Depuis quand existe-t-il une semaine de la langue française ?
La semaine de la langue française fête cette année sa 11e édition. Elle a été créée en 1996 avec le slogan « Le français comme on l’aime ». L’idée était de proposer autour de la langue, le même type de mobilisation que celle déjà organisée pour la musique ou le cinéma. Le concept a très vite trouvé son originalité ; la semaine de la langue ne propose pas des manifestations au sens classique du terme, elle fédère plutôt des initiatives prises par la société civile. Elle se présente comme un cadre qui aujourd’hui accueille plus de 1 400 « projets » d’écriture, de jeux, d’échanges sur Internet, etc.
Trois ans après sa création, la semaine de la langue s’est dotée d’une règle du jeu qui a fait la preuve de son efficacité. En 1999 apparait le principe organisateur des dix mots ainsi qu’une thématique pour donner une coloration d’ensemble à la semaine. Ce thème s’accroche à une actualité célébrative ; en 2002, les mots ont été choisis dans le lexique de Victor Hugo, en 2003 – année du centième anniversaire de la naissance de Raymond Queneau – ils ont été inspirés par l’OULIPO ; en 2004, c’était Georges Sand qui était à l’honneur ; en 2005 – à cause de l’année Jules Verne, en même temps que du cinquantième anniversaire de l’invention du mot ordinateur – le thème était « le français langue de l’aventure scientifique ». En 2006, le choix de la thématique de la semaine s’est imposé tout naturellement puisque, selon le souhait du président de la République, l’année 2006 est l’année de la célébration de la francophonie avec le Festival francophone en France. La semaine de la langue française a donc ouvert le festival francophone en France.
Est-il plus important à votre avis, de fêter la langue française dans les pays francophones (où elle est pratiquée par tous) ou hors de la francophonie pour la faire connaitre ?
A sa création même, la semaine de la langue française a été conçue en collaboration avec le ministère des Affaires étrangères. L’idée d’associer les partenaires étrangers à la célébration de la langue française était claire dès l’origine. En France, comme dans les autres pays francophones, c’est l’occasion de manifester un attachement à la langue française. C’est l’occasion de célébrer joyeusement sa langue dans sa vitalité, sa richesse. On pourrait parler en quelque sorte d’une manifestation de fierté. Plus profondément, la langue apparait comme le lien social, comme l’élément qui fonde le sentiment d’appartenance à une communauté. Dans les pays non francophones, la semaine a un sens très différent. Elle permet tout d’abord à tous les francophiles de se retrouver, d’autant plus qu’elle se marie harmonieusement avec la journée ou la semaine de la Francophonie. Par ailleurs, cette semaine est un moyen de faire passer un message sur la nécessaire diversité linguistique de la planète. Ainsi, à l’étranger comme en France ou dans la francophonie, la langue fait la preuve de sa capacité à créer du lien. Dans un monde qui tend vers la dispersion des identités, la langue constitue le lien par excellence et c’est cela que l’on célèbre.
Si cette année la semaine de la langue française a pris une dimension particulière en France, c’est parce qu’elle a constitué le coup d’envoi au Festival francophone en France, à cause, en particulier, de sa présence très visible au Salon du Livre de Paris. À cette occasion, les médias radio, télévisions, la presse se sont mobilisés. Le Figaro, Le Monde, Libération ont sorti des suppléments, France 2 a diffusé des spots, la RATP s’est mobilisée dans son affichage… Rares sont les citoyens qui auront pu passer au travers des dix mots…
Est-ce que, malgré tout, cet intérêt porté à la langue ne touche pas essentiellement les milieux favorisés et déjà convaincus ?
Tout au contraire, ce qui me frappe c’est que la semaine de la langue française s’efforce de jouer sur des effets de capillarité. Le principe même qui consiste à soutenir des projets, à être relayé par des associations permet d’être présent dans les hôpitaux, dans les prisons ou dans les quartiers. La semaine s’adresse tout particulièrement aux enseignants et aux élèves, elle contribue à placer des populations éloignées de la maitrise du français ou peu conscients de sa richesse dans un rapport plus ouvert, plus familier avec ce langage, comme le souligne le ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres.
Dans le DVD consacré à la « Caravane des dix mots », on voit un jeune beur, à qui l’on suggère de s’exprimer sur l’un des dix mots, qui se met à chanter en improvisant sur ce mot en tendant sa main comme dans le geste du don. C’est bouleversant. Autre exemple, Hubert Haddad, un écrivain d’origine tunisienne a organisé des ateliers d’écriture à partir des dix mots dans les prisons. L’assise de la semaine de la langue française est authentiquement populaire. La ménagère, le gamin, l’infirmière... sont invités à participer et le font volontiers, parfois sous une forme très élémentaire : une charade, une devinette inspirée par les dix mots et cela veut dire que nous nous référons tous à la même langue. Fondamentalement, cette langue nous constitue en corps social. Voilà ce qui est fêté.
Quelles initiatives originales ont été prises pour aller à la rencontre des populations ?
Il y en a de nombreuses mais j’en retiendrai deux. La télévision publique a relayé l’opération. Des « pastilles » (spots de plus ou moins une minute dans lesquels s’expriment des auteurs francophones) sont passés à plusieurs reprises entre les émissions phares de France 2 pendant la semaine de la langue française élargie à dix jours. Autre exemple la Caravane des dix mots qui circule depuis 2004 a pris cette année une ampleur particulière (voir encadré).
Aujourd’hui, beaucoup de ressortissants de pays appartenant à la Francophonie institutionnelle ne parlent pas français. Peut-on être francophone sans parler français ?
Au fur et à mesure que le projet francophone s’est développé, il a acquis une extension géographique et une extension de ses domaines de compétence. Au départ la communauté se rassemblait autour des valeurs humanistes liées à la langue française, puis elle s’est intéressée aux problèmes de l’aide au développement. Aujourd’hui la Francophonie mène une action politique sur les droits de l’Homme, l’éducation pour tous, etc. Mais soyons clairs, seul l’extravagant ethnocentrisme français empêche de voir que les droits de l’Homme sont nés aussi aux États-Unis et que les Lumières ont en grande partie trouvé leur source en Angleterre. (Pourquoi sinon Voltaire aurait-il écrit Les Lettres anglaises ?) Il serait excessif de s’accaparer les Lumières mais il faut reconnaitre que cette vision du monde a trouvé dans le civilisation française une expression privilégiée. Avant d’être une construction politique, avant d’être un ensemble de valeurs partagées, avant d’être un instrument de pression – souvenez-vous du vote à l’Unesco en faveur de la diversité culturelle - la Francophonie est une communauté linguistique. C’est pour cela qu’elle est une exceptionnelle plateforme de débats et qu’elle peut accueillir d’autres cultures. Il y a une identité francophone et elle passe par la langue française.
Il existe depuis longtemps des salons du livre, des langues (Expolangues) ou de la poésie. On assiste aujourd’hui à un type nouveau de manifestations destinées non plus à vendre des livres ou des formations linguistiques mais à fêter la langue. Comment expliquez-vous cette tendance ?
Ce n’est pas un hasard si l’on assiste aujourd’hui à un regain d’intérêt pour les enjeux de la langue. L’affirmation de sa langue est étroitement liée aux problématiques de l’intégration. Ce n’est pas un hasard non plus si l’on vient de créer le DILF (Diplôme d’initiation à la langue française) pour permettre à ceux dont le français n’est pas la langue maternelle de prouver qu’ils disposent de compétences linguistiques minimales pour pouvoir s’insérer dans la vie professionnelle en France. L’existence de flux migratoires est la conséquence la plus spectaculaire de la mondialisation. L’internationalisation, l’éclatement des coutures de l’État Nation provoquent des inquiétudes qui se traduisent par des affirmations identitaires. La plus évidente de toutes est la prise en compte de sa langue. En multipliant les manifestations qui n’ont pas un enjeu commercial mais la célébration d’un lien social, on prend, me semble-t-il, le problème par le bon bout. Enfin on commence par la culture !
Propos recueillis par Françoise Ploquin
La caravane des dix mots
Née dans la région Rhônes-Alpes, l’initiative du théâtre des Asphodèles repose sur des partenariats établis entre des associations et l’existence d’une camionnette judicieusement équipée. En allant au devant des publics éloignés de l’offre culturelle classique, l’équipe de la caravane les invite a participer, autour des dix mots, à une approche artistique et ludique de la langue. Le passage de la caravane donne lieu dans chaque cas au tournage d’un court-métrage utilisé dans la production finale d’un DVD. Depuis 2005, la Caravane s’est internationalisée pour aller à la rencontre d’autres régions francophones de la planète. Des caravanes parcourent le territoire francophone de la Roumanie à Québec, de la Belgique à Madagascar en passant par la Suisse, la Pologne ou encore le Val d’Aoste en Italie. Du 5 au 8 octobre 2006, des intervenants et réalisateurs des dix territoires visités présenteront au grand public les films réalisés par chaque équipe et inspirés par les 10 mots. Ce sera le 1er Forum international des Caravanes francophones qui aura aussi pour mission de construire des coopérations durables et de préparer les éditions 2007 et 2008. Les équipes de « Dix territoires francophones autour d’un projet artistique » présenteront films et travaux dans le cadre de la programmation des activités du comité national d’organisation du XIe Sommet de la Francophonie, du 11 au 13 octobre 2006. Cet évènement permettra aussi de valoriser les productions d’acteurs roumains en les plaçant au regard des productions des autres territoires de la Francophonie.
Pour en plus d’informations :
Théâtre des Aspholèdes
84 av. félix-Faure
69003 Lyon
+33 (0)4 72 61 12 55
mél : caravane@asphodeles.com
Quand le monde des mots s’éveille
LES MOTS sont à nombreux, si curieux, si mobiles qu’on ne peut en épuiser les charmes, ni les pouvoirs. Ils nous éclairent le monde, en milliers de lumières.
La science moderne a découvert une étrangeté : la lumière est à la fois faite de corps minuscules, les photons, qui sont les plus rapides de tous les objets de l’univers, et d’ondes, de vibrations.
Il en va de même des mots, chacun avec sa nature, sa forme, sa voix, ses couleurs, mais aussi chacun pouvant, avec d’autres, créer un monde rayonnant, émettre la parole incessante qui nous entoure. Au repos, le mot est un monde virtuel ; par lui, tout peut advenir, le vrai et le mensonge, le réel et l’imaginaire : tout peut arriver, quand le monde des mots s’éveille.
La fête des mots, c’est lorsqu’on cesse de subir leur bruissement, pour y entendre une musique ; lorsqu’on leur donne la parole, lorsque ces corpuscules, les syllabes, les sons, les lettres se mettent à s’assembler, à vibrer, à entrer en danse. De la fête-parole, poésie, chant, dialogues, confidences, belles histoires - on peut alors faire un véritable festival, dans une ville emplie de mémoire, accueillante aux talents et aux mots qu’ils font scintiller comme des étoiles.
Le Festival du mot, c’est le festival de tous ceux qui les aiment, et qui ne pourraient pas plus s’en passer que de nourriture.
Dans l’amitié sereine d’un beau fleuve, parmi ces « pierres vives » dont parlait Rabelais et qui sont aussi celles du prieuré, la Charité-sur-Loire propose d’abriter une célébration du mot.
Comment celui qui a consacré sa vie à leur rendre justice, à les aimer, ces mots français, n’aurait-il pas rêvé de présider à cette fête ?
Alain Rey, Président d’honneur du Festival du Mot de la Charité-sur-Loire.
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