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Enseigner les littératures francophones



Si l’enseignement de la littérature francophone est obligatoire au vu des textes officiels, il est également nécessaire au maintien du rayonnement mondial de la langue française… Explications.

Janvier-février 2006 - N°343


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Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Dès 1964, Léopold Sédar Senghor avait réuni à Dakar un colloque sur le thème de l’introduction de la littérature africaine dans les programmes d’enseignement africain. Dans les années 1960, le Québec avait aussi tenu à intégrer la littérature québécoise dans l’enseignement du français. L’école a ainsi joué un rôle essentiel dans la reconnaissance et la promotion des littératures francophones. La France a suivi le mouvement (non sans réticences), mais aujourd’hui les programmes scolaires recommandent l’étude de textes francophones, en spécifiant parfois des noms d’auteurs et des titres (Aimé Césaire – vite retiré de l’affiche – puis Senghor ont été inscrits au programme des littéraires de Terminales). Il faut donc enseigner les littératures francophones, puisque les textes officiels le demandent. C’est par ailleurs une nécessité géopolitique. Si l’on veut maintenir la place du français dans le monde, on ne peut plus se contenter du narcissisme rivarolien vantant la prééminence de la clarté naturelle du français, ni non plus croire que le seul rayonnement de la tradition littéraire française y suffira. Un simple regard sur l’enseignement du français dans les pays étrangers montre l’importance qu’y prend l’étude des littératures francophones. Les universités états-uniennes réduisent la littérature française à une portion congrue au profit d’auteurs francophones : effet sans doute du « politiquement correct » et de la discrimination positive en faveur des minorités, et le mouvement est bien antérieur à la vague de francophobie des années récentes. La même tendance peut s’observer à travers le monde entier, de l’Allemagne au Japon, de la Pologne à la Thaïlande, de l’Italie au Mexique. L’existence d’une francophonie littéraire joue maintenant un rôle essentiel dans l’affirmation du français comme langue internationale.
Mais il y a aussi un plaisir spécifique et un enrichissement intellectuel qui tient à la lecture des textes francophones. Plaisir du voyage par les textes, or le dépaysement exotique peut déboucher sur une véritable initiation à l’altérité. Ce qui rejoint la fonction fondatrice de la littérature : elle est productrice d’identité, par son invention langagière et par la construction de thématiques qui acquièrent peu à peu la force des mythes. Les littératures francophones invitent à accueillir dans la langue française l’étrangeté de l’autre et rendent cette différence à la fois sensible (on touche par les mots l’opacité de l’autre) et proche intellectuellement (on la « comprend » puisqu’elle nous parle dans notre langue).

Comment enseigner les littératures francophones ?

Comment enseigner les littératures francophones ? Le bon sens répondra : comme tous les textes littéraires, c’est-à-dire comme on peut, en essayant d’être le « passeur » du texte, grâce à tous les outils mis au point par les études littéraires. Mais il y a sans doute quelques points particuliers qui font la spécificité des textes littéraires francophones et sur lesquels il faut réfléchir. C’est par exemple le travail sur la langue d’écriture, la considération de la référence de ces textes et de la stratégie des écrivains dans le champ littéraire.

La langue donc, puisque les textes francophones sont écrits en français (quelques voix prétendent qu’il faudrait respecter le génie de la langue et, quand il s’agit de textes littéraires, remplacer « francophones » par « francographes » : purisme, quand tu nous tiens !). Le français des francophones peut notablement varier par rapport au français académique. Même dans les pays où le français est langue maternelle, comme en Belgique ou en Suisse, et encore plus au Québec et dans les places de résistance francophone du Canada. Le français écrit des écrivains peut s’emparer des particularités lexicales, des phraséologies, des parlures, qui témoignent à la fois du maintien de mots ou de tournures qui ont été abandonnés dans l’évolution du français de France, et de l’invention d’expressions pour dire des réalités et des situations inconnues en France. Une romancière comme l’Acadienne Antonine Maillet s’est fait une spécialité de pratiquer une langue fourmillant de ces étrangetés langagières. Consciente de la possible difficulté de lecture que cela entraine, elle prend soin de donner des traductions ou des interprétations de ses singularités de langue. Ainsi, ses textes semblent-ils écrits pour le plaisir d’exhiber leur étrangeté dans la langue.

Un français qui résonne

Dans tous les pays de la francophonie, le français est en contact, en concurrence voire en conflit avec une ou plusieurs autres langues, qui sont parfois les véritables langues maternelles des écrivains. Ce qui ne peut pas ne pas retentir sur la forme du français qui y est pratiqué. L’écrivain va se servir de cette situation pour forger sa propre langue d’écriture, en laissant percevoir à travers son français l’écho de ses autres langues. Mais ce faisant, il s’expose aussi au risque d’incompréhensions multiples. On connait l’histoire éditoriale du premier roman de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, unanimement considéré aujourd’hui comme l’un des plus grands écrivains africains. Dès Les Soleils des indépendances, écrit au milieu des années 1960, il avait choisi de faire entendre sa langue, le malinké, dans la trame de son écriture française. La première phrase du roman, souvent citée, énonce clairement ce projet d’écriture : « Il y avait une semaine qu’avait fini dans la capitale Koné Ibrahima, de race malinké, ou disons-le en malinké : il n’avait pas soutenu un petit rhume… » Le lecteur, qui a été peut-être arrêté par l’emploi de « avait fini » au sens de « était mort » (cet emploi n’est pas attesté en français standard, mais son déchiffrement ne pose guère problème), s’aperçoit à la fin de la phrase qu’il s’agit sans doute d’une interférence avec le malinké. Le manuscrit de Kourouma a d’abord été refusé par de grandes maisons d’édition parisiennes auxquelles il avait été soumis. Mais il remporta le prix littéraire organisé par la revue Études françaises de l’université de Montréal et il fut publié par ses soins, en 1968. Comme l’accueil des lecteurs avait été très favorable, les éditions du Seuil s’empressèrent d’en donner en 1970 une édition française. L’usage d’une langue d’écriture mêlant le français et une langue africaine avait été un des arguments principaux du refus d’éditer, et c’est lui qui a fait le succès du livre, vite devenu l’exemple canonique de la nouvelle littérature africaine francophone.

Un français métissé

En fait Kourouma n’a pas été le premier écrivain francophone à pratiquer ce métissage de la langue, qui se distingue du bariolage de couleur locale dans la littérature coloniale. Le métissage n’est pas simple placage de mots bizarres mais imprégnation du texte par des tournures de phrase et de pensée qui renvoient à un autre univers langagier. C’est ce qu’avait déjà admirablement réussi le romancier haïtien Jacques Roumain dans son Gouverneurs de la rosée (1944), subtilement habité par le créole. Le titre déjà, que beaucoup de lecteurs ont lu comme simplement une belle métaphore poétique, renvoie en fait à une fonction essentielle dans la société rurale haïtienne : celle de surveillant du système d’irrigation (la rosée ou l’arrosée !). Bien auparavant, le Malgache Jean-Joseph Rabearivelo avait écrit à la fin des années 1920 deux romans, L’Aube rouge et L’Interférence qui ne furent pas édités à l’époque, probablement à cause de leur trop grande malgachisation du français. Toute une école littéraire récente, celle de la créolité, lancée par Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, qui ont eu beaucoup de suiveurs dans la Caraïbe et les Mascareignes, a fait de l’imprégnation du français par le créole son principe d’écriture. Mais beaucoup de lecteurs peu familiers avec le monde créole ont été désarçonnés, et malgré l’obtention du prix Goncourt, un roman comme Texaco de Chamoiseau a souvent été décrété « illisible ». Une petite polémique littéraire, à propos des romans de la créolité, s’est même développée à partir d’un compte-rendu du journal Le Monde, se demandant s’il fallait continuer à écrire en « français-banane ».
Les écriture métissées génèrent un sentiment d’insécurité linguistique. On n’est pas sûr de bien comprendre, même si les textes fournissent en général les outils (traductions, gloses, variations en d’autres termes) pour décrypter les mots et expressions venus d’ailleurs. Par ailleurs les dictionnaires usuels commencent à prendre compte certains mots de la francophonie, et il existe maintenant beaucoup de lexiques ou d’inventaires spécialisés qui éclairent le sens des québécismes, africanismes et autres créolismes.
La confrontation aux écritures en français d’ailleurs possède une réelle vertu pédagogique. Elle permet de prendre conscience de la variabilité de la langue et de sa nécessaire tension entre l’exigence normatrice (qui seule assure l’intercompréhension) et la prolifération infinie des particularités (qui affirme l’identité par la langue).

Une langue commune, un ailleurs culturel

Une autre difficulté soulevée par la lecture des textes francophones tient au référent sur lequel ils s’appuient. Ils parlent de mondes étrangers par leurs réalités géographiques et sociales, par les lieux de mémoire et les systèmes de valeurs qui les sous-tendent. Lorsqu’il s’agit d’éléments désignés explicitement par le texte, il suffit souvent de chercher leur explication dans les dictionnaires et encyclopédies. La difficulté est plus délicate quand il s’agit de comprendre l’implicite culturel, ce que l’écrivain ne prend pas la peine de détailler parce qu’il estime qu’il le partage avec les lecteurs qu’il vise. Cet obstacle n’est pas propre aux textes francophones : l’éloignement dans le temps produit les mêmes effets et les étudiants d’aujourd’hui éprouvent des difficultés du même ordre à la lecture de Balzac.
Une façon de cerner le problème serait de partir d’une approche résolument référentielle, en se demandant ce qu’un texte peut révéler de la culture matérielle de la société qu’il évoque : comment y vit-on, que mange-t-on, comment s’habille-t-on, où habite-t-on, quelle est l’organisation politique, quelles sont les valeurs de vie, quel est dans cette société l’itinéraire d’une vie réussie ? Évidemment, de tels questionnements ne sont possibles que sur des textes d’une certaine ampleur (un roman par exemple) et avec une lecture suivie. De telles interrogations amènent à débusquer des difficultés inaperçues lors de la première lecture, tenant souvent à l’emploi de mots français usuels dans des valeurs propres à une culture francophone. Ainsi du mot « vestibule » dans tel roman malien : un patriarche en conflit avec sa famille y installe son lit pour dormir, s’y fait servir ses repas, y reçoit ses amis. Ce qui semble peu commode si le vestibule est « la pièce d’entrée d’une maison ». Une enquête sur l’habitat en Afrique de l’Ouest permet d’apprendre que le vestibule est en fait une construction indépendante qui sert de sas entre le monde extérieur et la « concession » (le terrain clos regroupant l’ensemble des cases où habite toute une famille). En s’installant dans le « vestibule » le personnage peut contrôler la vie de toute la concession.

L’intertextualité francophone

Enfin, la considération de la situation de l’écrivain, du choix qu’il fait d’une stratégie pour trouver sa place dans le champ littéraire, peut faire varier le point de vue de lecture. On lit sans doute différemment Jean-Jacques Rousseau ou Georges Simenon à partir du moment où l’on prend en compte que l’un est suisse et l’autre belge. Quand un écrivain s’inscrit dans un ensemble littéraire francophone, ses textes jouent nécessairement sur l’intertextualité propre à ce corpus. Édouard Glissant écrit son épopée Les Indes pour s’opposer à la vision coloniale qui est souvent lisible dans les poèmes d’un autre poète antillais, Saint-John Perse.
La constitution d’une littérature nationale peut conduire à réévaluer des œuvres anciennes. Soit l’exemple de Paul et Virginie, qui appartient évidemment à la littérature française. Mais le toman a été lu avec un soin particulier à l’ile Maurice, l’ancienne ile de France, qui lui sert de cadre et que Bernardin de Saint-Pierre connaissait bien pour y avoir séjourné plus d’une année. La lecture mauricienne du roman a d’abord été documentaire : on a recherché tous les éléments authentiques dont Bernardin avait fait usage, on a cherché à identifier les personnages historiques qui avaient pu servir de modèles. Puis, on s’est interrogé sur la portée mythique de leur histoire. Dans leur amour presque incestueux, ils sont devenus la représentation du couple primordial, isolé dans la vallée perdue d’une ile naguère déserte. Ces enfants dont les pères sont comme effacés renvoient au questionnement sur l’origine qui taraude toutes les sociétés insulaires fortement métissées. Ainsi les textes francophone ont l’immense mérite de conduire vers des lectures excentrées. Il obligent à sortir d’un point de vue ramassé sur sa propre culture. Ils donnent la preuve que les autres existent.

Jean-Louis Joubert (France)





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