Depuis bientôt vingt-cinq ans, d’abord avec le groupe Carte de séjour puis en solitaire, Rachid Taha a été de ceux qui ont contribué à bouleverser le monde musical en France. Il fut le premier parmi les fils d’immigrés à se servir du rock en le rapprochant des musiques électroniques et des chants traditionnels. Algérien d'origine, né à Oran, Rachid Taha vit en France depuis la fin des années 1960. Sa voix est rocailleuse, farouche, hérissée. Ses textes dénoncent souvent l’intolérance, le racisme, l’intégrisme. Les chansons de Tékitoi, son dernier disque, mis à part un morceau, sont écrites en arabe. C’est toujours le célébrissime producteur anglais Steve Hillage qui est aux commandes, et deux artistes sont invités de marque : Christian Olivier, le chanteur des Têtes Raides, et le légendaire Brian Eno. L’album a été enregistré entre Paris, Londres et Le Caire : Rachid Taha, c’est la musique comme une histoire de migrations.
C’est au début des années 1980, à l’occasion d’une poussée de fièvre sur la question de l’immigration, que le jeune homme apparaît sur la scène rock hexagonale. À cette époque, il croise ses futurs compères : « En 1982, j’ai rencontré en usine deux frères qui jouaient de la guitare. Moi, j’écrivais des poèmes. J’ai chanté quelques trucs sur leurs musiques, et voilà ». Le groupe qu’ils forment se trouve un nom en lien direct avec l’actualité : Carte de séjour. Un producteur passe par là. Résultat : un maxi 45 tours de 4 titres. Succès d’estime. Un an plus tard, Carte de séjour sort son premier véritable disque, Rhorhomanie : bonnes critiques mais ventes modestes. Carte de séjour ne baisse pas les bras et part au contact du public, multipliant concerts, rassemblements militants, fêtes « branchées ». En 1985, parution d’un nouvel album baptisé Deux et demi, avec un titre surprise : « Douce France », repris de Charles Trenet et réorchestré avec des sonorités arabes. Le titre paraît alors lors que la droite flirte ouvertement avec son extrême. Les députés de gauche s’en emparent et distribuent le disque à l’Assemblée nationale : tapage médiatique garanti. Carte de Séjour va vendre beaucoup d’albums. La chanson, victime de son succès, cachera tous les autres morceaux du disque chantés en arabe. Carte de séjour, piégé par sa propre audace, traînera cette chanson comme un boulet. D’ailleurs, Rachid Taha a toujours avoué n’avoir jamais rencontré celui qui lui a donné l’occasion de ce premier succès : « J’ai lu des interviews de Charles Trenet : je n’ai aucune sympathie pour lui… ».
Finalement, Rachid Taha, au début des années 1990, entame une carrière solo. Cela donnera, grosso modo, des mélanges de techno et de cette musique rock-arabo-militante qui fait battre son cœur. Se succèderont Barbès en 1991, puis Olé Olé en 1995, qui constitue le virage « électro ». La critique est enthousiaste mais le public pas au rendez vous. En 1998 paraît Diwan, le disque du retour aux sources : une série de reprises de classiques de la chanson arabe qui ont bercé l’enfance de Rachid. Le succès est immédiat. La maison Polygram profite de l’occasion pour monter le concert 1,2,3 soleil avec les deux autres vedettes de la maison : Khaled et Faudel. En 2000 sort l’album Made in Medina, célébré par la critique, où Taha réussit une nouvelle fois à mélanger rock, électro et tradition. Un album qui lui vaut l'attribution du meilleur album de World Music aux Victoires de la Musique 2001.
Il aura fallu attendre quatre ans pour que sorte le très rock Tekitoi. La voix éraillée n'a rien perdu de sa vigueur. Cette fois, le ton est plus ferme, les attaques contre l’intolérance plus acerbes : « J'aime le son rock, j'aime les sonorités sales. Avec ce nouvel album, je voulais me rapprocher encore plus du son live. Je voulais ce grain, cette brutalité... Je pense qu'on a plus ou moins réussi à le faire. Je suis content, mais remarquez... je ne le suis jamais complètement.»
CD : Tékitoi (Barclay).
|