Michel Terestchenko étudie d’abord ceux qui ont « obéi », comme Frantz Stangl, qui commanda le camp de Treblinka. Promu à ce poste, alors qu’il demandait sans cesse sa mutation et buvait pour oublier, cet homme accepta l’inacceptable, par peur de voir sa femme et ses enfants déportés. Les cinq cents soldats du 101è bataillon de la police allemande, qui exécutèrent 6500 juifs polonais, alors que leur commandant autorisait ceux qui le désiraient à se dérober, affirmèrent qu’ils craignaient d’être rejetés comme des lâches par leurs camarades.
Rester au sein du groupe
De ces exemples, Michel Terestchenko conclut que le bourreau n’est pas « dénué de valeurs » mais que, sa personnalité étant fragile, il est plus important pour lui de rester au sein du groupe que d’être fidèle à lui-même. « Ceux qui disent non » n’ont pas une éthique supérieure, ils sont, avant tout, capables d’être seuls et d’endurer des brimades sans se sentir annihilés. Ayant eu des parents aimants et peu autoritaires, même bafoués, ils conservent une image positive d’eux-mêmes, ce qui leur permet soit de se rebeller, soit de se montrer créatifs, face à une situation, qu’ils ne jugent jamais « sans issue ». Ceux qui ont un moi faible trouvent juste des échappatoires : feindre la maladie, adoucir le sort des victimes en catimini, etc. Aucune de ces actions ne conteste vraiment la « hiérarchie » et son système pervers.
Parmi les « désobéissants », Terestchenko cite Alain Trocme et sa femme Magda. Ce pasteur du Chambon-sur-Lignon, sut, par son seul exemple, entraîner toute la population dans la résistance et transformer le village en refuge. Il évoque aussi, à Budapest, deux figures hors du commun. La première celle de Raoul Wallenberg, l’envoyé du roi de Suède, qui délivra aux Juifs des milliers de faux passeports, les abrita dans des maisons spéciales et finit sans doute dans un camp russe. La seconde, celle de Giorgio Perlasca, importateur de viande de son état, qui gagna la palme des imposteurs de génie. En décembre 1944, avec un sang-froid étonnant, il réussit à se faire passer pour le consul d’Espagne en Hongrie (lui, un Italien !) et offrit à des milliers de gens la protection de son « pays » (qui était neutre), avant de retourner à son modeste commerce !
Des expériences de psychologie complètent cette étude. Certaines sont terrifiantes ! En 1964 une jeune femme du nom de Kitty Genovese reçoit plusieurs coups de couteaux devant son immeuble. Elle a beau être vue par 38 personnes, aucune ne lui porte secours. Conclusion : plus il y a de témoins d’une scène « bizarre », plus chacun se sent démotivé : l’affaire ne me concerne pas, j’ai mal vu, etc ; En cas de besoin, il vaut mieux s’adresser à une personne seule qu’à un groupe. L’une des expériences les plus effrayantes relate la reconstitution d’une prison à l’université de Stanford en 1971, par Philip Zimbardo. Elle prouve qu’il suffit de quelques heures pour que des étudiants « normaux », tirés au sort pour jouer le rôle des prisonniers ou des détenus, se mettent soit à trembler, soit à martyriser leurs camarades, « en oubliant leur vraie personnalité » ! (Le groupe comporta, cependant, le nombre prévu de rebelles finissant au cachot).
Il faut oser !
Pour Terestchenko, les altruistes ne sont pas des saints qui cherchent le sacrifice ; au contraire, leur moi trouve dans cette action tout son épanouissement. Les « héros » considèrent leur attitude comme « normale », « inévitable » et s’imposant d’emblée. « Puis-je entrer ? » « Mais bien sûr ! » dit Magda Trocme à l’inconnue qui frappait à sa porte. La réponse vint, sans effort. Et bien qu’engageant une action à long terme, elle fut immédiate. De façon similaire, Giorgio Perlasca, mû par une inspiration subite, s’écria dans la gare de triage de Budapest : « Ces enfants sont sous la protection du gouvernement espagnol »… tenant tête à Eichmann en personne !
Comme chez les animaux, l’obéissance est établie au premier regard, dès que le premier ordre (un peu gênant) est accepté. Le refus doit donc se manifester sans réfléchir. Quiconque attend est pris dans l’engrenage. Les petits compromis mènent aux grandes trahisons. A contrario, si vous pensez être seul(e) à affronter l’autorité et que vous faites quand même un pas, d’autres vous suivront. Toute protestation finit par porter ses fruits. Alors, il faut oser !
Ce livre montre qu’une véritable éducation ne devrait valoriser ni l’obéissance, ni la rébellion. Elle devrait forger des individus capables d’assumer leur différence, de peur qu’en période de trouble, le conformisme ne mène, comme toujours, qu’à l’horreur…même au cœur de la « démocratie »… et même parmi les vertueux .
À lire : Un si fragile vernis d’humanité. Banalité du mal, banalité du Bien, Michel Terestchenko, La Découverte / MAUSS, 300 pp., 26 €.
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