Jules Verne, c’est avant tout un écrivain pour la jeunesse, vous souvenez vous de votre première « rencontre » avec ses écrits ?
Je me souviens très bien de ces moments, c’est marqué comme un moment précis de ma vie. À l’époque, je piochais dans la collection des « Voyages Extraordinaires », mais c’est Vingt mille lieues sous les mers qui a créé le déclic. Je me souviens même que je le lisais assis sur un tapis jaune aux dessins bleus ! Je revois surtout la gravure du capitaine Némo, face à son hublot, qui observait une pieuvre géante… Cette lecture a été un vrai déclencheur. Jules Verne, c’est la découverte d’un certain rêve, celui qui jalonne la vie, qui fonctionne comme un moteur. À un moment, au cours d’une lecture, d’une rencontre, il se passe une forme d’alchimie interne qui se révèle par une excitation, une certitude et qui libère votre envie d’aller plus loin. C’est une force qui est au fond de vous même et qui, tout à coup, vous appelle. C’est ce qu’a été la lecture de Jules Verne.
Qu’avez-vous puisé dans la lecture de Jules Verne ?
Jules Verne représente l’action et la réflexion. L’aventure est forcément physique parce que c’est une projection dans l’espace, mais elle n’est pas irréfléchie ni bêtement casse-cou. Il faut s’y préparer, développer ses connaissances. Le côté technique des romans de Jules Verne m’a complètement inspiré. Au cours de ma carrière, j’ai été pilote de chasse, pilote d’essai puis astronaute et le point commun entre ces métiers, c’est qu’au travers de la technologie, on augmente la capacité de l’homme à se projeter dans un univers totalement différent, en l’occurrence aérien. La haute technologie vous confère une liberté de mouvements et vous donne les moyens d’accéder à un autre monde.
Jules Verne vous a donné le goût de l’aventure, de l’exploration ?
Les romans de Jules Verne apportent un grand désir de liberté, une envie d’avoir une emprise sur sa vie et son destin. Il m’a montré qu’à côté de la vie concrète de tous les jours, il y a un monde, onirique, et qu’il y a des passerelles entre les deux. Le monde imaginé peut ainsi devenir la vie et d’une certaine manière, quand j’ai passé six mois sur Mir, j’ai eu accès à mon rêve : j’étais le capitaine Némo. Je n’ai pas toujours voulu être astronaute, mais j’ai toujours souhaité bousculer le mur qu’il y a entre la réalité et le monde des rêves, franchir cette espèce de Styx et gagner un espace de liberté. La belle leçon de Jules Verne, c’est qu’il y a un autre monde à côté de la vie et que ce monde est accessible. C’est un message d’espoir pour les jeunes, un message qui dit de s’accrocher à ses rêves et de tout faire pour les mettre en œuvre.
En relisant De la Terre à la lune, vous avez voulu confronter les rêves de Verne à la réalité ?
On ne peut amener que 1,5 kg d’effets personnels sur la station Mir. Emporter ce roman de Jules Verne, c’était une expérience et un geste symbolique : puisque j’allais me retrouver dans le contexte décrit dans cette œuvre qui, à l’époque, était imaginaire, autant essayer de le relire dans le contexte réel pour établir à nouveau ces relations entre le réel et l’imaginaire. Quelles sont les portes qui communiquent entre les deux univers ? Hélas, dans ce sens là, cela ne marche pas trop… Il n’y a pas eu de nouvelle alchimie en relisant le livre. À vrai dire, c’était même un peu laborieux ! C’est sans doute plus facile d’aller du rêve vers l’action…
Après ces expériences, que vous reste-t-il de ces lectures ?
Nous vivons dans un monde où les responsabilités sont diluées ; les systèmes financiers et politiques fonctionnent comme de grands mécanismes abstraits que l’homme devrait subir. On ressent de moins en moins le fait que l’homme joue un rôle dans le destin de l’humanité. Or, en mettant en scène des héros, Jules Verne fait de l’homme l’artisan de son destin et de celui de la société. C’est ce qu’on essaye de retrouver dans l’exploration spatiale et le vol habité : on parle de human space, parce qu’il s’agit de l’exploration par les hommes et pour les hommes.
Est-ce que notre monde manque de Jules Verne ?
Je ne suis pas très satisfait de notre monde, de la lenteur à laquelle on réalise, ou plutôt, on ne réalise pas des projets qui sont pourtant essentiels et soutenus par une force collective, comme l’exploration spatiale. On manque de Jules Verne, même s’il y a des gens qui entretiennent le rêve : Burt Rutan*, en inventant le SpaceShipOne, est un de ceux-là. J’espère pouvoir réaliser son projet en Europe, rendre le voyage spatial accessible au plus grand nombre.
Propos recueillis par Raphaële Bail
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