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Enseignement bilingue
Et en France ? Quel enseignement bilingue ?



La France, républicaine et jacobine, a quelque peu hésité et tardé à se lancer franchement dans l’aventure de l’enseignement bilingue. Depuis une dizaine d’années, cependant, ce dispositif pédagogique progresse significativement…

Mars-avril 2005 - N°338


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Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Utiliser une langue étrangère en classe comme outil de communication et d’apprentissage de matières scolaires traditionnelles (ce qui caractérise fondamentalement l’enseignement bilingue) ne va pas de soi au sein de l’école publique française. Bien que la France ait été, pendant très longtemps, un pays multilingue, chacun sait bien, en effet, que, pendant les derniers siècles, une longue tradition centralisatrice (après les efforts continus et successifs de la royauté, de la révolution de 1789 et des lois Ferry de la fin du XIXe siècle) avait fait de la France un pays très officiellement monolingue, défendant le principe d’une langue unique d’apprentissage à l’école.

Des premiers essais, limités et bien timides

Les sections internationales

Dans l’enseignement public, les premières sections bilingues officielles sont apparues vers le début des années 1970, sous la dénomination de sections internationales. Ces sections, qui concernent environ 10 000 élèves, existent toujours dans une vingtaine de collèges et lycées, mais leurs règles de fonctionnement en limitent singulièrement le développement ; pour ouvrir, en effet, ces sections doivent accueillir entre 25 et 50 % d’élèves étrangers parlant la langue de la section et, de surcroît, l’équipe pédagogique doit obligatoirement être mixte, des enseignants du pays de la langue de cette section (au moins en histoire, géographie et littérature) devant se joindre aux enseignants français.
L’examen terminal est l’option internationale du baccalauréat (OIB), dont la préparation et la correction sont relativement complexes, les programmes des matières étudiées en deux langues devant faire l’objet de concertations entre les responsables français et ceux du pays concerné. De telles sections sont ouvertes dans treize langues : allemand, anglais, américain, arabe, danois, espagnol, italien, japonais, néerlandais, norvégien, polonais, portugais et suédois. Elles existent dans les grandes villes où séjournent des cadres internationaux : on en trouve par exemple à Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Ferney-Voltaire (près de Genève), Grenoble, Marseille et, bien sûr en région parisienne, à Sèvres, Paris, et surtout au lycée international de Saint-Germain-en-Laye, qui se trouve être le seul à pouvoir proposer des sections dans les treize langues évoquées.
Les résultats scolaires de ces établissements sont généralement bons, mais, compte tenu du recrutement bien spécifique des élèves et de l’impossibilité statutaire de généraliser ce dispositif au sein d’autres populations scolaires, on ne peut guère en conclure que le seul critère « enseignement bilingue » est déterminant pour expliquer les bons résultats… On peut simplement dire que, globalement, les élèves de ces sections sont de bons bilingues, qu’ils ne semblent pas souffrir de ce bilinguisme scolaire imposé, rompant ainsi avec une certaine idée dominante du début du XXe siècle selon laquelle un enseignement en deux langues pouvait avoir des effets négatifs au niveau du développement intellectuel.

Les sections franco-allemandes

Sur fond de réconciliation franco-allemande et suite au traité de l’Elysée de 1963, des établissements allemands créaient à peu près au même moment, voici une trentaine d’années, des sections bilingues germano-françaises dans lesquelles l’histoire et le géographie étaient abordées dans les deux langues. De plus, trois lycées, deux en Allemagne (Sarrebruck, Fribourg) et un en France (Buc-sur-Yvette), s’attachaient à définir un cursus bilingue débouchant sur un baccalauréat franco-allemand, donnant droit à l’entrée à l’université dans les deux pays. Ces modèles ont été de véritables laboratoires d’éducation bilingue et biculturelle, donnant naissance, au plan méthodologique, à des sections qui, actuellement, dans une quarantaine d’établissements, délivrent l’Abibac, un examen qui donne les mêmes droits que l’Abitur allemand et le baccalauréat français. Là encore, comme pour les sections internationales, on observe des effets limités et une généralisation difficile. Mais une certaine idée de l’enseignement bilingue était en route…

Les sites paritaires « langue française-langue régionale »

Parallèlement, à la faveur de cette timide ouverture de l’école française aux langues étrangères comme langues d’apprentissage, en relation aussi avec une timide décentralisation de l’État, mais surtout dans le contexte de la construction d’une Europe multilingue affichant clairement sa détermination à promouvoir en son sein la diversité linguistique et culturelle, un mouvement de renouveau des langues régionales de France ne pouvait pas manquer de se manifester : il s’est d’abord traduit, dans le système éducatif, par des séquences plus ou moins facultatives d’apprentissage de ces langues régionales, mais aussi, depuis une quinzaine d’années, par la mise en place de sections véritablement bilingues. Ces sections, dites « à parité horaire », ont pour caractéristique en effet de mettre en œuvre un enseignement où le temps scolaire est partagé équitablement entre la langue française et la langue régionale, selon naturellement des modalités diverses. Ces sections bilingues scolarisent environ 20 000 élèves, notamment en Alsace où l’alsacien devient de l’allemand à l’écrit, en Bretagne, au Pays basque, en Catalogne, en Occitanie, en Corse…

Et puis enfin, les sections européennes…

C’est en 1992 qu’une simple circulaire, en plein milieu de l’été, annonce la création de « sections européennes et orientales », avec pour ambition de « favoriser la formation du plus grand nombre d’élèves à un niveau proche du bilinguisme, assorti d’une connaissance approfondie de la culture des pays étrangers ». Plus de dix ans plus tard, ces sections sont bien en place, il en existe plus de 3000 en France, et un séminaire officiel récent a pu en faire un bilan plutôt satisfaisant.
Ces sections démarrent en principe au niveau de la 4e des collèges par un renforcement de l’enseignement de la langue choisie (cinq heures par semaine au lieu de trois) mais ce n’est qu’à partir de la classe de Seconde que cette langue devient partiellement langue d’apprentissage pour une ou plusieurs disciplines non linguistiques (par exemple l’histoire, la géographie, la biologie, les mathématiques…). À l’issue de la scolarité, une évaluation spécifique au baccalauréat permet d’obtenir la mention « section européenne » portée sur le diplôme.
Les sections européennes sont originales et intéressantes à plus d’un titre : elles sont toujours créées à partir d’initiatives des établissements scolaires, elles concernent non seulement l’enseignement général mais aussi les lycées professionnels (une centaine environ) et la diversité des langues utilisées, sans être complètement satisfaisante, est tout de même davantage en accord avec les exigences d’une Europe multilingue et multiculturelle dont chaque pays membre admet la nécessité : l’anglais en effet est langue de la section dans environ 50 % des cas, mais on y trouve aussi une dizaine d’autre langues, parmi lesquelles l’allemand, l’espagnol, l’italien, le portugais, l’arabe, etc.
Suite au bilan positif, le précédent ministre français de l’éducation souhaitait donner un élan supplémentaire à ce dispositif, dans la perspective de le généraliser, mais le changement de gouvernement a porté un coup d’arrêt à cet élan.

Des progrès, mais il reste beaucoup à faire

La politique linguistique de la France est donc à nouveau hésitante, même si, indiscutablement, depuis une dizaine d’années, le paysage a changé en matière d’enseignement bilingue.
Malgré des résistances de toutes natures (idéologiques, identitaires ou corporatistes), une certaine prise de conscience est perceptible, tant dans le corps social qu’au niveau des politiques, et des expérimentations d’enseignement bilingue sont mises en œuvre ici ou là : ainsi dans certaines écoles privées comme « l’École active bilingue » ou dans les écoles associatives comme Diwan en Bretagne, les Calendrettes en Occitanie, etc.
Dans la même perspective, les programmes européens expérimentés dans les classes tels que Galatea, Eurom4 ou Evlang montrent que la recherche pédagogique se met en place, et on saluera au passage les efforts engagées par un certain nombre d’académies comme celle d’Alsace où le bi/plurilinguisme se développe significativement, ou encore celle de Toulouse, où une démarche « translinguistique » associe au collège l’enseignement du latin aux différentes langues néolatines (français, espagnol, occitan, catalan…), ce que les professeurs concernés appellent les « parcours latins », les « itinéraires romans »…
Une certaine dynamique est donc en marche, mais il reste beaucoup à faire, et des dérives sont toujours possibles. Il s’agit en effet de généraliser cet enseignement en deux/plusieurs langues dans le système éducatif, afin de viser le développement chez les élèves de ces compétences plurilingues rendues chaque jour plus nécessaires au regard de la multiplication des échanges ; il s’agit de développer chez eux une réelle « éducation linguistique », aussi importante que peuvent l’être les éducations physique, musicale, artistique, civique, etc. Les dispositifs peuvent varier selon les âges, les lieux, les langues, les ressources, mais il s’agira toujours d’utiliser ces langues pour agir, travailler, apprendre, donc dans une logique d’activité bilingue… Il s’agit dès lors de populariser cet enseignement et d’en montrer, au-delà des bénéfices linguistiques, les bénéfices culturels et cognitifs ; il s’agit, par conséquent, d’entamer - tâche considérable - des formations de professeurs dans cette perspective…
Quant aux dérives, on les connaît, et les instances européennes (tant l’Union européenne que le Conseil de l’Europe) ne cessent de les rappeler : il s’agit d’éviter l’hégémonie d’une seule langue, l’anglo-américain, ce qui représenterait une politique à bien courte vue et pleine de risques, car contraire à tous les discours, recommandations et autres déclarations de ces instances. Le respect des peuples, la diversité déclarée des cultures et des langues s’accommodent mal de l’imposition - de fait ou de droit - de la langue du dominant. Dans un monde en pleine turbulence, les politiques linguistiques ne sont pas innocentes.

Jean Duverger






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