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« Un Brésil, des Brésils »



En 2005, c’est au Brésil que la France rend hommage, avec des manifestations dans tous les domaines de l’art. Un budget de 20 millions d’euros, financé par les gouvernements des deux pays et par des soutiens privés, sera consacré à cette commémoration, marquée par la présence du président brésilien Lula aux fêtes du 14 juillet à Paris.

Mai-juin 2005 - N°339


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Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Le titre de l’évènement ne pouvait être mieux trouvé pour exprimer la pluralité d’un pays aux dimensions gigantesques : Un Brésil, des Brésils. Il est vrai que les manifestations qui lui seront consacrées permettront de faire un peu mieux connaître l’art de ce pays lointain aux Français, comme le souhaite le ministre de la culture brésilien (et célèbre musicien), Gilberto Gil. Bonne occasion de remettre en question les vieux clichés et de remémorer des relations qui datent de cinq siècles.

Premier contact à Santa Catarina

En effet, les Français vinrent pour la première fois au Brésil juste après sa « découverte » par les Portugais, en 1504. Le capitaine de Gonneville, noble marin normand, descendit au sud de la côte brésilienne, à Santa Catarina. Il y vécut pendant six mois, auprès des indiens Carijós, tribu très pacifique. À son retour, il emmena le fils cadet du chef indigène, avec la promesse de le lui ramener dans vingt lunes... Mais le capitaine ne put tenir parole... En revanche – et pour dédommager le pauvre Indien de 15 ans, Essomericq, de son exil –, il le maria à une dame de sa famille. Cette femme donna à son mari étranger dix-huit enfants. Essomericq vécut quatre-vingt-quinze ans... Quel ne fut l’étonnement de ses descendants lorsque, en 1658, la noble famille fut appelée à payer le « droit d’aubaine », impôt que devaient les étrangers établis en France... Les institutions reconnaissaient ainsi l’existence d’un de leurs ancêtres qui était « prince » ailleurs, mais ils ne savaient pas d’où il venait…
Essomericq ne fut pas l’unique Indien à entrer en France : beaucoup d’autres allaient prendre cette route, traversant l’Atlantique à bord de bateaux français. En 1550, par exemple, lors de fêtes célébrées pour la Cour, cinquante Indiens d’une tribu cannibale et deux cent cinquante matelots normands et bretons habitués à la vie primitive du Brésil mirent en scène un spectacle inouï : à Rouen, tous nus et peints, ils imitèrent la vie sauvage. Ils chassaient, mangeaient, parlaient en tupi et, finalement, ils simulèrent une guerre entre deux tribus... Tout cela devant le roi et la reine, et dans un décor tropical monté de toutes pièces, avec des fruits artificiels greffés aux arbres et des animaux, comme des singes et des perroquets, qu’ils avaient rapportés du Brésil. Cet épisode fut conté par l’un des poètes de l’époque dans un ouvrage appelé « Déduction du somptueux ordre », en 1557. Plus tard, au XIXe siècle, le premier brésilianiste en France, Ferdinand Denis, commenta l’épisode en une « Fête brésilienne célébrée à Rouen ».
Quelques-uns de ces Indiens du Brésil ne retournèrent jamais au pays. Ils vécurent en France et l’on sait que Montaigne les a interrogés. Inspiré par leurs témoignages, l’écrivain bordelais écrira « Des cannibales », essai où il affirme que l’on n’appelle barbare que ce qui nous est étranger. Sans le savoir, Montaigne fondait le mythe du Bon Sauvage, approfondi sous la plume de Jean-Jacques Rousseau au XVIIIe siècle.

Un Goncourt pour le Brésil

En 1555, Nicolas Durand de Villegaignon commanda une expédition au Brésil, ayant pour but cette fois d’y fonder une colonie (à Rio), la France Antarctique. Le rêve dura peu : en 1557, les Portugais chassèrent ces hommes, déchirés par les mêmes disputes religieuses qu’en Europe où s’entre-tuaient alors catholiques et protestants. Cette tentative éphémère de colonisation nous a légué deux rapports de voyage de grande importance : celui du cosmographe du roi, André Thévet, Les singularités de la France Antarctique, et celui du calviniste Jean de Léry, Voyage en la terre du Brésil, écrit vingt ans plus tard. Tous deux devinrent le support du roman Rouge Brésil, de l’écrivain français Jean-Christophe Rufin. En racontant cette aventure française en Amérique, Rufin reçut le prix Goncourt 2001 (voir FDLM n° 331, pp. 8-9).
Une deuxième tentative de colonisation française eut lieu au Nord-Est du Brésil : celle de l’île du Maragnan, où les pères capucins fondèrent la ville de Saint-Louis en 1612, rendant hommage à leur roi. Le nom a perduré ainsi que deux rapports : celui de Claude d’Abbeville et une sorte de suite, écrite par le père Yves d’Évreux. Ce sont des œuvres pittoresques qui montrent à la fois l’enchantement vécu par ces étrangers à l’égard de la terre et leur dégoût envers la vie sauvage et le cannibalisme.
Au XVIIIe siècle, les Lumières apportèrent une nouvelle vision du monde : la « science » étant le mot d’ordre, le moment était à la connaissance et à l’étude. À cette époque, l’expédition de Charles-Marie de la Condamine eut une fonction pratiquement « inaugurale » des nouveaux voyages. Avec dix scientifiques, La Condamine partit en Amazonie, où il découvrit le caoutchouc. Il en fit un rapport et donna ses impressions à propos des Indiens, qu’il jugeait inférieurs aux Européens. Ce genre de préjugé était fréquent. Mais Rousseau défendit le modus vivendi des « sauvages », le trouvant meilleur que celui des gens dits « civilisés ».
Un corsaire français laissa des marques dans l’histoire du Brésil au XVIIIe siècle : René Duguay-Trouin, en 1711. Ce marin de Saint-Malo s’empara de la ville de Rio de Janeiro ; la prenant en otage avec ses quelque 12 000 habitants, il ne quitta la côte brésilienne qu’en exigeant un lourd paiement...

Vers des relations amicales et solides

C’est au XIXe siècle que les relations franco-brésiliennes prennent leurs racines. En effet, le roi portugais D. João VI établit sa résidence à Rio de Janeiro après avoir fui, avec toute sa cour, les invasions napoléoniennes. En 1816, il fit venir une expédition d’artistes français, pour y fonder la première École des Beaux-Arts ! Même si cela relève de l’ironie, il est incontestable que l’apport de ces artistes fut définitif pour les arts au Brésil. Parmi eux, le peintre Jean-Baptiste Debret fit un véritable portrait de la société brésilienne de l’époque.
De l’autre côté de l’Atlantique, quelques écrivains français montrèrent que le Brésil les fascinait toujours, gardant encore son aspect de pays lointain donc mystérieux. Guy de Maupassant, par exemple, dans son célèbre conte Le Horla attribue au passage d’un bateau brésilien les effets de vampirisme dont se croit victime son personnage. Et Jules Verne intitule un de ses romans, dont la trame se déroule en pleine Amazonie, La Jangada.
Le passage du XIXe au XXe siècle fut marqué par la Belle Époque. La société aristocratique brésilienne tenait à se montrer francisée. Le style de vie français était un symbole de bon goût pour le jeune pays tropical. Ainsi, dans les rues de Rio de Janeiro, parlait-on français… Cette francophilie fut très bien reflétée chez le grand écrivain brésilien, Machado de Assis. Dans son roman Quincas Borba, il montre une Rio qui veut être Paris ; son personnage central devient fou et se prend pour Napoléon. Même à Belém et Manaus, en Amazonie, avec le boom du caoutchouc qui enrichit la région, les dames s’habillaient à la française et les familles envoyaient leurs enfants étudier à Paris. Ce moment historique du monde amazonien, riche et d’une nature toujours épanouissante, fut aussi le décor d’un autre roman français, prix Goncourt 1998 : L’exposition Coloniale, d’Erik Orsenna.
Au XXe siècle, le pays, solidifiant sa République, emprunta au positivisme d’Auguste Comte les fondements pour sa structure politique et sociale. Cependant, la plus importante des « missions françaises » au Brésil fut, sans aucun doute, en 1934-35, la fondation de l’Université de São Paulo, actuellement la plus grande de l’Amérique Latine. Des chercheurs célèbres, tels Claude Lévy Strauss, Roger Bastide, Pierre Monbeig, laissèrent des traces profondes et formèrent la pensée humaniste des « tropiques ». Plus tard, le Brésil eut l’honneur de recevoir Albert Camus et Jean-Paul Sartre. Tout cela montre la vivacité de la pensée française chez les Brésiliens. En 1959, André Malraux, ministre de la Culture de Charles de Gaulle, prononça ces mots : « Nous ne savons pas ressusciter les corps, mais nous commençons à savoir ressusciter les rêves, et ce que vous propose aujourd’hui la France, c’est que la culture soit, pour tous, la résurrection de la noblesse du monde ».
L’idée de rendre hommage, tous les ans, à un pays différent est la preuve que la France s’intéresse vivement à nourrir l’interculturel. Puisse le Brésil apporter sa part de rêve, mettre à contribution son art et sa diversité, encourageant ainsi les relations amicales et solides entre les deux pays.


Mônica Cristina Corrêa, docteur en littérature française (Université de São Paulo)



Au Brésil et en France

Au Brésil, le Salon du Livre de Rio, en mai 2005, rend hommage à la France. Une vingtaine d’auteurs français y seront, dont Dominique Fernandez (qui a écrit L’Or des Tropiques, ouvrage sur le baroque brésilien), Gilles Lapouge (romancier et correspondant du journal O Estado de São Paulo depuis 1953), Daniel Pennac, Michel Butor et beaucoup d’autres.
En France, les manifestations officielles se tiennent de mars à décembre 2005. Le programme remis à jour à chaque instant est disponible sur www.bresilbresils.org, le site Internet de l'Année du Brésil, ouvert le 18 janvier 2005.
L'ouverture des manifestations était consacrée aux « racines du Brésil » en mars, puis celles-ci se sont tournées vers deux autres thématiques successives : « vérité tropicale » durant l'été, « Galaxies » à l'automne. En attendant, www.bresilbresils.org propose aux internautes de découvrir le Brésil notamment par son histoire, sa géographie, son économie et sa vie politique. Une rubrique multimédia permet d'écouter en ligne certains artistes représentatifs de la musique brésilienne contemporaine.
MCC et JCD



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