Hervé Hamon possède un regard incisif et ses découvertes balayent souvent les idées reçues... Selon lui, la France est un pays entièrement identifié à son système scolaire. Ses réactions face à toute tentative de réforme sont donc très émotives. Elles s'appuient sur un ensemble de croyances « républicaines » qui refusent de céder - même quand tout les dément. Malgré les rumeurs, le budget de l'Éducation nationale est sans cesse en hausse et le nombre d'élèves par classe a diminué. Certains établissements, sinistrés en 1984, les LP (Lycées Professionnels) bénéficient aujourd'hui d'équipements que le privé leur envie. Leurs directeurs dialoguent avec les entreprises et montrent à leurs élèves qu'ils pourront devenir des artisans fiers d'eux. Autre surprise, le niveau scolaire monte… À part l'orthographe, sinistrée même en fac, les connaissances réelles se sont diversifiées.
Une orientation par défaut
Le système français secrète la conviction que l'intelligence ultime est livresque. Toutes les autres formes d'intelligence (manuelles et artistiques, capacité d'organisation et d'innovation, etc.) sont vues comme mineures. Ainsi les professeurs agrégés seront dispensés de certains stages, les enseignants ayant surtout le sens du terrain ne seront pas forcément les mieux notés, les professeurs inaptes pourront nuire indéfiniment (s'ils ont le bon parchemin). Dans la même veine, un élève « orienté » vers un bac professionnel ne pourra l'être que par défaut.
En France, il n'est pas permis même de supposer que quelqu'un d'intelligent puisse avoir une passion pour autre chose que les livres scolaires. Le rêve demeure « l'élève Mines-Ponts-Top-chrono », qui peut enfourner des tonnes de connaissances, pile au bon moment, sans retard. Au lieu d'un enfant roi « au centre de l'école », se trouve donc un enfant qui subit des humiliations constantes et qu'on n'encourage pas positivement. De cette humiliation naît une grande partie de la violence, dont on parle trop, et les suicides, dont on ne parle pas. Pourtant, ce ne sont pas les professeurs qui « ont du mépris » - la plupart sont admirables - c'est le système, qui les traitera avec la même violence, s'ils osent être originaux.
Pour Hervé Hamon, socialement discriminante, raciste et sexiste, l'école ne risque pas de le devenir, elle l'est ! La carte scolaire est sans cesse contournée par les classes moyennes (et par les ministres !), qui veulent éviter à leurs rejetons la fréquentation des défavorisés… Résultat : l'effet ghetto, une fois enclenché, s'accélère. On sait pourtant que, parmi des élèves de tous les niveaux, les bons sont juste un peu moins bons, mais les mauvais progressent considérablement… Parmi des élèves tous médiocres, le niveau chute, et les communautés raciales se scindent définitivement.
Comme le dit le directeur de Challenge : « On raffine, on raffine à l'infini. Il ne suffit pas d'avoir le bac, il faut avoir le bon bac. Il ne suffit pas d'avoir le bon bac, il faut l'avoir avec mention. Il ne suffit pas de l'avoir avec mention, il faut produire en plus un livret exceptionnel, etc. » À ceux qui ont échoué, il ne reste plus que la colère, le désespoir et le doute quant à la validité des règles du jeu qui les tue. « Possédant l'art de transformer tous les examens en concours, la France fonctionne encore sur les traditions hiérarchiques et inégalitaires de l'Ancien Régime. » L'Éducation nationale n'est pas encore entrée en république…
Des solutions possibles
Selon Hervé Hamon, pour sortir de la crise, il faudrait créer au ministère de l’Éducation, une vraie Direction des ressources humaines, qui ose définir des postes à profil et cesse d'envoyer les débutants dans les banlieues et les anciens dans les lycées de prestige. Il faudrait que les professeurs passent trente heures dans les établissements. Les programmes devraient cesser d'être des mille-feuilles indigestes et les rythmes devenir lents et continus. Il faudrait que les adultes présentent un front uni face aux problèmes au lieu d'improviser chacun seul. Il faudrait surtout que l'école cherche à détecter une variété de talents positifs… Est-ce possible ? Il le faudra bien, sinon, nous aurons non seulement de mauvais bacheliers, mais aussi de mauvais plombiers… Pour l'instant, ce sont les établissements défavorisés qui possèdent le plus le courage d'inventer… « Les pauvres instruiront peut-être un jour les riches », dit Hervé Hamon, ce qui ne saurait être qu'un juste retour des choses et le début d'une véritable aventure républicaine…
À lire : Tant qu'il y aura des élèves. Paris, Éditions du Seuil, 2004, 300 pp., 18 euros
|