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Alain Touraine
Défendre la citoyenneté face à la menace communautaire



Sociologue de formation, Alain Touraine vient de publier Un débat sur la laïcité, un livre d'entretien avec Alain Renaut1. Loin d'avoir des positions tranchées sur la place des religions, Alain Touraine déroule une pensée forte et subtile.

Novembre-décembre 2005 - N°342


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Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

La loi française sur le port du voile à l'école a été mal comprise par beaucoup de pays hors de France. Pouvez-vous expliquer en quoi elle consiste ?

Oui, le mot laïcité ne s'emploie pas en-dehors de la France et de la Turquie ce qui rend ce thème difficile à comprendre dans beaucoup de pays... Il faut bien comprendre que cette loi n'est pas une position prise sur le problème de l'ouverture ou de la fermeture culturelle, mais qu'elle est le résultat d'un jugement politique sur la priorité à retenir. Les Français, comme les ressortissants de la plupart des pays occidentaux, ont réagi en pensant que le communautarisme représentait, dans les circonstances présentes, une menace réelle pour la citoyenneté. Contrairement à ce qu'on dit souvent, les Anglais (qui ont la position la plus tolérante à l'égard du communautarisme), n'ont jamais dit qu'il fallait accepter la communauté comme cadre supérieur de l'appartenance. Pour les Anglais, la communauté a toujours été considérée comme un pas vers l'intégration et l'anglicité dans la société britannique. En donnant la priorité à la défense de la citoyenneté, la Commission Stasi2 correspondait à l'opinion des trois quarts des Français et des représentants élus à l'Assemblée nationale.
Pour ma part, je continue à être favorable à des mesures de reconnaissance du pluralisme culturel. Je suis favorable à la libre expression des religions, des opinions politiques, etc. Mais si vous me demandez de me prononcer sur la conception de la citoyenneté, je suis pour la laïcité, pour la séparation du politique et du religieux et donc, dans l'immédiat, pour le maintien de la loi actuelle.

Ce n'est pas le cas partout...

Quand je regarde autour de moi, je vois qu'il y a de très grands pays avec de très grandes traditions politiques et intellectuelles qui au contraire ont toujours vécu dans un certain mélange entre le religieux, le moral et le politique. C'est, de manière douce, le cas de la Grande-Bretagne, mais c'est évidemment par-dessus tout le cas des Etats-Unis. Et si vous me demandez de choisir entre la séparation du politique et du religieux à la française et disons, leur interdépendance à l'américaine, je choisis le modèle français sans l'ombre d'une hésitation.. Mais il reste vrai qu'il faut combattre chez les Français un orgueil pseudo-universaliste et une prétention insupportable, proche du racisme ou du colonialisme, qui les empêchent de comprendre les civilisations étrangères. A écouter les Français, ils n'appartiennent pas un pays comme les autres parce qu'ils ont fait la déclaration des droits de l'homme. Oui mais ils ont fait aussi les guerres de Vendée ou d'Algérie... Nous avons encore un immense effort à faire pour la reconnaissance de la diversité culturelle. Sur ce plan, les Français auraient beaucoup apprendre d'un pays comme le Québec qui, se considérant lui-même comme une minorité, a toujours favorisé les relations intercommunautaires.
Le monde de l'enseignement par exemple est très marqué par le refus fait aux autres cultures d'avoir un contenu universaliste. La société française est tellement fautive dans ce domaine-là, que, quand des étrangers interprètent notre loi comme une poursuite de cette prétention, je ne les blâme pas.

Quelles vous semblent être les responsabilités particulières du monde enseignant ?

Le point essentiel et tout à fait central, c'est que la conception française issue du Siècle des Lumières, consiste à dire que le rèle de l'enseignant est de transmettre à l'enfant l'universel de la science, des connaissances, de l'art... Ainsi qu'une conscience nationale dans la mesure où le national apparait comme l'ouverture par rapport au local, au provincial. La phrase des enseignants français : « Nous sommes des enseignants, nous ne sommes pas des éducateurs », signifie que lorsque j'ai devant moi des garçons et des filles qui viennent de classes moyennes et d'autres qui viennent de familles à bas niveau de culture, moi, enseignant, je ne fais pas de différence entre eux au nom de l'égalité des chances... Résultat : les premiers reçoivent l'appui de leur milieu et réussissent, les autres qui viennent souvent des milieux d'immigration n'ont pas d'appui. Ce faisant, moi, enseignant, je risque d'augmenter l'inégalité sociale. Ceci n'est pas défendable. Bien entendu, beaucoup d'enseignants se soucient de la vie de leurs élèves, mais ce n'est pas la majorité.
La société française et beaucoup de sociétés analogues ne font pas assez d'efforts d'intégration et symétriquement beaucoup de jeunes n'y croient plus. Je vous cite une phrase significative d'un garçon interviewé lors d'une enquête sociologique. On lui demandait quelles étaient les catégories sociales qu'il détestait. Numéro un : la police. Jusque là rien d'étonnant. Numéro deux : les enseignants et les travailleurs sociaux. L'enquêteur s'étonne « ...mais ces gens vous veulent du bien ? » Et le garçon répond : « Je les déteste parce qu'ils veulent m'intégrer dans une société désintégrée ».

Les conséquences sont désastreuses...

Les fils et petits-fils d'immigrés sont à la fois intégrés et rejetés. Intégrés parce qu'il y a en France beaucoup plus de couples mixtes qu'à New York. C'est même plutèt bien vu pour une fille d'avoir un petit copain noir. Rejetés parce qu'ils sont chèmeurs, parce que l'ascenseur social est bloqué. Il ne monte plus, donc il y a un étouffement, les jeunes n'ont aucune perspective devant eux. Quand ils ont fait des études, ils disent : on va partir au Canada. Quand ils n'en ont pas fait, ils deviennent dealer ou ils volent des motos. Mais de toute manière cette société n'a plus de capacité d'intégration. Et en même temps qu'ils sont rejetés, ils se replient. Ce qui explique le phénomène important de la montée des confréries et des campagnes d'islamisation. Et par voie de conséquence, beaucoup de Français dont les grands-parents étaient nés dans le Poitou ou la Charente deviennent communautaristes et rejettent tout ce qui est étranger...

Ce qui nous ramène quand même à la nécessité de la laïcité...

A l'origine, la séparation de l'Eglise et de l'Etat a correspondu à la définition même de l'Europe. Ce sont les Allemands qui ont commencé en menant - avec raison - la lutte contre le pape. Et puis les Italiens avec les Gibelins et les Guelfes, partisans de l'empereur contre les Guelfes, partisans du pape. En France, c'est Philippe le Bel, à la fin du XIIIe siècle, qui entre en conflit avec la papauté ... On peut dire que la séparation de l'Eglise et de l'Etat est la raison principale du succès de l'Europe. Au lieu de verser dans le communautarisme, elle a séparé le spirituel et le temporel. Evidemment cela n'a pas toujours été facile ... Les choses ont mal tourné également en Espagne, en Italie, au Québec où il y a eu de violentes tensions .... Dans la France du XIXe siècle où, avec le mouvement ouvrier, les problèmes sociaux et politiques étaient fondamentaux, la question pratique qui divisa la classe moyenne fut l'opposition laïques-catholiques. Ce qui éclate au moment de l'affaire Dreyfus, c'est la lutte entre la classe moyenne traditionnelle et catholique, et la classe moyenne laïque de Jules Ferry et de Gambetta ...
Et les luttes furent d'une brutalité inouïe. Seule la loi de 1905, votée par des libéraux était très ouverte. La République reconnait les cultes, elle en protège l'expression, mais elle n'en finance aucun. Le conflit a duré très longtemps. Les esprits se calment à partir de 1924 et encore plus en 1959, avec la loi Debré sur les rapports entre l'Etat et les établissements scolaires privés.

Seriez-vous favorable à l'enseignement des religions à l'école ?

Bien s˚r ! Attention, le texte du projet parle de « l'enseignement des faits religieux ». Bien entendu, il n'est pas question de faire donner les cours par des prêtres, des rabbins ou autres représentants religieux. Il s'agit de donner un enseignement des religions comme on pratique celui des faits économiques discipline qui n'est confiée ni à un patron ni à un syndicaliste ... Le droit culturel est comparable aux droits sociaux, qu'on a introduits il y a cent ans, essentiellement le droit du travail : aujourd'hui vous avez droit à votre culture, c'est-à-dire à votre langue aussi bien qu'à vos habitudes alimentaires, à votre religion, etc. Pour ce qui est des religions, je suis prêt à ce que les Eglises aient tous les droits possibles à condition d'accepter celui des gens de se convertir, de se marier avec qui ils veulent, d'entrer, de sortir, de changer, d'être libres...

Propos recueillis par Françoise Ploquin et Stefanie Franke



Notes

1. Alain Renaut et Alain Touraine, Un débat sur la laïcité, coll. Les Essais , Stock, Paris 2005.
2. Le 3 juillet 2003, le président de la République Jacques Chirac a créé une commission de réflexion « sur l'application du principe de laïcité dans la République ». Il en a confié la présidence à Bernard Stasi, médiateur de la République. La commission était composée de vingt membres de divers horizons : enseignants, chercheurs, juristes, politiques, responsables d'établissements scolaires... Alain Touraine en faisait partie.



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