniste, un peu brouillonne s’est heurtée à des limites… Pour ce qui est de l’Afrique, depuis la libéralisation des médias avec le discours de La Baule de F. Mitterrand, en 1990, appelant à la démocratisation, les médias africains ont fleuri et se répartissent entre ceux qui soutiennent le gouvernement en place, et ceux qui sont – difficilement – dans l’opposition. Cette presse très politique, très véhémente, dotée d’une vitalité énorme, amplifie tout et ne vérifie pas toujours ses informations.
À l’ère de la mondialisation, c’est la presse de proximité qui est la plus florissante. Comment susciter plus d’intérêt pour la politique étrangère ?
D’abord, ce n’est pas étonnant : la mondialisation renforce le besoin d’identité. Beaucoup de gens font preuve de passion pour ce qui touche à la politique étrangère. En ce qui concerne le Proche-Orient, par exemple, il y a toujours des gens qui prennent passionnément parti pour Israël, ou pour les Palestiniens. Sinon, c’est l’inquiétude qui commande l’intérêt. Tant que l’Occident croyait avoir gagné la bataille de l’histoire, – l’URSS s’étant effondrée – , que la « communauté internationale » allait régler les conflits, il n’y avait pas de raison de s’inquiéter. Et les citoyens laissaient les spécialistes mener tranquillement les complexes discussions multilatérales et gérer les conflits résiduels. En revanche, si le grand public commence à penser que le choc des civilisations est possible, qu’on vit dans un monde compliqué et dangereux, avec des fractures et des bombes à retardement au sens propre et au figuré, alors là, l’inquiétude pousse les gens à se réintéresser à la politique étrangère. On a connu en Occident une phase d’optimisme ingénu, dans les années 1990, après la chute du Mur. Depuis quelques années, on est entré dans une phase plus inquiète. J’ai l’impression que l’intérêt pour le monde remonte, qu’il y a une demande de décryptage des risques et des menaces qui n’est pas satisfaite par le discours optimiste dominant ni par la méthode Coué. Les médias n’ont pas encore suivi ce mouvement…
Au nom du respect des droits de l’homme, la presse ne comprend pas qu’on négocie avec des dictatures. Comment expliquer à l’opinion le rôle de la diplomatie ?
En réexpliquant le rôle de la politique étrangère qui n’est pas de se congratuler entre amis, mais de traiter comme un chirurgien tous les problèmes. Le fait est que les valeurs que nous considérons comme universelles ne sont pas encore considérées comme telles partout dans le monde. Ce n’est pas sur ces valeurs qu’il faut s’interroger, mais sur la possibilité pour les Occidentaux d’y convertir ceux qui ne les partagent pas, sur notre prosélytisme. Je suis un démocrate attaché aux droits de l’homme. Mais j’essaie depuis des années de faire comprendre qu’on ne peut imposer la démocratie de l’extérieur et de façon naïve. Qu’est-ce qui conduit à la démocratisation ? Cela résulte-t-il d’un processus interne de modernisation économique, sociale et politique, ou d’une intervention externe ? L’adoption de la technique de l’élection démocratique suffit-elle à créer une culture démocratique, qui est essentiellement celle du respect des minorités ? L’Occident se comporte comme une Église désireuse de convertir aux droits de l’homme de la même façon que les missionnaires ont tenté jadis de convertir au catholicisme l’Afrique, l’Inde ou la Chine. Je pense que menée de cette manière, de l’extérieur, cette entreprise occidentale est vouée à l’échec. Au total, aucune politique étrangère ne peut s’abstraire de la question des droits de l’homme, mais aucune ne peut en faire son unique principe. Les questions de la légitimité et de l’efficacité de ces politiques doivent être posées.
Le sentiment d’appartenance des Français à l’Europe, à la francophonie, est difficile… à qui la faute ?
À personne. En dehors de quelques idéalistes mondialistes, les peuples comme les individus ont tous besoin d’appartenir à un endroit précis, à un pays. Et ils sont d’autant plus ouverts aux autres qu’ils savent qui ils sont. Par ailleurs, les Français ne s’intéressent pas à la francophonie. Les élites françaises ont tort de se montrer aussi désinvoltes par rapport à la défense du français qu’elles considèrent comme une cause dépassée, ringarde Alors que c’est notre disque dur ! La honte de soi et la dissolution dans un magma global est à l’opposé de ce qu’il faut faire pour s’adapter intelligemment à la mondialisation et en tirer parti. Pour ce qui est de l’Europe, le sentiment d’identification ne se décrète pas. Il est ténu dans l’Europe à 27 et risque de se dissoudre demain dans l’Europe à 30 ou 35. Jacques Delors avait raison de dire que l’Europe est une fédération d’États nations, chaque mot compte. Je crois à l’exercice en commun de la souveraineté, à la coopération entre les nations, aux projets communs, pas à l’abandon des nations. Les échecs récents de l’Europe ne sont pas le fait des anti-européens mais des maximalistes qui ont perdu le contact avec les peuples. En ce qui concerne le référendum sur la constitution européenne, l’ensemble des médias a fait campagne pour le oui, mais le ton méprisant qu’ils ont adopté a contribué à faire passer le non. On a stigmatisé les partisans du non comme si on cherchait à leur faire honte, ce qui les a renforcés dans leur position. Nous voyons le résultat.
Que pensez-vous du lancement de France 24 ?
Je leur souhaite bonne chance. Dans le contexte de la mondialisation, il est important qu’il y ait un point de vue français à côté de CNN, de la BBC et d’Al Jazzera et qu’il s’exprime en plusieurs langues. Quand j’étais ministre, nous n’en avions pas les moyens, mais j’ai modernisé le plus possible TV5. Même si les Français sont en désaccord sur beaucoup de choses, il y a une façon de voir française qui découle de notre histoire, de notre identité, de notre langue et dont le monde, semble-t-il, est toujours curieux. Cela fait partie de la diversité culturelle et linguistique qu’il faut préserver.
Propos recueillis par Françoise Ploquin et François Pradal
À lire
H. Védrine, Continuer l’histoire, Fayard, 2007.
H. Védrine, Face à l’hyper-puissance, Fayard, 2003.
H. Védrine, Les cartes de la France à l’heure de la mondialisation, Fayard, 2000.
H. Védrine, Les mondes de François Mitterrand, Fayard, 1996.
Consultez également : http://hubertvedrine.net
|