L’apparition de la Terre (et celle de l’homme) sont le résultat d'une évolution étalée sur des milliards d'années, dont le fragile équilibre pourrait être balayé en quelques décennies. Jusqu'à présent les êtres humains ont pu se livrer à toutes sortes d'expériences en toute impunité. Pour la première fois dans leur histoire, ils sont eux aussi dans l'éprouvette, mais ils ne semblent pas s'en rendre compte. Pourtant ils doivent comprendre de toute urgence que même le terme d'environnement est impropre. La Terre n'est pas un simple cadre autour d'un tableau. Elle ne se contente pas d'offrir une scène à notre vie : l'air, l'eau, les plantes et les animaux sont en étroite interdépendance. Comme toutes les autres espèces, les êtres humains sont la Terre… Ils sont ce qu'ils respirent, ce qu'ils boivent et ce qu'ils mangent.
Un immense dépotoir
Quand on prend dans l'ordre ces trois données essentielles, on s'aperçoit que la vie pourrait bien continuer sans l'espèce humaine et consacrer ses prochaines avancées aux « bactéries extrémophiles », capables de survivre dans les conditions les plus difficiles. L'atmosphère est saturée de gaz à effet de serre (gaz carbonique résultant de la circulation automobile et de l'industrie, méthane et vapeur d'eau). Les CFC - les chlorofluorocarbures, jadis utilisés dans les réfrigérateurs - détruisent la couche d'ozone protectrice. La température monte partout sur le globe, y compris celle des océans. Or leur eau, absorbant moins de gaz carbonique quand elle est chaude que quand elle est froide, loin de jouer un rôle de régulateur, renforce le cercle vicieux de l'effet de serre. Les banquises fondent. L'eau étant moins salée, les courants marins, comme El Nino et le Gulf Stream changent de route et favorisent les cyclones. Le « nuage brun » tend au-dessus de l'Océan Indien un voile de trois kilomètres d'épaisseur, composé de suies d'aérosol et de polluants. Perturbant la mousson, il favorise les inondations dramatiques (comme en Chine ) et la sécheresse…
L'eau douce ne se porte guère mieux. Elle est polluée en profondeur par les pesticides, les engrais (90 % des nitrates ne sont pas absorbés par les plantes et se dispersent alentour), les résidus chimiques, les déchets nucléaires, les stocks d'armes abandonnées sans scrupules par des États en faillites… Les PCB (polychlorobiphényles), issus des peintures et des vernis, en se décomposant dans l'eau des rivières, concourent à une « féminisation hormonale » générale. Les batraciens, premiers en ligne, présentent des malformations de leur système reproducteur et, pour ce qui est des hommes, le sperme des Américains et des Occidentaux contient deux fois moins de spermatozoïdes qu'en 1938…
Le sol est rendu incultivable par les mines antipersonnel (une pour deux habitants au Cambodge !), empoisonné même par les simples cartouches de chasse (240 millions utilisées chaque année en France), au point que certains pays comme le Groenland interdisent celles au plomb, mortelles pour les prédateurs et les consommateurs. Vue de l'espace, la planète Terre apparaît comme un immense dépotoir autour duquel tourne une ceinture de débris astronautiques…
Une espèce en danger
La misère constitue, avec la pollution, une seconde bombe à retardement pour notre planète. C'est elle qui aboutit à des conduites irresponsables (déboisement de forêts précieuses, industries sauvages, où les êtres humains sont aussi maltraités que la nature), dont la note, très salée, devra être payée par tous…
Pour Hubert Reeves, aujourd'hui, c'est l'humanité qui devrait se considérer comme une espèce en danger... Malheureusement, les pouvoirs politiques fonctionnent à court terme. Leurs mots d'ordre sont avant tout « Nimby » (not in my back-yard : pas dans ma cour, les déchets !) et « Nimto » (not in my term office : pas durant mon mandat électoral)… L'effort qu'ils devraient consacrer dès aujourd'hui à l'arrêt de la pollution, à la lutte contre la pauvreté et au développement d'énergies inépuisables (soleil, vents, marées) demeure insignifiant. L'opinion publique saura-t-elle les mobiliser ?
À lire : Mal de Terre (Dialogues avec Frédéric Lenoir). Paris, Éditions du Seuil, 2003, 260 pp., 20 ¤.
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