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Revue de la fédération internationale des professeurs de français

Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Entretien avec Pierre-Gilles de Gennes
Une éducation au bon sens



Professeur au collège de France, titulaire de la chaire de physique de la matière condensée, Pierre-Gilles de Gennes a reçu le prix Nobel en 1991. Ses travaux ont porté sur les supraconducteurs, sur les polymères et actuellement sur les colloïdes. Il va volontiers dans les écoles à la rencontre des jeunes, auxquels il essaie de transmettre sa flamme…

Janvier-février 2005 - N°337


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Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

D’où vient votre vocation pour les sciences ?

J’ai vécu mon enfance pendant les années de guerre. Mon père était mort. J’habitais avec ma mère dans un petit village perdu des Alpes du sud. En plus, j’avais des ennuis pulmonaires et je ne suis pas du tout allé à l’école primaire. Mon cursus est inhabituel. Ma mère n’était pas attirée par les sciences. En revanche elle aimait beaucoup l’histoire. Je me souviens qu’elle me lisait les Mémoires de généraux d’Empire et que je traçais à la craie sur le parquet de notre petit appartement le schéma des batailles. J’ai commencé les classes au niveau de la cinquième. Au collège encore, les lettres triomphaient. Nous avions des professeurs qui étaient réfugiés en zone libre. Certains étaient résistants et disparaissaient à certains moments de l’année. En lettres, j’ai eu un professeur admirable qui est ensuite devenu un ami très proche, pour la vie… À la Libération nous sommes rentrés à Paris et j’ai trouvé là des professeurs extraordinaires dans toutes les disciplines. C’était une époque où la population lycéenne était restreinte. D’excellents professeurs enseignaient dans le secondaire, ce qui compte beaucoup dans la naissance d’une vocation. Dans le système actuel, tous ces professeurs exerceraient sans doute en faculté. J’ai été présenté au Concours général en français et en sciences. Je me suis orienté vers les sciences pour des raisons, je crois, relatives à la construction de la personnalité. Il y a dans les lettres et les arts une espèce de gratuité que je ne condamne pas (cela produit parfois de très belles choses) mais qui met l’individu dans une situation instable. Je le vois bien parce que j’ai une fille qui est sculpteur. Même s’ils ont du succès, les littéraires et les artistes ne sont pas rassurés par leur travail. Dans les sciences, on voit très vite l’utilité de ce qu’on fait. On situe très bien l’apport de résultats même modestes. Il y a aussi une autre raison, c’est le goût de l’exploration. Comme dans un pays entouré de montagnes qu’on aimerait gravir, on fait face à des défis très clairs, alors qu’en philosophie ou en psychanalyse on peut avoir l’impression de toujours tourner dans la même vallée.

La lecture de Jules Verne vous a-t-elle marqué ?

J’ai lu Jules Verne avec passion quand j’avais une dizaine d’années. C’est une superposition de science-fiction et d’opéra comique. Ça me faisait rêver. Mais notre perception de l’aventure scientifique aujourd’hui va dans un sens opposé. Au temps de Jules Verne, nos ancêtres avaient fait la révolution industrielle. Ils voyaient le monde évoluer et ils fondaient d’immenses espoirs, de bien-être mais aussi d’égalité sociale, sur ce changement. Cet espoir un peu utopique qui donnait un rôle moral à la science s’est dilué. L’idée commune est que le basculement a commencé avec les armes nucléaires mais, à mon avis, le premier choc s’est produit avec les gaz asphyxiants. C’est après la guerre de 1914 que l’historien Jules Isaac a écrit un pamphlet très critique sur la science homicide.

À l’égard de la science, l’opinion publique semble évoluer entre une croyance aveugle et une méfiance énorme. Les deux attitudes reflètent un manque de connaissance des phénomènes. Quel rôle peut jouer l’école pour une meilleure information des citoyens?

Pour ce qui est de l’école primaire, on souffre du fait que les institutrices sont de formation plutôt littéraire. Elles ont beaucoup de bonne volonté mais ne disposent pas toujours d’outils adéquats. Un gros effort a été fait avec l’action de mon collègue Georges Charpak (Prix Nobel en1992, NDLR) . L’opération « La main à la pâte », qui consiste à développer l’expérimentation et à permettre aux instituteurs de rencontrer des scientifiques, a pris en France une ampleur considérable. Je suis moi-même allé dans les écoles faire des expériences avec de très jeunes enfants. C’est un délice. Par exemple vous placez un gamin les yeux bandés au centre de la classe. Il doit indiquer par un geste du bras d’où provient un son émis par un de ses camarades. Il réussit très bien jusqu’à ce qu’on lui bouche une oreille. Cette expérience très simple, faite par une de mes thésardes, touche à des recherches neurophysiologiques très actuelles auxquelles on sensibilise ainsi les élèves.
Le collège est une étape difficile. C’est l’âge où les élèves sont attirés tout naturellement vers les filles et vers les jeux vidéo. Par ailleurs les meilleurs parmi les scientifiques sont souvent partis dans l’industrie ou dans la recherche. Le corps professoral ne parvient pas aisément à enflammer les jeunes pour la science. À une époque, j’ai visité plus de deux cents lycées. Je viens récemment de m’adresser à un public de jeunes à Bâle et à Athènes à l’occasion d’une visite scientifique. Il est bon que les chercheurs en activité multiplient ce genre de démarches.

Quel rôle peuvent jouer les médias ?

La télévision n’est pas un moyen d’information fiable parce qu’elle suscite bien davantage l’intérêt en annonçant des catastrophes qu’en s’intéressant aux découvertes scientifiques constructives. Le taux d’écoute s’élève quand on crée la panique. Quant au web, il est comparable à une grosse encyclopédie. Ce n’est pas par la lecture de l’encyclopédie qu’on apprend à raisonner. Ce qui manque essentiellement dans la formation du citoyen, c’est une éducation au bon sens. Dans les années 1950, un professeur de l’université de Columbia à New York demandait à ses étudiants, lors de son premier cours, quel était le nombre d’accordeurs de pianos dans la ville de New York. Raisonnement simple : 10 millions d’habitants, sans doute un piano pour 100 habitants, durée probable de la tension des cordes : 10 ans ; nombre de visites par jour envisageables : 2… Soit un nombre approximatif de 50 accordeurs ; on obtient un ordre de grandeur probable qu’on vérifie ensuite dans l’annuaire. C’est ce type de raisonnement de bon sens qui devrait constituer un préalable pour bien des commentaires scientifiques : l’analyse des dégâts causés par Tchernobyl, l’installation d’éoliennes à grande échelle, etc.

Vous avez dit que c’est par la technologie qu’on maitrisera la technologie…

Oui, je maintiens et je crois que les écologistes ne s’attaquent pas au vrai problème qui est le taux de natalité. L’hypernatalité dans les pays en développement crée une situation explosive. Comment peut-on corriger cette menace et éviter une guerre ? L’amélioration même modeste du niveau de vie est la seule façon de réduire le taux de natalité. L’objectif majeur devrait donc être de parvenir à élever le niveau technologique du Tiers monde pour stabiliser le taux de natalité. Il faudra bien sur pour cela trouver des solutions adaptées à chaque pays, forcément différentes de celles adoptées en Occident. Dans un scénario optimiste, la Chine donne des raisons d’espérer. À la suite d’une décision maoïste très dure de restriction des naissances, on peut imaginer que la situation est stabilisée dans la mesure où actuellement le niveau de vie monte. Mais il y a aussi un scénario pessimiste si la différence de niveau de vie (qui s’est aujourd’hui inversée entre les villes et les campagnes) devient trop flagrante…

Que pensez-vous de la politique énergétique européenne ?

Elle n’est pas exemplaire ! Les groupes de pression économiques ou politiques se servent de l’étendard scientifique pour soutenir des projets très visibles et souvent très coûteux. Prenez la bombe à hydrogène controlé. Cette technique a donné dans ses débuts de grands espoirs à la communauté scientifique. Mais sur cinquante ans le système n’a pas évolué de façon convaincante. Pourtant, un groupe de pression international soutient ce projet et le gouvernement français s’est mobilisé pour avoir le site en France sans se demander réellement si l’opération est justifiée. Seul le prestige électoral est pris en compte. Cette installation est gigantesque ; elle génère des déchets radioactifs très importants. C’est un peu un réacteur à fusion contrôlé comme Superphenix et une usine de retraitement comme celle de La Hague additionnés et réunis dans un même lieu…C’est une installation extrêmement coûteuse et ce n’est pas elle qui résoudra les problèmes énergétiques de nos enfants. Il faut bien distinguer l’action des scientifiques et celle des groupes de pression.

Y a-t-il un fossé entre chercheurs fondamentaux et chercheurs industriels ?

Je ne vois pas du tout les choses comme cela. Des remarques faites par des industriels sur leur difficulté à dissoudre un matériau a déclenché par exemple deux années de recherche fondamentale fructueuse. De même les études sur l’aquaplaning des voitures ont permis une collaboration remarquable entre l’Institut Curie et les usines Michelin.

Comment peut-on défendre la science en français ?

La vitalité du français se mesure à la création de concepts nouveaux auxquels on donne un nom français. Dans le monde entier, le mot va s’installer et témoigner de l’activité scientifique française. On a vu cela avec l’allemand dans les années 1930. Pour comprendre comment de longues molécules flexibles comme un plat de nouilles se faufilent les unes à travers les autres, nous avons utilisé une analogie avec un serpent qui se déplacerait dans un bosquet de bambous et nous avons créé le mot reptation sur une racine latine. Eh bien, quand je me suis trouvé dans une petite usine de textile dans la campagne au Setchuan en Chine, le visage de l’ingénieur en chef s’est éclairé ; il m’idenfiait comme l’inventeur de la reptation… Voilà comment il faut défendre le français !

Propos recueillis par Françoise Ploquin






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