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Joyeux Noël



Un film de Christian Carion

Mars-avril 2006 - N°344


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À maintes reprises, dès l’époque du muet, le cinéma, sur des registres très différents, s’est attaché à une représentation – épique, réaliste ou démystifiée – de la Première Guerre mondiale (Les Sentiers de la gloire, de Stanley Kubrick, Capitaine Conan, de Bertrand Tavernier, Un long dimanche de fiançailles, de Jean-Pierre Jeunet).
Voici encore un film sur ce sujet, mais un film profondément original. Présenté au Festival de Cannes 2005 pour la Journée de l’Europe, financé par des capitaux français, allemands, belges, britanniques et roumains, tourné en trois langues (français, allemand, anglais), interprété par des acteurs de trois nationalités, Joyeux Noël est unique en son genre. Film sur la guerre, il plaide en faveur de la paix. Film de guerre, il en dénonce l’horreur et l’absurdité. Au cœur même d’une guerre de tranchées, il centre son récit sur quelques heures de trêve et de fraternisation entre les belligérants au cours de la nuit de Noël 1914. Depuis toujours, cet épisode de la « Grande Guerre » avait été occulté : les lettres des soldats français adressées à leurs familles ne sont jamais parvenues à leurs destinataires ; les photographies prises à cette occasion ont été détruites. C’est une exploration méthodique des archives militaires qui a permis à Christian Carion de découvrir ce fait historique authentique. Il en a tiré un film d’une facture esthétique classique, sobre, sensible, dépouillée, humaniste, bouleversante.
Si Joyeux Noël s’ouvre sur des plans fixes de photographies – famille, enfants, paysages sereins aux tons clairs et chauds –, le film s’installe très vite dans la guerre. Au cours d’un assaut contre les lignes allemandes, Christian Carion suggère toute l’horreur de la guerre d’une façon traditionnelle par des coups de canon, des tirs de mitrailleuses, des explosions de bombes, et, d’une façon très personnelle, par un remarquable effet de synecdoque : la mort de l’un de deux frères écossais.
Dans l’espace resserré des tranchées et l’espace dilaté (en plan de grand ensemble) du champ de bataille couvert de neige, une séquence inoubliable ouvre la partie centrale du film, dominée par les tons sombres et froids de la nuit et de la neige. Au son des cornemuses, dans la tranchée des Écossais, s’élèvent des chants de Noël auxquels répond, chantée par un soldat allemand (Sprink) à la voix de ténor, une superbe mélodie de Noël (« Stille Nacht, heilige Nacht - Douce nuit, sainte nuit »). Les cornemuses écossaises s’unissent à ce chant. Dans leur tranchée, les « Poilus » écoutent avec stupeur. Tout en chantant, Sprink sort de la tranchée allemande, un petit sapin illuminé à la main. La beauté de la musique rapproche les combattants. Les trois lieutenants des trois armées se réunissent et décident une trêve pour quelques heures. Par groupes, les soldats sortent des tranchées en silence et, au lieu de s’entretuer, fraternisent, échangeant biscuits contre gobelet de champagne, présentant les photographies de leurs femmes. Célébrée par l’aumônier des Écossais, la messe de Noël (au cours de laquelle une cantatrice venue rejoindre sur le front son fiancé, Sprink ,chante un très pur « Ave Maria »), réunit croyants et incroyants, tel un feu dans le froid de la nuit. Dans quelques heures, on enterrera les morts, puis la guerre reprendra son cycle de destruction.

Michel Estève





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