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Entretien
Rendez-vous avec un nez



Alain Garossi est parfumeur, autrement dit « nez », dans la filiale américaine de la société Quest International. Né à Grasse, la capitale mondiale des parfums, il a appris le métier dans diverses entreprises de parfumerie grassoises, avant de collaborer à plusieurs grandes firmes internationales. De passage à Grasse au cours de l’été, il a bien voulu répondre à nos questions.

Novembre-décembre 2004 - N°336


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Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  


Qu’est-ce qu’un « nez » ? Existe-t-il des écoles pour apprendre l’art de la parfumerie ?

C’est d’abord quelqu’un qui a une passion pour les odeurs, comme un peintre pour les couleurs ou un cuisinier pour les saveurs. Pour être parfumeur, il faut être curieux de sentir, donc avoir du « nez ». Mais si tout le monde a du « nez », un parfumeur doit aussi et surtout savoir mémoriser les odeurs. Et puis, bien sûr, il faut être attiré par ce métier.
Personnellement, je suis devenu parfumeur en apprenant le métier avec des maîtres qui étaient encore nombreux, il y a une trentaine d’années, à l’époque où, jeune Grassois, j’ai débuté dans la parfumerie. Mais il existe des écoles, une petite à Grasse, une, plus importante, dans la région parisienne, à Versailles, l’Institut supérieur international du parfum, de la cosmétique et de l'aromatique alimentaire. (Isipca), reconnue par l’Education nationale et à laquelle on accède après un bac + 2, il y a également des écoles au sein des entreprises.
Avec mes maîtres grassois, j’ai d’abord découvert un laboratoire, avec des centaines de flacons de toutes tailles, des poudres, des résines, toutes choses qu’on ne connaît pas. Mais très vite, on apprend qu’ici ce sont des essences, des « absolues », là des produits de synthèse, des « cristallisés ». Puis, j’ai appris à mélanger les odeurs, comme un jeune cuisinier le fait avec divers ingrédients. À partir des formules du parfumeur, comportant ingrédients et quantités, l’apprenti compose son mélange. Il apprend à réaliser les accords de base, puis les accords « classiques ». La règle d’or, c’est de sentir tout ce que l’on met dans les flacons. Pour y parvenir, on organise des « séances olfactives » dont l’objectif premier est de sentir toutes les odeurs représentées dans le laboratoire et de les mémoriser. Pour ce faire, il existe bien sûr des techniques : on compte une technique par « famille olfactive ».

Comment identifie-t-on les odeurs ?

L’apprenti doit prendre beaucoup de notes, car il n’existe pas de manuels qui disent ce qu’est, par exemple, l’odeur du citron, car il y a plusieurs citrons, comme plusieurs roses, plusieurs jasmins, plusieurs « notes boisées ». Au début, il faut se créer un vocabulaire, mais il existe aussi un lexique de la parfumerie qu’il faut connaître. Il est aussi utile de trouver des éléments auxquels se rattacher : des souvenirs d’enfance, de la vie de tous les jours, de lieux… Ce rapport aux souvenirs est très important, car, à chaque fois que l’on sent telle ou telle « note », on l’associe à ces souvenirs et on ne l’oublie jamais. La mémoire olfactive est impressionnante.
Si au début, l’apprenti se rattache essentiellement à ses souvenirs, peu à peu il découvre les « matières premières » qu’il va classifier dans des « familles olfactives » (odeurs « boisées », « épicées », fruitées »…). Dans la société où je travaille actuellement, on distingue quatorze familles olfactives clés, mais on peut compter jusqu’à dix mille matières premières. Toutefois, actuellement, ce nombre est réduit à environ trois mille cinq cents (produits naturels et produits de synthèse). Mais la capacité de mémorisation d’un bon parfumeur peut aller jusqu’à cinq mille odeurs, avec toutes leurs nuances !

Comment établit-on la formule d’un parfum ?

L’apprenti parfumeur étudie donc les matières premières, leurs aspects, leurs nuances et, point très important, leur « volatilité ». Certains parfums s’évaporent au bout de quelques heures, d’autres se maintiennent une semaine ! Le jeune parfumeur doit apprendre à faire des classifications, en premier lieu par famille olfactive, puis, ensuite par volatilité. Quand vous débouchez un flacon de parfum, il a une odeur qui se compose de « notes de tête », c'est-à-dire des notes volatiles ; c’est la première impression. Ensuite, le parfum commence à évoluer, il va prendre du « caractère », du « bouquet », que l’on apprécie au bout de 20 à 25 minutes, c’est ce qu’on appelle les « notes de cœur ». Enfin, au bout de sept-huit heures, on va sentir un « résiduel », les « notes de fond » qui n’ont pas la même volatilité que les notes de tête.
L’art de la fabrication d’un parfum peut se représenter comme un triangle, avec les notes de tête au sommet, les notes de cœur au milieu et les notes de fond à la base. L’art du parfumeur consiste à sélectionner toutes ces matières premières afin de créer des accords ou une harmonie, une harmonie logique dans son évolution olfactive. À cette triple classification, j’ajoute personnellement une classification par « intensité ». Elle consiste à donner à chaque matière première un « coefficient d’intensité », de 0 à 10, qui permet de nuancer plus finement les formules.
Après ces études olfactives qui durent des mois, des années, on est amené à découvrir de nouvelles molécules que créent les chercheurs, que nous n’avons jamais senties et que nous devons donc apprendre à connaître, à mémoriser, à utiliser… C’est une éducation qui ne s’achève jamais ! Le métier de parfumeur est en perpétuelle évolution.

Après une trentaine d’années d’exercice de ce métier, quels enseignements tirez-vous de votre expérience ?

Si j’ai fait mes débuts à 21 ans comme assistant et ai eu la chance de travailler avec de grands parfumeurs qui m’ont fait découvrir différentes manières de travailler, je considère cependant que c’est essentiellement un métier où l’on apprend par soi-même, qui fait appel au goût personnel, à la sensibilité propre, et qui demande avant tout de la créativité.
Pour créer un parfum, il faut être inspiré par des odeurs, bien sûr, mais aussi par des couleurs, des sensations, une atmosphère… Faire un parfum, c’est recréer une ambiance. Ce que je cherche à obtenir quand je crée un parfum, c’est faire en sorte que ceux qui sentiront ce parfum puissent voir l’image, l’impression que j’avais en tête lorsque je l’ai créé, qu’il s’agisse d’un paysage de Provence ou d’Asie, d’une rivière ou d’une forêt, avec leurs odeurs, leurs senteurs... Pour moi, c’est en cela que réside la beauté du métier de parfumeur : pouvoir créer des images olfactives, des émotions, et les faire partager. Le parfumeur est un artiste, un créateur qui doit d’abord savoir dominer ses matières premières, apprendre les accords simples et qui, ensuite, est absolument libre de sa création. Certains créent des parfums complètement originaux. Il n’y a pas de règles, pas de limites dans ce métier.

Comment lance-t-on une marque de parfum ?

Aujourd’hui, notamment dans mon entreprise, Quest International, il importe de savoir ce que pense le consommateur (« consumer understanding »), car la parfumerie a changé. Naguère, elle était réservée à une certaine élite sociale, c’était l’aspect « prestige » qui était privilégié, et elle était entre les mains des couturiers. Ceux-ci contactaient les parfumeurs, venaient avec leurs réalisations et, pour les accompagner, demandaient un parfum correspondant à leur style, à leur personnalité… Leur choix fait, ils en assuraient le lancement. On peut évoquer Coco Chanel, Christian Dior, Yves Saint-Laurent, etc. Désormais, les couturiers sont toujours là, certains fonctionnent encore comme leurs prestigieux devanciers, mais la majorité des marques de parfum appartient à de grands groupes qui ne prennent pas de risques comme le faisaient les couturiers et cherchent avant tout à toucher le grand public. Ils font des études de marché et c’est aux parfumeurs de lancer des parfums qui vont être bien « notés » dans les tests proposés aux consommateurs. Ces tests permettent d’éviter des erreurs lorsque des parfums sont lancés sur le marché international. Selon les pays, les réactions à un même parfum peuvent être très différentes. Il n’y a pas de « globalisation » en matière de parfum ! Le parfum est avant tout lié à la personnalité, à la séduction, il renvoie à un imaginaire. On peut essayer de « globaliser » un shampoing, mais pas un parfum qui est un choix individuel. Tel produit apprécié en Europe, pourra, par exemple, être rejeté en Asie (il y a cependant des produits universellement appréciés comme la vanille ou le chocolat…). De fait, nous sommes obligés de faire du « sur mesure » : nous sommes des artistes mais nous travaillons pour une industrie ! Si la parfumerie à son origine n’était qu’un art, cet art est progressivement devenu une industrie, une belle industrie mais qui, comme les autres, entend faire des bénéfices et peut aussi souffrir des crises économiques. Depuis le début du siècle, la parfumerie a connu des mouvements cycliques, avec des moments de morosité ou, au contraire, des explosions en fonction des situations vécues par les consommateurs.

Cette industrialisation de la parfumerie a-t-elle eu des incidences sur le métier de parfumeur ?

C’est un métier qui change, qui a évolué sur plusieurs points. En premier lieu, le parfumeur aujourd’hui ne travaille pas seulement avec des matières premières naturelles, il doit également tenir compte d’un certain nombre de contraintes, notamment de prix. Faire un parfum pour un shampoing ne donne pas la même liberté de prix que de faire un parfum pour une eau de toilette. Ensuite, il faut prendre en considération les goûts, les tendances, les modes… Autre élément important : les législations internationales, notamment celle de l’Union européenne, en matière de sensibilité, d’innocuité. Il existe des organismes, dont certains sont d’ailleurs payés par les entreprises de parfumerie, qui autorisent ou non à utiliser certaines matières premières parce qu’ils les testent in vitro. Certaines utilisées naguère ne peuvent plus l’être aujourd’hui parce qu’elles sont photo sensibilisantes ou cancérigènes et sont donc éliminées de la palette. Bref, il est de plus en plus difficile de faire de la parfumerie car nous sommes pris dans un véritable carcan juridique. Enfin, certains clients, très importants, ont leurs propres laboratoires de recherche et refusent telle ou telle gamme de produits, à leurs yeux, trop « risqués ».

Les méthodes de fabrication ont elles changé ?

Il y a des matières premières qui disparaissent, d’autres qui apparaissent. On fait désormais des parfums à l’aide de systèmes informatiques. L’établissement de nos « formules » et le calcul des coûts sont évidemment beaucoup plus précis et rapides avec l’ordinateur qu’avec le crayon et le papier de mes débuts. Désormais, pour créer des parfums, nous n’avons plus le même temps qu’autrefois, nous n’avons plus trois ans devant nous, mais trois mois ou même trois semaines, car ceux qui nous les commandent désirent les lancer à certaines époques de l’année. D’où la nécessité de posséder une énorme banque de données, de disposer de parfums qui ont été créés à l’avance afin d’avoir une base de départ, car, parfois, il faut pouvoir répondre ou réagir extrêmement rapidement… C’est pourquoi le métier de parfumeur n’est pas monotone, il demande une adaptation constante et vous oblige à vous remettre sans cesse en question... bref c’est un métier passionnant !

Propos recueillis par Alain Kimmel




L’économie du parfum

• Selon la Fédération des Industries de la Parfumerie (FIP), l’organisation représentative de l'industrie des produits de beauté (parfumerie, cosmétique, capillaire, hygiène et toilette) qui regroupe les quelque 250 entreprises en France de ce secteur, soit 97 % du marché, 2003 a été une « année réussie pour les parfums français ». En présentant son bilan d'activité pour l’année écoulée, la FIP a précisé que l'ensemble du chiffre d'affaires de la profession s'était élevé à plus de 13,5 milliards d'euros. Elle a également souligné que les produits de parfumerie made in France sont aujourd'hui présents dans 202 pays au monde. La France est le premier exportateur mondial devant les États-Unis avec 30 % de l'offre internationale.

• En France même, la situation est excellente puisque nos concitoyens sont les premiers consommateurs de parfums par habitant au monde. Chaque jour, on vend 172 000 flacons de parfum et chaque Française achète annuellement environ 19O euros de produits de parfumeries d'hygiène ou de beauté. On observe aussi un véritable essor des produits masculins qui représentent désormais 10,5 % des parts du marché national.

• Les grandes marques françaises (L'Oréal, Chanel, Dior, Givenchy, Guerlain, Yves Saint-Laurent…) occupent quatre des huit premières places sur le marché mondial (la seconde pour L’Oréal, après le groupe américain Estée Lauder), avec une part de marché d'environ 35 %. Elles génèrent ainsi des milliers d'emplois et d’énormes chiffres d'affaires.
Les deux plus grands groupes français sont L’Oréal qui fabrique et distribue les marques Lancôme, Ralph Lauren, Cacharel, Guy Laroche, Giorgio Armani, Paloma Picasso et Lanvin, et Louis-Vuitton-Moët-Hennessy (LVMH), propriétaire de Christian Dior, Guerlain, Givenchy et Kenzo.

• À Grasse, environ 2 000 personnes travaillent pour la parfumerie et les arômes alimentaires et génèrent un chiffre d'affaires de plus de 450 millions d’euros par an, soit 50 % du marché français et 6 % du marché mondial. Ainsi, une des entreprises de la ville, Robertet fabrique sur mesure des essences à 600 ou 800 euros le litre pour de riches clientèles étrangères.



Les marques de parfums préférées des françaises

1. Chanel
2. Guerlain
3. Christian Dior
4. Yves Saint-Laurent
5. Lancôme
6. Kenzo
7. Nina Ricci
8. Jean-Paul Gaultier
9. Givenchy
10. Hugo Boss
11. Thierry Mugler
12. Shiseido
13. Rochas
14. Estée Lauder
15. Cacharel
16. Clarins
17. Azarro
18. Paco Rabanne
19. Jean Patou
20. Guy Laroche


Source : Enquête réalisée en mai 2003 par Le Journal des femmes auprès d’un millier de lectrices.



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