Vous considérez-vous comme un couturier de l’exceptionnel ou vous préoccupez-vous de l’esthétique vestimentaire au quotidien ?
Faire le métier qui est le mien exige d’être sensible à tous ces aspects : être un peu visionnaire et raconter une histoire autour d’une image, dessiner avec le souci que ce dessin soit aussi unique que possible mais également contemporain, montrer lors des défilés le fruit de ces recherches qui sont souvent une théâtralisation du quotidien, mais aussi penser « utilitaire », « quotidien », « abordable ». Le prêt-à-porter aujourd’hui se permet des ornements très Couture. D’autre part les clientes Couture existent, et même si c’est d’une façon plus privilégiée, elles partagent la même époque, la même planète. J’ai donc le souci d’habiller les unes et les autres avec le même soin, en pensant confort, rapport qualité/prix et modernité. Et j’ai autant de plaisir à dessiner un modèle unique qu’un jeans. Tout dépend de la qualité des projets et de l’ambiance qui préside à leurs réalisations : j’ai adoré dessiner les costumes de Phèdre, comme j’aime travailler à ceux de Cyrano pour mai prochain, j’ai adoré faire l’Hôtel du Petit Moulin, le TGV, les uniformes Air France, comme j’ai aimé écrire mon livre1 ou concocter la dernière collection de Haute couture. Tout cela procède d’une même démarche : « designer » notre époque sous toutes ses facettes.
Quelles sont habituellement vos sources d’inspirations ?
La collection qui a défilé le 24 janvier 2006 dernier était inspirée par Arles, le grand sud méditerranéen, la Camargue, car avec nos nouveaux actionnaires2 j’éprouve le besoin de tout reprendre à zéro. Mais ce seront toujours l’espace (l’ailleurs, l’exotisme, l’inconnu) et le temps (l’histoire, la nostalgie mais aussi l’imaginaire) qui présideront à mes envies. Je suis né dans une ville, Arles, si riche de tradition, de folklore, de culture, que je m’en sens imprégné à jamais, des costumes XVIIIe au XIXe, aux gitans qui ont parcouru l’Inde, l’Europe centrale et l’Espagne, en passant par la tauromachie, les arts populaires et l’art contemporain, la peinture, le cinéma, le théâtre, l’opéra, le design, etc.
Comment la mode s’adapte-t-elle à un monde globalisé ?
La mode est moins à la mode. Le monde globalisé s’est défait de la plupart de ses codes depuis la guerre. C’est le sport qui est la principale influence vestimentaire de la rue, avec la musique. La silhouette est souvent la même. Les excentricités sont très rares désormais, sauf à Paris, Londres ou New York, et encore. On se doit de rentrer dans le rang, de ne pas se faire remarquer, un consensus mou remplace souvent les idées, les gouts, les prises de position et de partis dont la mode a, comme l’art, besoin pour se perpétuer d’une façon flamboyante. Et la crise économique, sociale, politique n’arrange rien. On a peur, on est frileux, on est mélancolique. De là, depuis presque vingt ans la mode du vintage, du retour aux valeurs connues, rassurantes, nostalgiques. Comme un paradis perdu. Depuis les optimistes années 1960 qui ont permis à Courrèges de créer ex-nihilo, aucune période n’a osé créer de zéro. On mélange, on mixe, on centrifuge. Mais le conformisme ambiant ne privilégie pas la même recherche que celle opérée par la technologie d’aujourd’hui. Pourtanttant qu’elle aura des clientes qui « sponsoriseront » ses techniques et artisanats, la Haute couture existera. Elle n’est pas de l’art, mais on ne peut que constater, dans une broderie de Lesage par exemple, ou une peinture sur soie, le tissage d’une étoffe rare, un « supplément d’âme » dû à la main que l’on ne retrouve pas dans les technologies contemporaines. Cette connaissance des richesses, des savoir-faire, des cultures sophistiquées du passé doit impérativement être préservée. L’avenir est fait des éléments revisités du passé. Je me sens parfois prisonnier d’un monde à l’esprit de plus en plus étroit, sans utopie, à l’électrocardiogramme plat.
Vous habillez le personnel d’Air France, vous relookez l’intérieur du TGV, construisez l’architecture intérieure d’un hôtel… Est-ce parce que vous considérez que le champ de l’esthétique est plus vaste que celui du vêtement ?
Il n’y a aucun aspect financier dans mes choix. J’aime simplement parcourir l’éventail entier des possibles. Mode et modes de vie pour moi, c’est pareil. Toujours la mise en espace, en scène, la théâtralisation à notre image de chacun des gestes du quotidien : voyager, dormir, s’habiller, méditer, s’amuser, tenir son rôle socialement et aussi esthétiquement, de la manière la plus actuelle possible. Il y a aussi qu’à un moment donné, prisonnier d’une image de créateur élitiste, j’avais besoin de montrer que mon style à travers les uniformes pouvait convenir à toutes les filles et que je pouvais appliquer ma passion aux trains, cinémas, hôtels. J’aimerais d’ailleurs, comme c’est maintenant le cas dans la vie avec mes collections de mode, toucher davantage aux décors de scène, au-delà des seuls costumes.
Quelle conscience avez-vous de votre renommée, de votre image à l’étranger ?
C’est une question difficile. Je suis étonné lorsqu’on me reconnait dans la rue de manière inattendue, en France ou à l’étranger. Ce n’est pas facile à dire. J’ai sans doute une image « latine », de luxe, à laquelle s’ajoutent une certaine poésie, un certain baroque, une réputation de « trop cher » aussi. Mais nous allons, avec nos nouveaux actionnaires, repenser tout cela, communiquer davantage. Bien des choses sont à revoir dans l’univers du luxe. Je n’adhère pas à celui, cynique, arrogant, impérialiste, qui est le plus visible aujourd’hui. Dans l’idéal, j’imaginerais bien une sorte de luxe « équitable », avec une conscience, des idées, de l’audace. Qu’on le veuille ou non, le luxe existe, existera et doit exister. Pour moi il n’est pas question d’argent. Cela peut être du temps, de l’espace, un supplément d’âme. L’être humain a besoin de ce qui est rare, les hommes ont toujours été fascinés par les plumes magnifiques, les techniques ou les artisanats exigeant un tour de main miraculeux. Le monde serait-il plus juste et moins pauvre sans les souffleurs de verre, les tisseurs, les ébénistes ? Au contraire, il faut protéger ces savoirs en voie de disparition, qui disparaissent de plus en plus devant les monstres que l’on sait : la banalisation, le nivellement par le bas, l’abêtissement. La prise de conscience, j’espère, sera encore plus partagée par les générations à venir. Les pays pauvres ont aussi dans leurs traditions des richesses somptueuses de savoir et de techniques ancestrales. Il faudrait le leur faire redécouvrir et redévelopper au lieu de les forcer à ingurgiter nos propres errements.
Propos recueillis par Gilles Castro et Françoise Ploquin
Notes
1. Christian Lacroix, Qui est là ? Mercure de France, 2004.
2. Le groupe Falic a racheté à LVMH la société Christian Lacroix en janvier 2005.
Encadré : Madame Air France
Depuis ses origines, la compagnie française a lié son image au monde de la couture parisienne. Des maisons aussi célèbre que Balenciaga, ou Carven se sont ainsi livrées à cet exercice de haute voltige qui consiste à habiller de pied en cap celles et ceux qui doivent immédiatement apparaitre au public d’un aéroport comme faisant partie de la compagnie. Autrement dit, créer une ligne qui soit un vêtement de travail, mais qui dise aussi quelque chose sur un mythique chic parisien.
Exercice difficile : comment être original sans tomber dans le travers du folklore un peu trop appuyé ? Comment éviter l’écueil de l’anonymat induit par tout uniforme ? C’est le défi qu’a relevé Christian Lacroix, en créant le nouvel uniforme des personnels d’Air France : une déclinaison autour du strict costume ou du tailleur bleu marine… jupe ou pantalon, veste courte ou veste longue agrémentées d’un trio de pli droit sur les boutonnières, plusieurs corsages imprimés de bleu ciel et la déjà fameuse petite ceinture rouge vif. Depuis le mois de juin 2005, c’est autour de ces éléments à la fois simples, équilibrés et rapidement reconnaissables que l’on peut identifier un équipage d’Air France en Christian Lacroix.
Rencontrée en plein ciel entre Bangalore et Paris, Rose-Marie, l’une des hôtesses du vol ne tarit pas d’éloges : « On n’a pas l’impression de porter un uniforme tellement c’est confortable. On oublie très vite que c’est un vêtement de travail. C’est coupé dans un tissus “technique” qui épouse les mouvements mais qui sait toujours rester formel, une merveille ! » Ces tissus aux mélanges textiles savants sont sans aucun doute les nouveautés les plus marquantes de ces toutes dernières années dans le monde de la mode : infroissables, anti-taches, élastiques sans jamais être lâches, laissant passer l’air tout en protégeant, ils multiplient les paradoxes en hissant l’art du vêtement vers ce confort absolu tant recherché. « Nous pouvons choisir notre tenue en fonction de notre propre style, continue Rose Marie, le pantalon va toujours avec la veste longue, la jupe avec la veste courte ; le choix se fait sur Internet, on indique sa taille et on reçoit le tout directement à domicile ! » Une façon de s’habiller pour aller au travail qui est d’emblée dans les mœurs du siècle.
Gilles Castro
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