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Le français dans le monde
 
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Parler du jour
Vous avez dit bravitude ?



Les jeux langagiers des politiques français ont toujours connu de grands retentissements dans la presse. Après Jacques Chirac et son abracadabrantesque, voici que Ségolène Royal recherche la bravitude en Chine et nous donne par la même occasion un petit cours de linguistique.

Mars-avril 2007 - N°350


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Visitant début janvier 2007 la grande muraille de Chine, Ségolène Royal a rappelé une formule chinoise selon laquelle « qui n’y est pas venu sur la Grande muraille n’est pas un brave » et elle a conclu en souriant qu’elle était venue chercher la bravitude.

Les réactions qui ont suivi en France, les commentaires, les imitations de ce néologisme furent nombreux et constituent pour le linguiste un riche matériau. Laissons de côté les commentaires de ses adversaires politiques, tentant de démontrer qu’il y avait là une illustration de la nullité et de l’inculture de la candidate socialiste. Étant donnés les diplômes qu’elle a obtenus et les fonctions qu’elle a remplies, on peut imaginer qu’elle n’ignorait pas que le mot n’existait pas. Et le large sourire qu’elle affichait en prononçant le mot montrait qu’elle s’amusait et savait très bien ce qu’elle faisait. Et ne peut-on pas tout simplement penser qu’elle a voulu éviter les connotations un peu macho ou « gros bras » du légitime bravoure en lançant un illégitime bravitude ? Mais qu’importe…

Ségolène attitude

Bien sûr la presse s’est emparée de ce néologisme, puisque bravitude n’existe donc pas, même si le mot est formé de façon tout à fait acceptable, selon une règle permettant de passer d’un adjectif à un nom : plat + -itude donne platitude, et donc brave + -itude donne bravitude. Mais il se trouve que nous avons déjà en français bravoure, emprunté à l’italien bravura... Alors, pourquoi bravitude ? En fait les compositions en -itude sont assez rares en français moderne et viennent le plus souvent directement du latin : aptitude (latin aptitudo), certitude (certitudo), plénitude (plenitudo), habitude (habitudo), solitude (solitudo), etc., même si certaines sont formées en français, sur le modèle latin, toujours à partir d’un adjectif (platitude, décrépitude...). Mais ces formes sont rares et le suffixe -itude n’est plus productif, même si zénitude par exemple s’entend de plus en plus, à partir de zen. Royal a-t-elle pensé à zénitude ? Ou à la rock’n’roll attitude prônée par le chanteur Johnny Hallyaday, ce qui pourrait laisser penser que la langue française serait désormais travaillée par la Ségolène attitude ? Il faudrait, bien sûr, le lui demander.

Un néologisme prolifique

Parmi les réactions, deux méritent d’être relevées chez les proches de Ségolène Royal, Jean-Louis Bianco et Jack Lang, qui dès le lendemain se précipitèrent pour expliquer ce néologisme dans les médias. Pour le premier, la bravitude était expliquée comme étant « la plénitude de la bravoure », et pour le second « le sentiment de plénitude de la bravoure ». Avait-elle vraiment besoin de cette aide et de ces gloses ? Peu qu’importe. Continuons à examiner les réactions de la presse. Après s’être moqué du néologisme, certains journaux l’ont adopté, faisant ainsi une sorte de clin d’œil ironique : Libération du 18 janvier par exemple titrait un portrait de Jean-Louis Bianco « La bravitude même ». D’autres (Le Canard enchaîné, Le Parisien, certaines émissions de télévision) se sont mis à inventer des termes en -itude : correzitude, maladressitude, fiscalitude, gravitude, Druckeritude et l’on notait même, dans la bouche de la députée de droite Françoise de Panafieu, Ségolénitude. Et c’est là que les choses deviennent intéressantes.

Dans la plupart de ces exemples, en effet, on utilisait bien mal le suffixe. J’ai signalé plus haut que -itude servait à former des noms à partir d’adjectifs. De ce point de vue, seuls gravitude (grave + -itude) et fiscalitude (fiscal + -itude) respectaient la règle. Pour le reste, on assiste à un joyeux festival dans lequel on mélangeait un peu n’importe quoi : nom + -itude (maladressitude), nom propre + -itude (Corrézitude, Druckeritude, Ségolénitude), etc. Or les néologismes, lorsqu’ils ne sont pas des emprunts, se distinguent par le fait qu’ils suivent la langue, qu’ils utilisent pour créer un mot qui n’existe pas des procédés qui, eux, existent.

Ségolène Royal aura donc fait d’une pierre deux coup. D’une part, avec sa bravitude, elle aura fait parler d’elle, et d’autre part elle aura montré sans l’avoir voulu que ses imitateurs n’avaient guère le sens de la langue. À l’heure où l’éducation nationale se lamente du niveau insuffisant des élèves en français, on peut donc imaginer que bravitude serve à attirer l’attention sur la façon dont on crée des mots. Et la même démarche est bien entendu possible en classe de FLE. En particulier on pourrait travailler sur des adjectifs (avec -itude, donc) et des noms de pays (avec -ité : France donne francité et Corrèze devrait donner corrézité et non pas corrézitude).

Mais revenons au début de tout cela, qui présente également un intérêt linguistique. Ségolène Royal s’est donc inspiré, nous a-t-on dit, pour créer ce bravitude d’un proverbe chinois disant en gros « qui n’est pas allé à la grande muraille n’est pas un brave ». Vérification faite, le proverbe existe bien et dit que qui n’est pas allé sur la dite muraille n’est pas un « Hao Han » : traduction littérale « bon Han », ou « bon chinois ». En fait mon dictionnaire chinois-français (le Ricci) traduit cette expression par « gaillard énergique, type courageux, un brave ». Les langues sont parfois amusantes lorsque l’on rentre dans ce genre d’expressions : Un bon chinois est donc un brave !

Imaginez un proverbe français qui dirait « qui n’a pas vu la tour Eiffel n’est pas un bon Français ».

Louis-Jean Calvet





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