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Revue de la fédération internationale des professeurs de français

Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Entretien avec Jean-Noël Jeanneney
« On a besoin de médiateurs face à l’océan d’Internet. »



Historien de formation, enseignant, ancien Secrétaire d’État, Jean-Noël Jeanneney préside depuis mars 2002 la Bibliothèque nationale de France. À ce titre, il est au premier rang pour promouvoir une Bibliothèque numérique européenne, face au défi lancé par le moteur de recherche américain Google.

Septembre-octobre 2005 - N°341


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Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Pouvez-vous nous rappeler quelles sont les thèses en présence en ce qui concerne la numérisation des ouvrages des plus grandes bibliothèques du monde ?

Il y a eu, au mois de décembre 2004, l’annonce par Google de sa volonté de numériser les ressources de cinq grandes bibliothèques anglo-saxonnes. Cette nouvelle a cristallisé l’attention sur la possibilité de mettre en ligne, à la disposition d’un très large public, l'héritage des civilisations. A priori, on ne peut que se réjouir de cette intention. Nous sommes là face à un projet d’une très grande portée. Les thèses en présence sont les suivantes. D’abord celle qu’a exprimée, pour le futur proche et lointain, l’énergie de Google : l’entreprise se propose "d’organiser l’information du monde" et d’offrir, affirment-ils, ce cadeau à la planète entière. L’autre thèse, que j’ai pris la liberté d’exprimer en janvier dernier dans Le Monde, puis de développer dans un livre, commence par reconnaître que la numérisation est une chance merveilleuse pour diminuer l’inégalité entre les défavorisés de la géographie ou de la sociologie et les autres. Mais il convient d’être prudent face à la fausse simplicité de cette proposition, marquée par le lieu d’où parlent les dirigeants de Google : les États-Unis, la Californie, le monde anglo-saxon. Google est une entreprise qui vit sur le profit, qui est en Bourse depuis peu de temps, avec un très gros succès. Je ne vois rien de mal à cela : je n’ai jamais été pour la rupture avec le capitalisme, mais j'ai toujours souhaité qu’on ne lui laisse pas le champ entièrement libre. Contrairement à ce que dit Google, la recherche du profit, même enveloppée dans un message humanitaire, ne donne pas systématiquement le meilleur des mondes possibles… En France, nous pratiquons une autre doctrine, dans laquelle intervient l’État : sans cet appui, nous n’aurions plus de cinéma, pas de télévision culturelle, et, à la radio, plus de France Culture ni peut-être même de France Inter…

Et que se passerait-il si Google faisait faillite ?

Le principe des firmes capitalistes est de souhaiter le plus prompt retour d’investissement possible. Si Google venait à faire faillite, que deviendraient les différentes numérisations ? Elles seraient en principe rendues à la bibliothèque d’origine, mais il n’est pas sûr que toutes les métadonnées soient sauvegardées. Peut-on confier une telle mission à une seule entreprise privée ? J’ai l’impression que ses dirigeants ne se posent pas non plus beaucoup la question de la pérennité des données, ce qui, pour une maison comme la nôtre, est une obsession. De la même façon, nous ne cessons pas de nous interroger sur les problèmes qui se poseront du point de vue de la transmission des données lorsque les technologies évolueront. Encore une question de préoccupation sur le long terme. Et seul l’État peut garantir le long terme. C’est lui qui restitue le souci de la longue durée dans les passions contemporaines.

Dans votre ouvrage Quand Google défie l’Europe1, vous plaidez pour un sursaut européen…

Le projet de bibliothèque numérique n’a de sens que s’il est européen. Il ne s’agit pas d’une position tactique : la raison de fond, c’est que nous sommes en face d’une réalité continentale, celle de la civilisation européenne. Dans le domaine de la culture, l’Europe peut avoir un projet commun. Ce n’est pas facile pour autant, parce que la culture s’élabore grâce à des artistes, qui créent des œuvres individuelles. Mais il y a des domaines où l’on peut travailler ensemble, comme nous le faisons déjà pour aider le cinéma ou la télévision par exemple. Et, c’est vrai, la numérisation des œuvres fait partie, bien évidemment, de ces domaines : il s’agit en fait de renouer avec les grands moments de la culture européenne, la Renaissance, le XVIIIe siècle… Dans son histoire, l'Europe a toujours été plus grande lorsque sa culture s'affranchissait de ses frontières intérieures. Se souvenir de cette caractéristique est essentiel au moment où l’Inde et la Chine commencent à numériser à grande vitesse hors de toute dépendance de Google. La Bibliotheca Alexandrina est elle aussi est attachée à numériser son fonds, tous les textes issus de l’Islam qui montreront ainsi clairement que le totalitarisme ou le fanatisme ne sont pas le propre de cette religion, qu'elle est compatible avec les Lumières.
Donc, ce n’est pas la France mais l’Europe qui doit être au premier rang de la numérisation des livres, pour des raisons pratiques, symboliques et politiques. Symboliques pour marquer que l’on travaille ensemble, pratiques pour faire masse, et politiques, surtout, parce qu’il faut que l’Europe soit l’Europe aux yeux des générations futures. L’initiative de Google se présente comme un défi : il faut y répondre, non pas en opposition mais en différence.

Gallica, le site numérisé de la BnF, est-il une sorte de préfiguration de cette bibliothèque européenne en ligne ?

Je dois reconnaître que nous sommes en avance, puisque Gallica propose 80 000 ouvrages en ligne et autant d’images. Mais nous ne sommes pas uniques : la plupart des autres grandes bibliothèques patrimoniales se sont préoccupées de numérisation. L’Autriche et la Finlande jouent aussi un rôle pionnier dans ce domaine pour ce qui concerne la presse. Cependant le projet de bibliothèque européenne en ligne demande un changement de rythme : il faut aller plus vite, il faut que chaque pays européen assume ses responsabilités. Mais en même temps cela n’a de sens que si nous élaborons ensemble un certain nombre de règles pour organiser les corpus et assurer l’interopérabilité de nos systèmes.
Il faut avoir une autre ambition si nous voulons que, dans un délai raisonnable, nous disposions de six à huit millions de livres numérisés. Pas forcément les quinze qu’annonce Google. Personnellement, j’aime mieux en avoir un peu moins, mais qu’ils soient organisés, réfléchis. Il s’agit d’offrir un fil d’Ariane parmi une richesse profuse. La réflexion sur l’offre de ces livres doit être intimement mêlée à la réflexion sur les moyens techniques d'y circuler, et sur l'efficacité de leur indexation. Telle est l’ambition de cette Bibliothèque numérique européenne que nous appelons de nos vœux…

Va se poser le problème des droits d’auteur…

En effet, la situation n’est pas la même avant et après 19252… Je souhaiterais que nous commencions par la période antérieure à 1925. Pour la période plus proche, il faudra voir avec les éditeurs, qui sont comptables de la propriété intellectuelle. Google leur promet monts et merveilles : « Je numérise gratuitement vos ouvrages, je vous les rendrai et les mettrai en ligne en n’en donnant que cinq pages… » Mais cela pose des problèmes juridiques considérables : le président de l'association des Presses universitaires américaines s'est même demandé si Google était, juridiquement autorisé à publier ces cinq pages. D’autre part, avec le dispositif "Beta" aujourd'hui en ligne, il suffit de deux heures à un bon spécialiste pour pirater le livre entier.
Nous devons nous entendre avec les éditeurs, parce que nous devons aussi servir la création en marche. Est-ce que nous n’allons renforcer que les éditeurs de best sellers ? Une politique libérale risque de ne soutenir que ce qui est déjà notoire. Cette politique de la seule demande est bien connue des chaînes de télévision privées. Sans négliger la demande - sinon on apparaît comme prétentieux -, il faut mettre en place une politique de l’offre, pour tous ceux qui seront les auteurs de demain et qui ne tirent peut-être aujourd’hui qu’à trois cents exemplaires…

Vous avez présidé Radio France et RFI de 1982 à 1986. À ce titre, que pensez-vous du projet de « CNN à la française » ?

Je vais souvent à l’étranger et j’ai envie de savoir comment la réalité du monde se reflète dans un miroir français. Or, pour l’instant, je suis insatisfait. J’aime beaucoup TV5, je crois que cette chaîne est très importante comme lien, comme solidarité. Mais je pense que la France est capable d’assumer les frais d’une grande ambition télévisuelle et qu’elle devrait le faire dans trois directions : est, ouest et sud. Avec une chaîne d’informations continue qui ne soit pas trop franco-française. S’il s’agissait de la télévision du gouvernement, elle ne serait jamais crue ; mais on peut sans complexe proposer la télévision du regard français sur le monde. Et cela, il faut le faire en français, en anglais, en arabe et en espagnol, peut-être un jour en chinois. Pensons à moyen terme : l’influence de la France dépasse celle de la langue française (qui sera d'ailleurs renforcée, dans un second temps, par nos interventions dans d'autres langues).
Ces investissement culturels peuvent paraître importants en termes budgétaires, mais en termes économiques, à plus longue échéance, ils seront largement rentables. Doit-on réaliser cette nouvelle chaîne avec un mélange un peu incestueux entre le privé et le public ? Je n’y suis pas favorable mais ce serait mieux que rien. Le président de la République qui installera cette chaîne aura réalisé une action d’envergure au cours de son mandat.

Vous êtes historien de formation. Pensez-vous que l’accès de plus en plus courant des élèves à des sources numériques de plus en plus élaborées modifie profondément le métier des enseignants ?

Le milieu des enseignants, mes collègues, réagit mieux par rapport à la Toile que ne l’ont fait leurs parents avec l’arrivée de la télévision. Habituer les enfants à avoir, par rapport à l’image et au son, le même regard critique que par rapport à l’écrit ne s’est pas fait rapidement. Aujourd’hui, la présence de médiateurs est indispensable pour maîtriser l'océan d'informations offert par Internet, à la fois progrès inouï et extraordinaire danger. Il serait bon que les enseignants fassent, chacun dans leur classe, ce qu’ici, à la Bibliothèque, nous nous efforçons de faire : ce n’est pas une touffe désordonnée de fleurs qui nous intéresse, c’est le bouquet. Et, pour composer des bouquets, nous n'avons pas uniquement besoin de fleuristes, mais également de professeurs, de médiateurs, de libraires…

Propos recueillis par Françoise Ploquin et Jean-Claude Demari



Notes
1. Jean-Noël Jeanneney, Quand Google défie l’Europe, éd. Mille et une nuits, Paris, 2005.
2. Date après laquelle, actuellement, les œuvres tombent dans le domaine public et sont libres de droits.



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