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Le français dans le monde arabe



Entretien avec Samir Marzouki, universitaire tunisien, directeur de l’Éducation et de la Formation technique et professionnelle, OIF

Janvier-février 2006 - N°343


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Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Quelle est aujourd’hui la place du français dans les pays francophones du monde arabe ?

Le Maghreb et le Machrek, - Orient arabe -, présentent des situations différentes. À l’intérieur de ces deux espaces, il y a des variantes entre les pays, mais globalement on peut dire qu’au Maghreb, le français est une langue très vivante, pratiquée parallèlement à l’arabe, ce qui n’est pas le cas au Machrek où le français est moins répandu et concurrencé par l’anglais qui a beaucoup progressé ces dernières années. En fait, les enjeux sont différents et l’histoire de la présence du français également. Au Machrek, la francophonie a toujours été la caractéristique d’une élite et cela reste le cas, mais de manière plus limitée. Le Machrek est plutôt situé dans une zone d’influence de l’anglais. On peut dire que dans un trilinguisme qui s’installe, le Maghreb hiérarchiserait plutôt les langues dans l’ordre arabe-français-anglais et le Machrek dans l’ordre arabe-anglais-français.

Dans ce trilinguisme, y a-t-il une place pour les langues des minorités ethniques ?

Les revendications culturelles et linguistiques, notamment au Maroc et en Algérie, des communautés berberophones sont importantes. Elles existent aussi en Mauritanie où une partie de la population, d’origine africaine, parle le Peul, le Wolof et le Bambara. Ces langues maternelles ont aujourd’hui une reconnaissance dans la vie sociale et dans les systèmes éducatifs ou sont à la recherche de cette reconnaissance.

Cette situation est le résultat d’une longue évolution, comment peut-on en rendre compte ?

On peut dire qu’au Maghreb, par rapport au passé, le français a beaucoup régressé en terme de compétences linguistiques, mais s’est beaucoup répandu par le biais de la scolarisation. La jeunesse actuelle maitrise moins bien le français que les générations précédentes, mais le nombre des locuteurs est en progression constante.

Ce phénomène est-il directement lié aux réformes scolaires ?

Si les locuteurs sont globalement plus nombreux mais moins compétents, c’est effectivement lié à la démocratisation de l’enseignement et à la scolarisation bilingue au Maroc, Algérie et Tunisie. L’école coloniale, comme celle qui l’a immédiatement suivie, était une école d’élite, qui formait un petit nombre d’élèves, et ceux qui en sont sortis étaient de parfaits francophones. Mais la situation s’est beaucoup modifiée depuis les 30 ou 40 dernières années. Il a fallu scolariser un nombre très important d’élèves. Il ne s’agit donc pas du tout du même type de formation.

Quel rôle ont joué les différentes réformes ?

L’arabisation, principalement en Algérie et un peu moins au Maroc, a été à l’origine d’un recul important du français, surtout dans les années qui ont suivi les indépendances. À des politiques éducatives trop rapidement conçues s’est ajouté le remplacement trop rapide des coopérants et le recrutement massif d’enseignants remplaçants peu formés, facteurs qui ont contribué à une baisse générale du niveau.

Quelles sont les orientations actuelles en matière d’enseignement des langues ?

De mauvais choix ont indiscutablement été faits par le passé, mais aujourd’hui tous les responsables adoptent des positions plus pragmatiques. Il y a moins d’enjeu affectif et identitaire et de ce fait plus de réalisme. Chacun sait que ces pays ont besoin d’une langue de grande diffusion autre que l’arabe pour jouer un rôle dans le monde actuel. L’enseignement s’oriente de plus en plus vers la recherche d’un bilinguisme équilibré, condition indispensable du développement, le français jouant le rôle de langue d’ouverture vers l’extérieur, et l’anglais occupant une fonction plus technique. L’arabe reste un ciment identitaire fort et aussi la langue de communication à travers le monde arabe.

Quel avenir pour le français ?

Au Maghreb l’ancrage francophone est très fort. L’émigration joue un rôle important. Il y a eu tellement de vagues migratoires que toutes les familles du Maghreb ont des parents en France et souvent même, il ne faut pas l’oublier, des parents de nationalité française. Les retours au pays pour les vacances sont réguliers, en tous cas tant que les parents sont vivants. Par ailleurs, la France est le principal partenaire économique, à la fois client et fournisseur, c’est ce qui explique que l’anglais n’est pas vraiment concurrentiel. Il y a aussi, au Maghreb, une vraie créativité culturelle en français, notamment pour ce qui est de la littérature francophone. Il se publie dans un pays comme la Tunisie autant de livres en français qu’en arabe.
L’impact du tourisme est très important et on voit aujourd’hui des petits vendeurs qui font leur apprentissage linguistique sur le tas et ont une bonne maitrise du français, - et parfois d’autres langues - sans avoir passé beaucoup de temps sur les bancs de l’école.
Le français exerce une attirance particulière, ce n’est pas une langue neutre et sa situation peut encore évoluer. Il ne faut pas oublier que dans le partage du monde, le rôle de l’Europe est très important, et de ce fait le modèle français pourrait bien constituer, notamment au Machrek, une alternative à l’influence anglo-saxonne dominante.

Propos recueillis par Dominique Rolland





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