Pour la plupart des élèves, le français n’est pas une langue... c’est une matière scolaire.
Dans de nombreux lieux, enseigner une langue reste une activité basée sur le principe de la course d’obstacles : découverte d’un nouveau texte, explication du vocabulaire, analyse d’un point de grammaire, exercices, jeu de questions-réponses entre le professeur et quelques élèves privilégiés pour simuler une utilisation de la langue… et, à la sonnerie, rendez-vous est pris pour le prochain cours pour reproduire le même scénario. Dans cette conception de l’enseignement, on confond l’objectif et les moyens. La langue n’est plus identifiée comme outil de communication, elle ne sert pas à découvrir des cultures différentes ou à présenter son univers personnel, elle sert à… apprendre du vocabulaire et de la grammaire et à obtenir des notes. Ainsi, pour beaucoup d’élèves et certains professeurs, le français est une langue morte...
La langue est sens
Le premier message que nous voulons et devons transmettre à nos élèves est le suivant : la langue est son, la langue est musique, la langue est saveur, la langue est parfum, la langue est culture, la langue est SENS. En français, nous aurions pu séparer ces affirmations par un point, un point virgule ou trois petits points... La virgule nous indique ici que toutes ces significations coexistent et sont indissociables. La langue est SENS.
Cette conception est une formidable idée pour redonner du sens à l’affirmation : le français est une langue vivante.
Le français a-t-il un avenir ?
L’enseignement du français se situe aujourd’hui dans un contexte très concurrentiel : d’autres langues peuvent légitimement prétendre au même intérêt pour un apprenant potentiel. L’enseignement des langues en milieu scolaire est lui-même régulièrement remis en question. Peut-on vraiment apprendre une langue à l’école efficacement ? Cet enseignement pourrait même un jour en être exclu et confié à des écoles spécialisées. L’élève fournirait alors une attestation de connaissances basée sur un test ou un examen passé hors du cadre scolaire…
À notre niveau d’enseignant(e), nous ne pouvons pas agir de manière déterminante sur les mutations normales de l’influence des langues dans le monde. Nous sommes dans le cours de l’histoire. Notre perception à l’échelle d’une génération ou d’un siècle n’est pas adéquate pour évaluer les évolutions. Ainsi, l’histoire raconte l’existence de nombreuses langues disparues, mortes, qui avaient joué, en leur temps, un rôle véhiculaire majeur au niveau international.
Ce que nous pouvons faire, par contre, c’est participer avec engouement à l’émulation engendrée par la concurrence des langues sur le marché de l’apprentissage, c’est donner à l’enseignement du français une identité forte, une qualité qui le rende d’utilité évidente au-delà même de la maitrise linguistique...
L’identité de l’enseignement du français
L’enseignement du français doit être original, inventif, dynamique. Il doit participer à la construction de la personnalité et à l’enrichissement intellectuel de l’individu apprenant. Il doit contribuer à transmettre des connaissances factuelles, véhiculer des contenus réels. Il doit être un instrument de découverte de la diversité culturelle française et francophone. Il doit enfin être novateur et visible, devenir un modèle à imiter. Apprendre le français doit être considéré comme un plus, un atout, une chance indéniable dans un parcours éducatif.
Aujourd’hui, beaucoup d’enseignants revendiquent d’ailleurs la volonté de motiver les élèves, d’associer à leur enseignement l’acquisition du savoir apprendre, d’œuvrer pour la responsabilisation de l’apprenant. Nous sommes passés de l’idée « le professeur enseigne » à une conception dans laquelle les élèves sont a priori actifs. Mais qu’en est-il vraiment dans la réalité ? Quelques questions simples permettent à chacun d’analyser une situation de classe et d’orienter ses efforts pour améliorer l’enseignement au quotidien.
Apprendre le français n’est pas une évidence. Dans la plupart des pays occidentaux, l’absence de motivation apparait d’abord comme un obstacle insurmontable et les élèves ne montrent une attirance marquée ni pour le français ni tout simplement pour l’effort. Or, il n’est pas possible d’apprendre sans effort, sans travail, sans désir d’apprendre.
Nous allons dès lors définir une stratégie d’enseignement basée sur un paramètre de départ : le degré zéro de motivation. Enseigner intégrera dorénavant la stimulation de la motivation, la création de l’intérêt de l’élève comme activité normale et planifiée. Le rôle du professeur consiste à amener l’élève à se décider à apprendre, à fournir les efforts et le travail nécessaires pour accomplir avec succès le projet d’apprentissage défini. Il s’agit en fait d’établir un contrat entre élèves et professeurs qui définisse clairement les objectifs à atteindre, les règles du jeu et les rôles de chacun.
Professeurs, élèves, nouveaux métiers, nouveaux enjeux ?
Être professeur aujourd’hui, c’est être animateur, conseiller, personne ressource, gestionnaire, facilitateur, médiateur, chercheur, concepteur, vendeur, promoteur, technicien... L’enseignant n’est plus la personne qui sait, qui sanctionne, qui dit ce qui est vrai ou faux, il est « partenaire » de l’apprentissage. Être enseignant aujourd’hui, c’est sans doute une tâche complexe, ardue et… passionnante.
Être élève aujourd’hui, ce n’est plus attendre que le temps passe et laisser aux trois bons élèves extravertis le soin d’occuper le professeur. Être élève, c’est agir, prendre des responsabilités, participer au processus d’apprentissage… Être élève aujourd’hui, c’est fatigant et difficile. Mais, si l’on trouve le chemin du désir d’apprendre1, alors c’est aussi une profession gratifiante.
Les certitudes et les principes immuables ont abandonné le terrain de la pédagogie. Dans le contexte contemporain, on doit réfléchir et redéfinir sans cesse les objectifs d’apprentissage, le rôle de l’enseignant, de l’apprenant et les manières d’apprendre.
Les outils qui font évoluer l’enseignement du français
Les dernières années ont vu apparaitre des outils qui ne sont pas spécifiques au français, mais qui peuvent nous aider dans notre démarche.
Les travaux de la Division des politiques linguistiques du Conseil de l’Europe et du Centre européen pour les langues vivantes2 constituent une source essentielle d’idées et de réflexion. Ils ont conduit au développement de plusieurs outils fondamentaux qui sont progressivement reconnus par l’ensemble des acteurs de l’enseignement des langues et influencent de façon déterminante les évolutions méthodologiques : le cadre européen commun de référence pour l’apprentissage et l’enseignement des langues et le Portfolio européen des langues. Ils s’appuient sur une conception élargie du rôle de l’enseignement des langues dans l’éducation et la formation tout au long de la vie.
Le cadre européen commun de référence (CECR)
Le CECR constitue un apport essentiel ; il invite à réfléchir aux trois activités fondamentales du métier d’enseignant : apprendre, enseigner et évaluer.
Pour les enseignants, le CECR est un outil de réflexion et non une liste d’affirmations définitives sur l’enseignement, l’apprentissage et l’évaluation. Chaque chapitre se termine par une série d’interrogations auxquelles l’utilisateur est invité à apporter des réponses en fonction de sa situation d’enseignement ou de son rôle dans la chaine éducative (concepteur de manuels, cadre pédagogique, enseignant, apprenant...). Il est par définition évolutif. À la limite, il est à réécrire en permanence.
La diffusion du CECR entraine avec elle la création d’outils pédagogiques concrets pour l’enseignement du français :
- élaboration et rédaction de référentiels correspondant à l’échelle des niveaux définis dans le CECR ;3
- tests de vérification des connaissances dans les langues par rapport à l’échelle des niveaux ; 4
- transformation des examens nationaux français : DELF, DALF et création du DILF (Diplôme d’initiation à la langue française) 5;
- introduction systématique des objectifs et niveaux du CECR dans les manuels européens d’apprentissage et d’enseignement des langues.
Le Portfolio européen des langues (PEL)
Développé de 1998 à 2000, le PEL a été lancé en 2001 à l’occasion de l’année européenne des langues. Il a été adapté dans de nombreux pays et s’adapte à plusieurs publics.6 Il comprend Le Passeport des langues, La Biographie langagière et Le Dossier. Son objectif est de permettre à l’apprenant d’archiver, classer et mettre en valeur son parcours d’apprentissage de différentes langues.
Une conception élargie du rôle de l’enseignement/apprentissage des langues
Les auteurs liés au conseil de l’Europe citent comme objectifs fondamentaux de l’enseignement des langues des valeurs idéologiques extralinguistiques : le développement personnel, l’esprit critique, la tolérance, l’ouverture aux autres cultures, la valorisation du plurilinguisme et de la diversité culturelle, la citoyenneté européenne…
La langue française est elle-même fréquemment associée aux Droits de l’Homme et à des valeurs « universelles ». En conséquence, l’intégration de ces objectifs dans un enseignement novateur et à identité forte du français constitue une ouverture à des contenus encore inhabituels en classe, suscite des tâches originales et une réflexion sur les valeurs citoyennes.
Les savoirs partagés
Vous n’êtes pas seuls au monde ! Et une véritable révolution du mode des échanges et du partage d’idées est en cours. De nombreux sites portails spécialisés sélectionnent des sites pour leur pertinence et leur qualité pédagogiques et facilitent ainsi l’orientation du professeur.
Avec ou sans lien direct avec des institutions officielles, les sites d’enseignants, d’équipes pédagogiques, se sont multipliés. Ils offrent aujourd’hui la possibilité à chaque professeur de faire partager son expérience, de trouver des idées, des pistes pédagogiques et des ressources pour sa classe. Il peut participer à des groupes de discussion et échanger des idées sur des problèmes rencontrés au quotidien.
On voit par ailleurs apparaitre de plus en plus d’espaces numériques de travail ou des blogs dans lesquels des groupes définis décident de mutualiser leurs connaissances, leurs idées, leurs documents. Chacun participe activement à la vie de la communauté.
Ces espaces de travail concernent aussi bien les enseignants que les apprenants. De nombreuses expériences de classes virtuelles sont menées.
De plus en plus de sites proposent des activités d’apprentissage en ligne qui permettent à l’élève une activité autonome. Le travail de l’enseignant s’en trouve modifié : il ne doit plus créer l’exercice mais trouver, sélectionner, proposer les activités.
Le professeur ne disparait pas. Il est au contraire confirmé dans son rôle de conseil, de ressource, de partenaire de l’apprentissage.
Une pédagogie de la réussite
En pédagogie, l’origine des idées trouve parfois sa source dans la littérature ou la poésie. Ainsi, la pédagogie de la réussite est un principe hérité d’une lecture du Petit Prince d’Antoine de St-Exupéry.
Au chapitre X, le petit prince arrive dans la région des astéroïdes 325, 326, 327, 328, 329 et 330. Il y rencontre un drôle de roi. Le matin, le roi ordonne au soleil de se lever et... le soleil se lève… Le soir, le roi ordonne au soleil de se coucher et... le soleil se couche.
Le Petit prince s’étonne alors et dit au roi que cela est très facile de demander au soleil de se lever le matin et de se coucher le soir... Que ferait donc le soleil si on lui demandait de se coucher à midi ?
Et le roi répond ceci :
« Si j’ordonnais, disait-il couramment, si j’ordonnais à un général de se changer en oiseau de mer, et si le général n’obéissait pas, ce ne serait pas la faute du général. Ce serait ma faute. (…) Si j’ordonnais à un général de voler d’une fleur à l’autre à la façon d’un papillon, ou d’écrire une tragédie, ou de se changer en oiseau de mer, et si le général n’exécutait pas l’ordre reçu, qui de lui ou de moi serait dans son tort ?
- Ce serait vous, dit fermement le Petit prince.
- Exact. Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner, reprit le roi. »7
Effectivement, dans la classe, il serait vraiment idiot et déraisonnable de demander aux élèves de faire quelque chose lorsque l’on sait à l’avance qu’ils ne le peuvent pas.
Par ailleurs, ce sont les tâches demandées qui déterminent essentiellement le niveau de difficulté. Ainsi, contrairement à ce que l’on pourrait penser a priori, il est possible de travailler avec des documents en langue authentique dès le début de l’apprentissage..
Deux exemples pour le niveau débutant :
1. L’écoute d’une chanson
Dans presque toutes les chansons, un mot ou une phrase sont répétés de nombreuses fois. On identifie ce mot ou cette expression, on l’écrit au tableau, on vérifie sa compréhension par les élèves et leur capacité à le prononcer. Puis, on demande aux élèves d’écouter attentivement et de repérer dans la chanson le nombre de fois qu’apparait ce mot ou cette expression.
Cette activité d’écoute attentive et de reconnaissance d’un mot ou d’une expression connue dans un contexte inconnu ne demande aucune connaissance préalable du français.
2. Suivre avec les yeux un texte lu en français
Choisir une chanson, une fable ou un autre texte et le distribuer aux élèves avec la traduction dans leur langue maternelle. Les élèves doivent écouter cette chanson ou ce texte lu par un comédien ou le professeur et suivre avec les yeux la transcription du texte.
Pour réussir cet exercice, il faut savoir lire, mais il n’est pas nécessaire de connaitre le français. Par contre, cette activité est très valorisante pour l’élève car dès les premiers cours, il est confronté à du français authentique.
La pédagogie de la réussite est une stratégie basée sur ce principe simple : toujours proposer des activités fondées sur ce que l’élève peut comprendre, peut dire et peut faire.
En tant qu’enseignants de la langue française au quotidien, nous pouvons retenir cinq principes simples pour contribuer à faire du français une langue à vivre et à partager :
enrichir la classe par une grande diversité d’activités, de documents récents, de contenus factuels réels ;
essayer, explorer les possibles ;
partager, communiquer, discuter avec les collègues de notre expérience ;
être conscient qu’il n’est pas nécessaire de tout inventer ;
faire confiance aux élèves et être convaincu de leur éducabilité, de leur capacité à apprendre.
Pour réussir notre pari, nous devons, concevoir notre enseignement comme un projet éducatif, nous situer dans une perspective d’avenir. Notre objectif est de rendre l’apprentissage du français de plus en plus intéressant, utile et enthousiasmant pour nos élèves. C’est aussi de faire de notre enseignement un lieu où nous continuons nous-même à apprendre, où nous nous enrichissons au quotidien. Enseigner, c’est apprendre.
Michel Boiron, CAVILAM de Vichy
Notes
1. Expression de Jean-Jacque Rousseau.
2. Site du Centre européen pour les langues vivantes (CELV) à Graz : http://www.ecml.at.
3. Cf. Beacco J-C, Bouquet S., Porquier R. (2004), Texte et référence du niveau B2, Didier, Paris.
Beacco J-C, Porquier R. (2006), Niveau A1 pour le français, un référentiel, Didier, Paris.
4. C’est le cas par exemple pour le TCF ou le TEF.
5. Plus d’informations sur le site du CIEP : www.ciep.fr.
6. CIEP (2001), Portfolio européen des langues lycée (passeport + cahier), Didier, Paris. Plus d’informations : http://www.coe.int/portfolio.
7. St. Exupéry A. (1943), Le petit prince, Gallimard, Paris, chapitre X.
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