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Revue de la fédération internationale des professeurs de français

Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Innovation pédagogique
Quand les artistes s’invitent à l’école



Imaginez le chanteur Cali sur scène, en plein concert, accompagné au chant par une élève de 1ère qui lui donne la réplique avec application. Ou les cinq artistes du groupe Dionysos, assis au milieu d’une salle de classe et répondant tranquillement aux questions d’adolescents allemands connaissant précisément leur œuvre et leur parcours.

Mars-avril 2006 - N°344


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Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Imaginez encore les membres de Louise Attaque découvrant, avec beaucoup d’étonnement, les tableaux réalisés par des élèves français et allemands à partir de l’univers très particulier de leurs textes et de leurs pochettes d’albums. Autant de situations inédites mises en scène depuis maintenant cinq années au lycée franco-allemand de Freiburg dans le cadre d’un projet pédagogique selon lequel bilinguisme et biculturalisme se déclinent en chansons et en rencontres fertiles.

Les enjeux du projet

Le lycée franco-allemand (L.F.A.) de Freiburg accueille des élèves des deux nationalités. Suivant un cursus partiellement intégré au collège (la musique, les arts plastiques, le sport, par exemple, sont enseignés en groupe mélangés et dans la langue du professeur dispensant l’enseignement) et désormais totalement intégré au lycée (chaque classe est composée d’élèves français et d’élèves allemands et suit les cours des disciplines non linguistiques dans la langue du professeur – par exemple les mathématiques en allemand puis la physique en français et ensuite l’histoire-géographie en allemand), les adolescents sont ainsi confrontés en permanence aux deux langues (nommées « langue maternelle » et « langue du partenaire »), à deux approches pédagogiques (que les professeurs tentent d’unifier autant que possible) et à deux cultures. Il faut cependant reconnaître que cette découverte de la culture de l’autre semble plus efficacement réalisée par les élèves français qui évoluent quotidiennement dans un environnement allemand. L’idée s’est donc progressivement imposée d’inviter à venir en Allemagne des artistes français représentant la très diversifiée scène actuelle de la chanson française, afin d’offrir aux élèves allemands (mais aussi à ceux des élèves français qui n’écoutent pas forcément ce type de musique) une ouverture sur un aspect de la culture partenaire.

Les modalités d’organisation


Si la rencontre avec les artistes s’étend sur deux ou trois journées au cours desquelles le temps est pris de se découvrir et de partager, le projet s’inscrit plus largement dans un « avant » pédagogique, s’étalant sur environ deux mois, pendant lesquels l’œuvre du groupe est abordée dans différentes disciplines, autour d’un thème fédérateur (« C’est QUOI le bonheur ? » avec Cali par exemple, ou encore « L’invitation » avec Louise Attaque). Chacun des 25 enseignants engagés dans l’entreprise est libre de décliner sa participation à sa convenance (en quelques séances ou en une séquence plus longue et plus diversifiée). Et ce sont ainsi au total 350 élèves qui, chaque année, apportent leur pierre à l’édifice proposé.
À l’ouverture des artistes curieux de participer à cette action inédite et toujours totalement impliqués dans les activités qui leur sont proposées répond ainsi une ouverture plus générale du projet. Ouverture géographique tout d’abord, puisqu’un des objectifs est d’inscrire réellement le lycée franco-allemand dans la ville de Freiburg (le concert du groupe a lieu à la Jazzhaus – célèbre salle du centre ville –, et le Centre Culturel Français s’associe à l’organisation générale et accueille l’exposition des œuvres produites en classe), dans la circonscription (une formation pédagogique destinée à faire découvrir le groupe aux professeurs allemands d’autres établissements est assurée en amont), et dans une collaboration transfrontalière efficace puisque des élèves alsaciens sont aussi invités à passer la frontière pour apporter leur pierre à l’édifice. Ouverture pédagogique ensuite, puisque l’élève découvre en profondeur les chansons d’un artiste (l’étude ne se réduit pas à un morceau isolé), qu’il aborde l’œuvre à la lumière de plusieurs éclairages disciplinaires et qu’il mesure inévitablement la part de concertation qui existe entre les enseignants français et allemands (ce qui n’est pas le moindre des intérêts généraux). Ouverture culturelle enfin puisque les élèves ont d’une part la chance de découvrir à la fois les chansons françaises et ceux qui les ont créées dans un rapport direct et vivant, et d’autre part la possibilité d’investir la culture française à la lumière de la leur.

Demandez le programme !

Le déroulement global du projet prévoit la participation des groupes invités d’une part à des prestations artistiques professionnelles (ils donnent un ou deux concerts) et d’autre part diverses activités pédagogiques (centrées à la fois sur les cours de langue et sur les disciplines non linguistiques) dont la dominante est la rencontre, favorisant un échange en situation, et auxquels les élèves sont préalablement préparés dans les diverses disciplines concernées par le projet : les élèves musiciens assurent la première partie du concert du groupe invité en adaptant à leur manière leurs morceaux choisis librement ; les élèves d’arts plastiques réalisent des tableaux (illustrant le thème choisi ou les chansons), des clips personnels et peignent en direct pendant les concerts ; les cours de français préparent les interviews (qui sollicitent les compétences sociolinguistiques et socioculturelles) et des textes, eux-mêmes exposés au Centre Culturel ; les cours de langue s’attellent aux traductions en allemand des textes français qui sont projetées en direct pendant les concerts (pour offrir au public germanophone un accès au sens des paroles) ; nous sollicitons également la philosophie (le bonheur chez Épicure pour Cali), les sciences économiques et sociales (la notion de propriété intellectuelle et artistique et les problèmes modernes du téléchargement sur Internet des œuvres), la biologie (la réaction du corps dans une situation de bonheur), l’informatique (les réalisations techniques et la mise en ligne du projet sur la Toile), l’atelier photo (qui réalise, le soir du concert, de nombreux clichés développés très tôt le lendemain et projetés le soir lors du vernissage de l’exposition) ou encore le sport (la préparation de la performance dansée). Un temps est également pris pour des ateliers au cours desquels les artistes musiciens conseillent les élèves et produisent avec eux des morceaux inédits ou dirigent des créations en arts plastiques. Au fil des partages divers au gré du séjour (au moment des réglages du son dans l’après-midi des concerts, au moment des repas), l’accent est ainsi mis sur le temps nécessaire à la découverte réciproque : point d’urgence dans les rapports ou l’emploi du temps mais, au contraire, des plages de discussion et d’échange (pour favoriser la découverte et la pratique de la langue en situation).

La chanson en classe de langue


Il n’est sans doute plus besoin de démontrer les multiples intérêts de l’utilisation d’une chanson en classe de F.L.E. ou de F.L.S. ; d’autres comme Louis-Jean Calvet ou Michel Boiron les ont déjà bien analysés et illustrés. Le projet intègre largement ces présupposés : l’approche du document authentique que représente la chanson se fait via le texte, via sa fondamentale et signifiante mise en musique, ainsi que grâce à tous les éléments qui composent le large champ socioculturel dans lequel elle se trouve insérée : les concerts live (donc de nouvelles versions du même morceau), les clips vidéo, les articles de journaux ou de magazines, les sites Internet, etc. ; elle accorde une large part à la compréhension orale et écrite et donne également lieu à des productions orales ou écrites. Et certains enseignants de l’établissement optent pour cette formule d’étude d’un seul morceau. Pourtant, le projet, s’il est envisagé à l’échelle de plusieurs séances, permet des apports divers :
- La chanson n’est pas étudiée seule, hors de son contexte, mais elle s’inscrit dans la logique d’un album. Cela permet d’envisager les cohérences qui peuvent exister au sein d’un même album et les correspondances stylistiques décelables d’un album du même artiste à l’autre.
- D’autre part, pour que l’élève (et en particulier un élève qui n’est pas de culture française) puisse prendre la mesure du champ culturel français et du jeu très présent et très signifiant des influences qui existent entre les artistes de la nouvelle génération actuelle (Cali a ainsi été très marqué par Christophe Miossec ou Dominique A et cette marque est indentifiable dans son œuvre) et des influences qu’exercent sur cette nouvelle génération les glorieux anciens (« Fais de moi ce que tu veux » de Cali renvoie à « Ne me quitte pas » de Brel), il est nécessaire d’élargir le champ de l’étude et de lier nécessairement les chansons les unes aux autres – entreprise qui pourrait s’avérer trop contraignante dans un autre contexte.
- Les élèves sont invités à s’échapper de la dimension strictement communicative de la langue et à produire des textes libres en entrant dans la « matérialité poétique » de cette langue pour mieux réinvestir le champ de la communication (mais ce domaine nécessiterait un développement théorique bien plus détaillé).
- En outre, l’étude de la chanson ne trouve pas une fin en elle-même (toute intéressante et justifiable qu’elle puisse d’ailleurs être) mais dans un objectif qui la dépasse : les élèves savent clairement que toutes ces analyses sont destinées d’une part à préparer une « vraie » rencontre avec l’artiste (au cours de laquelle il s’agira de poser les questions les plus pertinentes possibles et de pouvoir enchaîner si l’artiste engage un dialogue) et d’autre part à produire des textes (réalisés suivant des consignes particulières) qui seront exposés et donc vus par un public. - Enfin, la question de l’évaluation peut s’appliquer au domaine de l’utilisation de la chanson en classe. Évaluation formative d’abord puisque les démarches évoquées se prêtent aux exposés, aux travaux en groupes et au réinvestissement de données stylistiques ou thématiques d’un morceau à l’autre. Évaluation en fin de séquence ensuite puisque les élèves, informés préalablement des situations concrètes dans lesquelles leurs productions connaîtront une lecture critique (interview, exposition), s’investissent d’autant plus dans les activités proposées.

Et les artistes dans tout ça ?

Il est bien évident que rien ne serait possible sans le concours des artistes et il nous faut ici rendre hommage à leur investissement sans faille tant dans la prise en compte du cadre biculturel dans lequel ils sont amenés à se produire que dans les activités qui leur ont été proposées (ils savent se montrer patients et compréhensifs dans les interviews et se mettre provisoirement dans la peau de pédagogues au cours des ateliers). Dès les premiers contacts enfin, ils jouent le jeu matériellement en consentant l’effort financier qui nous permet systématiquement d’équilibrer les budgets tout en offrant un concert à un prix d’entrée modique et donc abordable pour les élèves. Ce jeu inédit en vaut cependant de part et d’autre la chandelle…

Ludovic Gourvennec (concepteur et coordonnateur du projet), Mathias Schillmöller (professeur de français et de musique), lycée franco-allemand de Freiburg





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