La célébration du soixantième anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, qui eut lieu le 27 janvier 1945, a revêtu cette année d’autant plus d’importance qu’elle a été l’occasion pour plus de quarante chefs d’État européens de marquer la solidarité des peuples de ce continent et le devoir de mémoire qui s’impose à eux.
Fictions, documentaires, documentaires fictions
En dehors des manifestations du souvenir retransmises à la télévision, les différentes chaînes ont développé des programmes très divers et, parmi eux, des émissions relevant de genres télévisuels nouveaux, comme les documentaires fictions.
Si des images d’actualité, d’abord soviétiques, furent diffusées dans les semaines qui suivirent la libération du camp en 1945, dix années passèrent ensuite avant qu’Alain Resnais ne réalisât Nuit et brouillard, qui fut le premier film consacré au système concentrationnaire. Comme le note le réalisateur Patrick Rotman dans une interview au Monde1, la réalité juive y est encore peu évoquée et il faudra attendre Shoah, de Claude Lanzmann (1985), pour que soit traitée de front la question de la mise à mort de millions de Juifs d’Europe. La force de ces deux films tient au fait que leurs réalisateurs ont cherché et trouvé des formes d’expression filmique adaptées, dans leur dépouillement et leur sobriété, à l’horreur dont ils avaient à rendre compte.
Programmés sur les chaines françaises, ces films ont côtoyé d’autres tentatives télévisuelles, notamment celles du « documentaire fiction », terme qui désigne un nouveau genre télévisuel. Le pari est ici en quelque sorte inverse puisque, au lieu de s’inscrire dans les pas des rescapés et de s’effacer derrière leurs témoignages comme le fait Claude Lanzmann dans Shoah, les réalisateurs font appel à des reconstitutions mêlées à des images d’archives et même de synthèse. C’est ainsi qu’Auschwitz, la solution finale, « docudrama » réalisé pour la BBC par Laurence Rees, comprend des images d’archives, de courts témoignages et des scènes scénarisées à partir de documents de l’époque. Entre ces deux pôles, on aura pu voir de plus classiques documentaires, organisés surtout autour de la parole des rescapés, parole d’autant plus précieuse que ceux qui sont revenus des camps se font de plus en plus rares.
Des images qui doivent appeler des questions
La commémoration de janvier 2005 et, à cette occasion, la coexistence à la télévision de fictions, de documentaires fictions et de documentaires, qui relèvent d’orientations radicalement différentes, pose donc à nouveau la question du rôle des images dans notre rapport à l’histoire et plus encore à des évènements extrêmes. Pour certains historiens et réalisateurs comme Patrick Rotman, la fiction a trop tendance à globaliser les sujets qu’elle aborde et du même coup à représenter des univers finalement très éloignés de ce qui a pu se passer. De son côté, l’historienne des camps Annette Wievorka, invitée de l’émission Arrêt sur images2, faisait remarquer que les documentaires fictions ne permettent pas à la sidération que provoque l’évocation de l’horreur de s’installer en nous, ce qui rejoint le point de vue du philosophe Jean-Luc Nancy3, qui pense que les images de fiction épuisent en quelque sorte le sens d’images qui doivent au contraire rester supports de questionnements.
Notes de bas de page
1. Le Monde Radio Télévision, 24 au 30 janvier 2005.
2. Arrêt sur Images. D. Schneiderman. 30 janvier 2005. France 5.
3. Jean-Luc Nancy : Au fond des images, Galilée, 2003
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