Le principe de base de l’immersion est de mettre l’apprenant dans l’environnement linguistique le plus proche possible de la langue à acquérir. On vise ici à développer une aptitude langagière en faisant davantage appel à l’intuition et à la spontanéité. Comme le note J.-P. Cuq, dans cette approche méthodologique, la langue n’est pas seulement une matière que l’on enseigne, mais aussi le « médium » de l’enseignement lui-même1. Rappelons qu’il existe divers types d’immersion. La plus connue est le séjour linguistique dans le pays de la langue que l’on veut apprendre. Mais il existe aussi les séjours en instituts linguistiques.
Dans ces instituts, l’expression « immersion vraiment complète » signifie un « bain linguistique », une « cure de langue », soit un maximum d’heures d’exposition à la langue étudiée, c’est-à-dire encore l’exposition à langue cible du lever au coucher. Toutes les activités se font en effet dans la langue cible. L’apprenant peut se consacrer entièrement à l’étude de la langue pendant une durée déterminée, en s’abstrayant de tout souci matériel. Dans la mesure du possible, tout est organisé au même endroit afin d’éviter que les stagiaires ne se retrouvent le soir par communauté linguistique. Le respect de l’immersion est demandé à tous. Parler sa langue maternelle n’est évidemment pas interdit, mais il est demandé aux stagiaires de l’éviter sur les lieux d’apprentissage, et dans la mesure du possible, ailleurs.
L’immersion vraiment complète, dans la mesure où elle exige beaucoup des stagiaires, se doit de favoriser leur disponibilité mentale au maximum, en exploitant toutes les pistes possibles : un certain confort, une musique apaisante pendant les pauses et les repas…
Habituellement, dans le cadre d’un cours, on s’intéresse essentiellement à la langue, à la matière des leçons. Dans le cas de l’immersion, apprenants et professeurs vivent ensemble jour après jour, de sorte que leurs relations deviennent déterminantes : elles deviennent interpersonnelles, et encouragent l’apprenant à communiquer. L’autre dimension relationnelle concerne les apprenants entre eux. Un facteur clé de la réussite d’un cours en immersion tient à la diversité des apprenants. Cette diversité, outre le fait qu’elle décourage l’emploi de la langue maternelle, donne l’envie de la rencontre, donc de la communication.
Organisation des journées
Tout professeur sait qu’il faut alterner les phases dans tout apprentissage : active/passive, écoute/production, concentration/décontraction, etc. C’est d’autant plus vrai dans l’apprentissage d’une langue. Si la journée comporte 14 heures d’immersion dans la langue, il est essentiel que toutes ces phases soient présentes, tant durant les cours que pendant le reste de la journée : à table, par exemple, il ne s’agit plus de travailler la conjugaison d’un verbe, mais bien d’échanger sur un sujet qui intéresse les convives. Ce n’est évidemment pas le moment de corriger de manière systématique : il faut alors se contenter d’éviter les blocages communicationnels.
Cette alternance de phases se réalise entre autres par une alternance d’activités, favorisées par la vie communautaire : se saluer, faire une promenade, lire un journal ou un panneau d’affichage, regarder la télévision, visiter un village, jouer ou faire du sport ensemble… C’est alors que, sans même s’en rendre compte, l’étudiant met en pratique la langue qu’il étudie.
Le personnel pédagogique reste donc « pédagogue » tout le temps, y compris en-dehors des leçons, et le personnel non enseignant doit lui aussi avoir ce souci. Tout le monde est médiateur entre l’apprenant et la langue cible. Chacun, par exemple, doit adapter son discours au rythme de son interlocuteur.
La dimension culturelle de l’apprentissage d’une langue
Dans l’étude d’une langue étrangère, la dimension culturelle doit être omniprésente et ce ne sont pas quelques éléments culturels qui suffisent. En résidentiel, l’apprenant ne fait pas qu’acquérir des compétences linguistiques, il peut aussi vivre la culture de la langue étudiée. La présence de vin et de fromages à table est par exemple typique de la culture française. Du point de vue culturel, le journal télévisé est également très important. On y saisit des manières de penser, sans qu’il soit dès lors nécessaire de passer par des documents didactiques prévus à cet effet. Par conséquent, agir dans la culture de la langue cible implique, dès l’acquisition des premières notions, l’apprentissage des comportements adaptés aux habitudes de vie de cette culture.
Certes, un tel apprentissage, omniprésent, représente un effort considérable, surtout pour les débutants. Mais en 24 heures, s’ils ont été bien accompagnés, ils disposent déjà d’un bagage leur permettant de se présenter, de poser des questions simples et de comprendre les réponses. Quant à ceux qui ont autrefois étudié la langue sans jamais la pratiquer, les résultats peuvent être encore plus surprenants : bloqués au moment de leur arrivée, ils deviennent très rapidement volubiles, ayant activé leurs connaissances passives.
La formule de l’immersion vraiment complète fonctionne remarquablement bien avec des personnes motivées, soucieuses de ne parler que la langue étudiée ; il faut aussi que les professeurs et les accompagnants soient dotés de qualités humaines fortes : attention soutenue à l’étudiant (qui est aussi une personne qui a un passé, une famille, des qualités, etc.), un climat de convivialité respectueuse (pour éviter les moqueries sur les erreurs), le sens de l’encouragement et de la pédagogie.
Une intensification des facteurs psychologiques
Dans un centre résidentiel, le personnel encadrant a un rôle essentiel parce que, dans l’immersion vraiment complète, les facteurs psychologiques sont mis en relief. Le filtre affectif, les blocages mis inconsciemment en place par l’apprenant face à son apprentissage ressortent davantage et peuvent ainsi être mieux identifiés. En centre résidentiel, le personnel doit être attentif à ces problématiques. Prenez, par exemple, le cas des représentations a priori qu’un apprenant véhicule à l’égard de la langue qu’il étudie ou à l’égard de ses compagnons d’autres origines. Il convient de tenir compte des sentiments profonds que chacun porte en lui à propos de ses propres langue et culture face à une autre langue et à une autre culture : complexe d’infériorité ou de supériorité, sentiments racistes (même inconscients), peur, rejet -pour n’importe quelle raison. Ignorer cet aspect, c’est passer à côté de l’explication d’un type d’échec courant. D’où la nécessité de se trouver en présence de professeurs sensibilisés à l’approche sociolinguistique pour rendre éventuellement conscient l’apprenant de ce qui risque d’annihiler ses efforts d’apprentissage. Parfois, c’est tout simplement un apprenant obligé à venir apprendre la langue dans la perspective d’une mutation non souhaitée. Il faut également être conscient que certains apprenants se retrouvent pour longtemps très loin de leur famille. Une autre frustration, très habituelle, est le fait que des personnes habituées à diriger se retrouvent dans une position qu’ils vivent comme une infériorisation, et il y a aussi ceux qui sont désireux de communiquer et que leur peu de connaissances dans la langue cible frustre. Tous ces aspects psychologiques peuvent être détectés et traités en dehors des cours, grâce au cadre résidentiel. On comprend alors l’importance du comportement du personnel encadrant, à commencer par celui des professeurs. Il faut pouvoir être naturellement accueillant, aimable, patient, afin d’inviter les apprenants à parler, à exprimer leurs difficultés. Il faut également maintenir une relation adulte - adulte, ne jamais infantiliser l’apprenant.
Un cours résidentiel fait vivre autre chose que le simple apprentissage linguistique. C’est de l’humain, avec tout ce que cela comporte de tensions mais aussi et surtout de richesses.
Pour l’apprenant, les principaux bénéfices d’un cours en immersion vraiment complète sont, sans aucun doute, la rentabilité et le plaisir. Dans ce type d’apprentissage, tout peut être mis à profit pour favoriser la pratique de la langue étudiée, grâce à la rencontre. L’ambiance donne confiance à l’apprenant pour oser communiquer. Le cadre résidentiel, le programme des activités dans la langue cible, liés à un programme intensif de leçons, optimise le temps consacré à l’acquisition de la langue cible : un maximum de progrès en un minimum de temps. Et ce en développant chez les apprenants l’audace et le plaisir de communiquer.
Anne-Elisabeth Nève de Mévergnies2 & Etienne Bastin3
Ce que vos étudiants doivent savoir sur l’immersion
L’efficacité de l’immersion n’est plus à démontrer. Elle est à recommander à toute personne qui désire être rapidement opérationnelle et qui souhaite une assimilation profonde de la langue. Il est toutefois indispensable d’en souligner les contraintes, afin de pouvoir y préparer ceux qui veulent en faire l’expérience. L’immersion est très exigeante envers l’apprenant et peut le mener à des situations de blocage. Il va en effet expérimenter des périodes où il se sentira dépassé, frustré de ne pas pouvoir communiquer alors qu’il en a peut-être plus besoin que d’habitude. Il pourra aussi souffrir d’une perte de statut social difficile à supporter. Il est donc nécessaire qu’il soit averti et conscient du prix que lui coûteront ses progrès, et assuré de la rentabilité d’accepter de jouer le jeu.
Notes
1. J.-P. CUQ, I. GRUCA, Cours de didactique du français langue étrangère et seconde, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, p. 311.
2. CERAN PROVENCE
3. Fils de René Bastin, créateur de la méthode et des centres CERAN
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