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Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Entretien avec Michel Tournier
Un poisson nage sous mon manteau d’images…



Les histoires que Michel Tournier raconte dans ses livres mettent en scène les grands mythes explicatifs de la condition humaine. Son ambition est de rendre ses textes si limpides (il déteste la langue lourde, épaisse, grasse) qu’ils soient lisibles par des enfants. Aussi va-t-il souvent, partout dans le monde dans les classes à la rencontre de ses jeunes lecteurs…

Novembre-décembre 2004 - N°336


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Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Êtes-vous philosophe ou romancier ?

Mon problème c’est que jusqu’à 40 ans je n’envisageais absolument pas d’écrire des romans. Je voulais être professeur de philosophie. Or en 1950, il m’est arrivé un accident très grave. J’avais 25 ans, je pensais être reçu directement premier à l’agrégation de philosophie et j’ai été classé dans les derniers. Pour gagner ma vie, j’ai travaillé à la station de radio Europe 1 dans l’équipe de fondation. Grâce à Europe 1, je me suis trouvé confronté avec l’immense public des émissions populaires. Pendant quatre ans, mon obsession a été de vendre des couches culotte, du démaquillant et de la poudre à laver… Ca m’a fait le plus grand bien. Mais je gardais par devers moi mon jardin secret qui s’appelait Platon, Aristote, Saint Thomas, Descartes, Spinoza, Leibniz ... Tout ce que j’écris découle de cette rencontre tout à fait improbable entre le vaste public d’une station de radio publicitaire et la philosophie classique au sens le plus restreint du mot.
Mon problème consiste à raconter des histoires qui dissimulent un problème et une solution étroitement philosophique. Trois vers de Lanza Del Vasto (un poète de langue française d’origine sicilienne) résument très bien mon propos :

Au fond de chaque chose un poisson nage
Poisson de peur que tu n’en sortes nu
Je te jetterai mon manteau d’images.


C’est très simple, j’ai un poisson au fond de moi et il faut que je l’habille d’un manteau d’images pour le sortir au grand jour.
Alors pour écrire la première chose que j’ai publiée, j’ai cherché un sujet populaire, qui soit une histoire de voyage, de naufrage, de pêche, de chasse, de vie et de mort, de survie, et en même temps, j’ai fait choix d’un manteau d’images pour recouvrir les problèmes philosophiques fondamentaux…

Et vous avez trouvé Robinson Crusoé…

Dans le Robinson Crusoé de Daniel Defoe publié en 1711, il y a deux parties. Première partie, vous prenez un homme et vous le mettez sur une île déserte où les conditions de survie sont possibles matériellement. Question : que va devenir son imagination ? sa mémoire (attention, l’expérience dure vingt ans), son langage (est-ce qu’il va perdre l’usage du langage), sa sexualité, sa perception des choses (car nous ne voyons pas les mêmes choses en présence d’autrui). Tout problème éminemment philosophique auquel s’ajoute le problème religieux puisque Defoe ne lui a laissé qu’un livre, la Bible, qu’il a sauvée du naufrage. C’est passionnant. Deuxième partie : au bout de vingt ans arrive enfin un compagnon. Mais c’est un sauvage, pas un égal ! Comment va s’établir la relation ? Problème d’autrui, de la société… Vous voyez à quel point cette aventure, qui ressemble à une bande dessinée, est profondément philosophique. Je ne connais pas d’équivalent. J’ai écrit Vendredi ou les limbes du Pacifique et je me suis aperçu ensuite que le manteau d’images était un peu transpercé parce que, dans une page sur deux, il s’agissait de pure philosophie. Alors je l’ai entièrement réécrit et cinq ans plus tard, une version nouvelle, réduite au tiers, est parue, intitulée Vendredi ou la vie sauvage qui est mon livre fétiche (plus de 6 millions d’exemplaires ont été vendus en France).
Le petit Vendredi existe maintenant en 37 langues ; en France on en vend 100 000 par an. Parce que ça marche avec les élèves. C’est un sujet qui intéresse.

Vous allez dans les classes. La réaction des élèves est-elle la même dans tous les pays du monde ?

Au Gabon, au Sénégal, et au Sud de l’Inde dans les pays Tamoul, j’ai remarqué d’une manière générale l’hostilité des enfants noirs envers Vendredi. L’un m’a dit « Monsieur vous êtes raciste …vous avez deux personnages , l’un qui est fort, intelligent, travailleur, méthodique, c’est un blanc, l’autre qui est un rigolo qui ne sait faire que de la musique et des bêtises. Et c’est un noir. » Les filles au Gabon préféreraient épouser Robinson. Elles disent que Vendredi serait bien incapable d’assumer la responsabilité de sa femme et de ses enfants… Robinson a des armes, il est prestigieux ; pour ces enfants, c’est un chef. Auprès des Blancs, Vendredi est le personnage sympathique. Dans mon livre, l’essentiel, c’est la réhabilitation de Vendredi, et cette idée que si on veut subsister dans une île déserte, il vaut mieux vivre avec les méthodes des indigènes plutôt que d’y transporter sa propre culture.

Dans tous vos livres on pourrait ainsi dégager des problèmes philosophiques fondamentaux?

Vendredi a été une réussite. Mais j’ai fait mieux . Pierrot ou les secrets de la lune est pour moi un texte capitalissime ! Vous avez là une opposition binaire entre les personnages classiques de la Comedia del arte, Pierrot et Arlequin. Pierrot est en blanc, il est simple, naïf, boulanger. J’ai cherché la clef pendant des années, je l’ai trouvé grâce à la profession.
Pierrot c’est la substance. Arlequin au contraire est léger, bavard, couvert de couleurs artificielles. C’est l’accident.
Colombine voit les deux ; elle soupçonne que la vérité est du côté de Pierrot, mais c’est une vérité ennuyeuse, alors qu’Arlequin représente la séduction dangereuse. Il est menteur, il n’y a aucune fidélité à attendre de lui…
J’ai offert là aux enfants l’opposition accident/substance . C’est l’éthique de Spinoza au jardin d’enfant.
Les enfants peuvent lire Vendredi à partir de neuf ans mais à partir de six ans ils peuvent lire Pierrot et comprendre du Spinoza ! Ce n’est pas rien ! De plus, je les introduis dans un schéma dramatique qu’ils vont retrouver dans Le misanthrope de Molière parce que Célimène a le choix entre Alceste qui est solide, vrai, mais grincheux, et les petits marquis qui sont seulement séducteurs Au cinéma, c’est pareil. Dans Les enfants du Paradis, Jean-Louis Barrault est fade face à Brasseur qui joue l’arlequin. Ainsi de suite, même scénario pour La femme du boulanger de Pagnol…

Avez-vous écrit d’autres textes pour les très jeunes enfants dont vous êtes fier ?

Les enfants peuvent lire à partir de six ans : Amandine ou les deux jardins. Cette histoire m’a été inspirée par le mur de mon jardin. Il y a des enfants qui montent à l’échelle et qui sont stupéfaits de découvrir la forêt de l’autre côté! Qu’y a-t-il de l’autre côté du mur ? Question fondamentale… Qu’y a-t-il de l’autre côté de l’apparence ? C’est le problème de la mort, Amandine va de l’autre côté du mur, elle découvre une Forêt vierge avec des fleurs énormes qui sentent une odeur pas très bonne. Elle trouve le contraire de la maison de papa/maman. Cela la bouleverse, Elle rentre ensuite, elle pleure, s’endort, se réveille et se souvient de ce qui est arrivé. Elle comprend que plus rien ne sera comme avant. Les enfants de six ans comprennent très bien ça, car pour eux, il y a un autre côté du mur. C’est ce que les parents cachent… Il y a la salle de bain, ce que les parents ne disent pas à table mais qu’ils entendent quand même ; l’argent, le sexe, deux choses qui sont le domaine des parents. Je considère que ce sont mes deux chefs-d’œuvre parce que c’est là que le manteau d’images est le plus efficace pour faire entrer le poisson.

Pensez-vous qu’il y a aujourd’hui un déclin de la fiction ?

Non. Il est évident que la fiction c’est le degré suprême. Et que la non-fiction (raconter sa vie, par exemple comme on le fait actuellement) c’est l’étage au dessous. Le roman, c’est ce qu’il y a de plus difficile, c’est pour ça qu’il y en a moins. La vraie fiction consiste à raconter une histoire qu’on n’a pas vécue et qui est vécue par des personnages inventés qui ne vous ressemblent pas, c’est ça le roman. Il n’y a aucun rapport entre Michel Tournier et Robinson ou Vendredi. J’ai une seule fois raconté ma vie, c’est dans Le vent paraclet et j’estime que c’est mon canard boiteux.

Vous faites partie de l’Académie Goncourt depuis 35 ans? Pourquoi ?

Parce que le métier d’écrivain est le plus solitaire de tous les métiers. C’est un métier de longue patience. Il me faut cinq ans au moins pour écrire un livre. Autrefois il y avait des cafés, des salons littéraires. Je ne sais pas s’il y en a encore, mais moi je n’en connais pas. Les écrivains sont donc en manque de compagnie, ils en trouvent dans les Académies. Je fais partie de l’Académie d’Arles, et de l’Académie Goncourt . Je retrouve là des confrères, on peut parler métier. Nous sommes dix et nous sommes des copains au sens éthymologique du mot : nous déjeunons ensemble chaque mois au restaurant Drouant. Le seul problème, c’est une fois par an l’effroyable déjeuner du Prix Goncourt. Parce qu’on en est arrivé à des aberrations. Non, nous ne donnons par le prix à l’éditeur nous les donnons à l’auteur ! L’éditeur est un parasite qui en plus introduit un soupçon de corruption !

Que vous apprennent vos visites dans les classes ?

Ca me prouve que les enfants me lisent ! J’écris avec un idéal de limpidité, lorsque j’approche de cet idéal, ce que j’écris est si bon que les enfants peuvent me lire aussi. Mais ça n’a pas été écrit pour eux. Ils sont un critère, pas un but.

Le dossier ce numéro porte sur le parfum…

Il faut parler du Parfum de Süskind, c’est un chef d’œuvre. Je l’ai lu en allemand. C’est de l’allemand qui sent le français (à plein nez). C’est délicieux à lire. Süskind est un curieux personnage. Il est bilingue mais il n’a pas de langue maternelle. Personne ne l’a jamais vu. C’est un médiaphobe. En dehors du Parfum, il a publié Le pigeon, et un médiocre monologue théâtral qui s’appelle La contrebasse. C’est un phénomène, il avait un livre dans le ventre et il l’a sorti. Personnellement mon idée sur le parfum ? C’est que l’homme est un malheureux de la narine, l’odorat se limite pour lui à une opposition d’une pauvreté lamentable entre ce qui sent bon et ce qui sent mauvais tandis que pour le chien, il s’agit de déchiffrer de quoi il s’agit. Le vent qui passe est pour lui comme une page de lecture à déchiffrer… Le flair des animaux relève du domaine de l’intelligence.

Propos recueillis par Françoise Ploquin





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