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Revue de la fédération internationale des professeurs de français

Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Oser vivre les langues
Entretien avec Jean-Pierre Gaillez 1



Fondateur du centre d’animation en langues, aujourd’hui animée par Yannick Paquin, Jean-Pierre Gaillez a fait du plurilinguisme linguistique une cause d’intérêt national. La presse, la radio, les trains, les bateaux, tout a été mis en œuvre pour guérir les individus monolingues. Les principes et les réalisations.

Mars-avril 2005 - N°338


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Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Comment est né le Centre d’animation en langues ?

Deux ans après ma sortie de l’université, j’ai été nommé formateur dans une École normale pour l’enseignement des langues. Il m’est tout de suite apparu qu’il existait des liens entre le métier de professeur de langues et le métier d’acteur. Professeur et élèves parlent la même langue mais le professeur doit faire semblant d’avoir besoin de la langue qu’il enseigne pour communiquer avec ses élèves. J’avais donc décidé de participer de façon intensive aux ateliers de l’English Comedy club qui organisait une fois par an la lecture d’une pièce en anglais. J’étais venu en spectateur, pour écouter. Mais comme j’étais arrivé en avance, on m’a donné un rôle à tenir dans la pièce. L’idée de parler anglais, moi francophone, au milieu d’une troupe d’anglophones me terrifiait. J’avais envie de fuir, je suis resté. Cette expérience m’a marqué car elle m’a fait vivre le fossé qui sépare apprentissage et pratique des langues. Dès le début, j’ai été convaincu que la pratique théâtrale est un déclencheur fantastique pour l’apprentissage des langues. Je peux vous assurer que, par la suite, lorsque mes étudiants, futurs professeurs, ont donné des représentations des Contes de Canterbury en version moderne dans des pubs britanniques devant des Anglais, buveurs de bière, ils se sont mis en danger et en ont retiré une audace salutaire. Le théâtre épanouit l’être ; on pourrait supprimer bien des activités dans les écoles mais pas le théâtre. À l’époque j’étais bien intégré dans les milieux culturels et je savais qu’une troupe de renom hollandaise mettait en scène Macbeth de Ionesco pour en donner une première mondiale en néerlandais. J’apprends que l’acteur principal est atteint d’une grave maladie et que le projet va être abandonné. J’ai fait le pari de reprendre le projet avec mes étudiants en langue. La première mondiale a eu lieu sur la scène de l’École normale de Braine-le-Comte en présence de l’ambassadeur des Pays Bas et de nombreuses personnalités. Une tournée en Hollande a été organisée et nous avons reçu le Prix Visser-neerlandia. Avec l’argent de ce prix, j’ai créé le Centre d’animation en langues parce que la Belgique est malade de ses langues.

Quelles actions avez-vous entreprises ?

L’association, à but non lucratif, a été fondée en 1977 avec pour objectif de promouvoir pour les jeunes et pour le grand public divers moyens d’apprendre et de pratiquer les langues étrangères. J’ai établi un document de cinquante propositions concrètes qui a été adressé à tous les députés et sénateurs. J’ai rencontré personnellement tous ceux qui avaient répondu et une Charte des langues a été mise au point, adoptée et publiée dans le quotidien Le Soir de Bruxelles. Parallèlement nous avons lancé Le Plan langues et La Bourse des langues, ancêtre des Expolangues qui ont ensuite vu le jour dans de nombreux pays.

Qu’est-ce que le Plan langues ?

En 1984, une enquête effectuée à la sortie des collèges et lycées auprès de 1 000 jeunes de douze à dix huit ans ayant étudié l’anglais en classe (de deux à six ans) portait sur la chanson The love of the Common people, première au hit parade du moment. 97 % connaissaient correctement le titre en anglais ; 20 % étaient capables de chanter les premières lignes mais 4 % seulement avaient une idée approximative du sens des paroles de leur chanson préférée. Le Plan langues associe deux moyens de communication de masse : la presse et la radio. Une chanson à la mode est programmée chaque semaine sur une radio jeune (Radio 21). Elle passe dix fois. Le premier jour, chaque phrase de la chanson est suivie de sa traduction, cette dernière disparaît au cours des jours et les derniers jours le texte en version originale passe seul. Tous les mardis et les jeudis, Le Soir publie le texte avec, en regard de chaque phrase, sa traduction. L’anglais mais aussi le néerlandais, l’italien, l’espagnol, l’arabe sont invités et leur sens dévoilé. Cette expérience dure depuis vingt ans, elle est toujours nouvelle parce que la chanson choisie est toujours dans le vent…

Dans votre inventaire des moyens disponibles pour sensibiliser un large public à la nécessité de s’ouvrir aux langues, vous avez aussi pensé aux trains…

La plupart des gens qui travaillent à Bruxelles n’y habitent pas. Ils prennent le train chaque matin et chaque soir. Ils disposent de trente à quarante-cinq minutes inutilisées. Par ailleurs, à l’époque, beaucoup de professeurs de langues étaient sans emploi. J’ai obtenu de la SNCB qu’elle mette dans quatre trains du matin une voiture à la disposition de l’apprentissage des langues. Au départ d’Ostende et de Gand, les Flamands apprenaient le français ; au départ de Mons et de Liège, les Wallons apprenaient le néerlandais gratuitement. Des documents d’actualité avec des mot-clés et des activités très pratiques étaient distribués à chaque participant pour occuper en fin de journée son trajet de retour. C’est l’origine de notre magazine mensuel Actuapress Mag, renforcé par Actuapress CD et complété sur internet par ActuapressFla@sh, son complément quotidien. L’expérience a duré six ans ; elle a dû s’interrompre pour des raisons financières, les professeurs étant contraints de payer leur billet…

Il y a eu aussi des expériences de bateaux-langue…

Le bateau est un lieu idéal pour apprendre les langues. Habitué à vivre dans des batiments à angles droits, celui qui met le pied sur un bateau commence à perdre ses repères, à l’image de ce qui se passe quand il doit s’exprimer dans une langue étrangère. L’espace est destructuré et en même temps le groupe est préservé. Il y a eu des expéditions de cinq voiliers dont l’équipage était réparti selon les âges. Les recyclages linguistiques s’opéraient dans les tempêtes. Mais le principe fonctionne très bien aussi sur une péniche comme c’est le cas aujourd’hui. Le Biouel est amarré dans le port de Bruxelles. Il reçoit des groupes dans une atmosphère… maritime. On retrouve le même principe de mise en danger dans le Cirque-langue qui fonctionne pendant les congés scolaires en partenariat avec l’École de cirque.

Sur quels principes fondamentaux reposent toutes ces actions ?

Tout le monde apprend au moins une langue à l’école mais quel que soit le nombre d’heures consacré à cet enseignement, il est insuffisant et incomplet. Il faut entrer en contact avec les natifs de cette langue. L’apprentissage des langues ne peut s’arrêter à 16 heures au son de la cloche. L’élève doit aller au devant de toutes les occasions qui lui permettent de pratiquer la langue. Écouter la retransmission d’un match en langue étrangère, choisir les films en VO, aller passer les vacances en famille dans le pays où on parle la langue, autrement dit vivre la langue, là est le secret ! C’est de cette idée que sont nés les clubs-langue et les concours d’interviews. Les clubs-langue réunissent des natifs et des personnes qui veulent pratiquer une fois par semaine près de chez elles.

Qu’est-ce que les concours d’interviews ?

Dans les aéroports, dans les musées, sur la Grand’place de Bruxelles, se promènent tous les jours des natifs de langue-cible. Les élèves disposent de feuilles d’interviews sur lesquelles ils doivent inscrire le nom, le pays, le sujet et le temps qu’a duré l’entretien (de trente secondes à deux heures et plus) avec la personne rencontrée. Pris au jeu, certains élèves ont dépassé les mille entretiens dans l’année. Ils ont entendu mille accent, se sont fait comprendre de mille interlocuteurs différents. Ils ont osé se lancer dans un autre univers où leur faiblesse était évidente. Un partenariat avec les cinémas Kinepolis qui passe les films en V.O. a permis de distribuer de nombreux lots aux gagnants. Cette expérience réunit bien les principes essentiels du centre d’animation en langues : la démarche est personnelle, elle marque la volonté de pratiquer, elle invite à communiquer dès le début de l’apprentissage, elle suppose qu’on ait pas peur de se tromper, elle manifeste l’envie de saisir toutes les occasions de communiquer dans la langue étudiée. Cette conviction déclinée dans de multiples propositions (karaoké, initiation à la capuera, casino-jeux, alphabet en voyage, etc.) anime la cinquantaine d’ateliers réunis chaque année pour la Fête des langues.

Quels liens existent entre votre action et celle des enseignants ?

L’école doit donner des bases et surtout jeter des ponts. De l’autre côté de la rive, les parents ont pour mission de compléter le travail des enseignants. Un pont se construit à partir des deux berges du fleuve. Le rôle essentiel du professeur est de donner envie à ses élèves, d’oser pratiquer la langue qu’il lui enseigne dans la vraie vie en grandeur nature…

Propos recueillis sur Le Biouel par Françoise Ploquin




Centre d’animation en langues, Rue Dieudonné Lefèvrestraat 2b11, 1020 Bruxelles ; Tel 32 2 201 52 05 Fax 32 2 201 59 32 Mel calact@pophost.eunet.be Site www.animationlangues.be



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