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À Niamey, les jeunes vont à la « pilule »



Lieu de rendez-vous branché de la capitale du Niger, ce lieu appelé « pilule » est une sorte « d’exception spaciale et culturelle » créée par les jeunes dans un pays où existent encore beaucoup de réflexes conservateurs.

Novembre-décembre 2004 - N°336


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Au bord d’un bras du fleuve Niger, Maïmouna et Ousmane marchent main dans la main. Entre deux baisers, Ousmane botte d’un geste de footballeur professionnel des mottes de sable fin dans l’eau. Maïmouna observe tendrement la démonstration de son amoureux d’athlète, qui n’hésite pas à en rajouter pour mieux l’épater. Dans l’indifférence totale des autres marcheurs, des couples courent, s’embrassent. Des jeunes surtout, lycéens et étudiants, qui en cette fin de mois de juin, savourent leurs premiers jours de vacances scolaires. Au loin, des bungalows de fortune construits sous des arbres. Aussi un grand bar, devant lequel on identifie des montagnes de casiers de bières vides, restes de la Fête de la musique célébrée quelques jours plus tôt. Scènes surréalistes, pour qui connaît Niamey, la capitale du Niger. Pays peuplé à 99 % de musulmans, frontalier au niveau de sa partie médiane du Nigeria, notamment de l’Etat fédéré de Kano, où la loi islamique et la lapidation des femmes adultères restent vivement prônées par certains imams, la « pilule » est le lieu de toutes les libertés. De certains interdits aussi.

L’Eden des jeunes

Situé à une quinzaine de kilomètres du centre de Niamey, cet « Eden des jeunes », comme l’appelle Mamane Bachir, un journaliste local, doit son nom à l’audace d’une certaine jeunesse, avide d’espace d’expression de ses « tendances » . Tout part du milieu des années 1980. Le Niger vit des moments difficiles. L’uranium, dont le pays est un des principaux producteurs mondiaux, se vend mal sur le marché international. Tout le monde essaie de s’adapter au nouveau contexte. Un brasseur local par exemple, qui voit la consommation de sa bière fétiche diminuer drastiquement, sauve sa société avec une équation banale : puisque les salaires ont été divisés par deux, la grande bière d’un litre ne fera plus qu’un demi litre, et coûtera moitié prix. Cette bière, qui reste la marque la plus consommée du pays, est baptisée « conjoncture », pour dire qu’elle n’existe que parce que la conjoncture est mauvaise ! Les conditions de vie dures entraînent l’éclosion de libertés simples. Plus question pour les imams locaux de prêcher contre le port de jupes courtes, source de pluies qui se raréfient, alors qu’un marché international injustement organisé paupérise le pays. Et comme l’œil des imams, véritables gardiens de la société nigérienne, s’éloigne, les jeunes se lâchent. Le « goroukirey »(qui veut dire en français « jardin rouge »), un lieu de villégiature des expatriés de Niamey, devient le principal lieu de divertissement d’abord de la jeunesse dorée de la ville, puis de la jeunesse tout court. Il prend ensuite le nom de « pilule », à un moment où le débat sur l’interdiction ou non de cette molécule contraceptive bat son plein dans les pays occidentaux. Et dans la foulée, l’imagerie populaire locale adopte la « pilule » comme le lieu par excellence de la capitale, où on peut flirter librement.

Lieu de rencontre et de fêtes

Depuis, la « pilule » est devenu le lieu des rendez-vous branchés de Niamey. Les pique-niques de classe, les concerts géants, le plus grand défilé de mode d’Afrique noire qu’on appelle le FIMA (Festival international de la mode africaine), la fête de la musique et de nombreuses autres cérémonies s’y déroulent régulièrement. Sociologiquement aussi, la « pilule » est une sorte de « terrain neutre ». Jeunes haoussas, djermas ou touarègues, les trois groupes ethniques majoritaires du pays s’y retrouvent sans considérations tribales ou politiques. Aller à la « pilule » c’est être à la mode. Les parents s’y sont faits, mais pas les imams, pour qui les accidents de circulation et les quelques noyades dans le fleuve qui ont défrayé la chronique locale ces dernières années ne sont que des punitions divines à l’encontre de ceux qu’ils considèrent comme des « dépravés ». Mais l’hostilité de ces religieux ne semble pas détourner de son cours l’histoire des jeunes niaméens, un peu à l’image du fleuve Niger auprès duquel il s’écrit, que les dures sécheresses qui ont frappé le pays ces dernières années n’ont encore réussi à tarir.

Jackson Njiké





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