L’Auberge espagnole, il y a quatre ans, décrivait la cohabitation harmonieuse, dans un appartement de Barcelone, de sept étudiants et étudiantes réunis autour de Xavier, dans le cadre des échanges universitaires européens Erasmus. Comme dans une photo de famille, ces personnages apparaissent à plusieurs reprises en plans fixes dans le nouveau film de Cédric Klapisch, quelques-uns s’insèrent dans la nouvelle fiction, mais le cinéaste s’attache surtout, dans Les Poupées russes – son huitième long métrage –, au personnage principal de son film précédent, Xavier, interprété avec un naturel et une sincérité remarquables par Romain Duris.
Aujourd’hui Xavier a trente ans et fait son apprentissage d’écrivain. Il rêve d’écrire un roman, mais doit se contenter, pour le moment, de petits boulots de réécriture : biographie pour un éditeur, scénario de sitcom pour la télévision. Le récit du film transcrit par l’image les confidences – un projet de livre – qu’il confie à son ordinateur portable dans le train le conduisant à Paris. Ces confidences brassent souvenirs et projections dans l’imaginaire. Au travers de plusieurs rencontres ou brèves liaisons, elles traduisent la quête de la femme idéale que suggère une séquence emblématique : celle du long et lent travelling avant qui, épousant le regard de Xavier, suit dans une rue de Saint-Pétersbourg la promenade de Célia, dont la caméra cadre les formes sculpturales de mannequin. Comme nous le confie notre héros au terme du récit, le titre du film évoque une métaphore: « Les femmes rencontrées sont les enveloppes successives d’une femme idéale qui n’en cacherait plus une autre. On aimerait la garder pour toujours, mais n’est-elle pas introuvable ? »
La clef du film (dont la linéarité, à plusieurs reprises, est brisée par des sauts dans le temps) est donc la quête de Xavier, attiré successivement ou en même temps par de superbes créatures : Martine (Audrey Tautou), sa précédente compagne, Célia (Lucy Gordon), dont il doit écrire la biographie, Wendy (Kelly Reilly), scénariste réputée de Londres, entre autres. À cette fragmentation du désir correspond l’incrustation d’images de différents personnages dans la composition de plans dont le cadre éclate en une sorte de kaléidoscope. La démarche de Xavier est sérieuse. Dans la perspective d’une Europe qui n’existe pas encore, mais qu’une volonté humaniste peut créer, elle se déploie dans un espace sans frontières (Paris, Londres, Saint-Pétersbourg, Moscou), sur un rythme alerte, rapide, enfiévré, que suggèrent à la fois le procédé technique de l’accéléré, cher au cinéma muet, et la récurrence des images d’Eurostar entrant à toute vitesse dans un tunnel ou en sortant.
Mais, pour notre plus grand plaisir, le cinéaste donne à cette quête sentimentale le ton de la comédie, la développe sur le registre du rire dans un récit souvent marqué par l’humour. Il aime pousser dans ses ultimes retranchements une idée ou une situation. Au cours d’entretiens, Xavier bluffe en affirmant être capable de mener à bien un travail de réécriture qu’il n’a jamais fait. En observant son visage, nous pensons : « c’est du pipeau ». À deux reprises, sans que personne dans le contexte de la séquence ne semble en remarquer la présence, surgissent derrière lui deux jeunes gens – ses « doubles » – qui jouent du pipeau pendant quelques secondes. Les Poupées russes, ou l’art d’allier le sérieux et la fantaisie.
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