Après son "portrait du colonisé", Albert Memmi entend faire celui du décolonisé, avec quelques idées neuves dont il est conscient qu'elles lui vaudront sans doute des foudres des deux côtés. Selon lui en effet, si l'indépendance n'a pas apporté la paix et la prospérité espérées, ce n'est pas uniquement dû aux séquelles de la domination passée, mais aussi à des facteurs dont les ex-colonisés sont les seuls responsables : ils tolèrent la corruption de dirigeants qui considèrent les finances publiques comme les leurs, qui pratiquent le népotisme et détournent les fonds des organisations internationales.
Privilèges ou investissements ?
Les ex-colonisés ne critiquent pas l'immobilisme des classes favorisées qui ne pensent qu'à maintenir leurs privilèges et nullement à investir sur place dans le commerce, l'éducation ou l'industrie. Ils permettent que l'argent des richesses minières ou pétrolières soit confisqué au profit d'une classe unique. Ils ne dénoncent pas non plus la démission des élites intellectuelles, qui choisissent généralement de s'installer à l'étranger plutôt que de lutter sur place pour l'accroissement du niveau de vie et la démocratie. Ils ne limitent pas les pouvoirs de l'armée sur laquelle s'appuient les tyrans de toutes sortes. En un mot, victimes d'un véritable "syndrome dépressif", les ex-colonisés continuent à accuser l'ex-colonisateur des maux qu'ils constatent chez eux, et à attendre, comme seul salut possible, des subsides de l'extérieur (ou, pire encore : des visas !) au lieu de mettre de l'ordre dans leur propre société autour d'un projet commun.
Si l'ex-colonisé lorgne sans cesse du côté de l'ex-colonisateur, celui-ci de son côté a aussi de nombreux torts. Ayant du mal à se défaire d'un sentiment de culpabilité persistant, il aidera souvent l'ex-colonisé à mauvais escient, versera de l'argent dans la mauvaise poche (celle du sinistre potentat) et ravalera les paroles qui permettraient à l'ex-colonisé d'assumer ses propres responsabilités.
Si la vie de l'ex-colonisé est souvent devenue un enfer sur place, celle de l'immigré ayant choisi de vivre dans le pays de l'ex-colonisateur ne sera pas non plus toute rose. Il sera déçu de ne pas y trouver sa place aisément, alors qu'il le considérait comme sa deuxième patrie et en parlait souvent la langue…De plus, il se rendra compte assez vite qu'il est maintenant plus étranger dans son pays d'origine, qui a sombré dans le marasme, que dans celui qu'il a choisi et qu'il doit abandonner ses fantasmes du paradis perdu. Le fils de l'immigré, quant à lui, n'ayant jamais connu le pays de son père mais se sentant défavorisé dans le pays où il est né, adoptera souvent une attitude plus provocatrice que ses parents. Il pourra se revendiquer intégriste ou devenir délinquant simplement pour se faire remarquer, et abandonner tout espoir de se fondre dans la masse.
Un rendez-vous manqué
L'ex-colonisateur de son côté, ayant rendu son indépendance à l'ex-colonisé comprend mal ce que celui-ci attend encore de lui et pourquoi il ne reste pas dans son pays maintenant qu'il y est libre ! Il réalise mal à quel point il l'accueille avec froideur, et comment il le cantonne à des tâches subalternes, l'exploite et l'humilie… Cette double incompréhension est "un rendez-vous manqué" qui alimente la violence et la peur des deux bords, en faisant le lit des intégristes.
Selon Albert Memmi, ces maux ne disparaîtront qu'avec une prise de conscience des ex-colonisés qui puisse leur permettre de réformer activement leur propre société, et avec une meilleure intégration des immigrés dans le pays de l'ex-colonisateur. Il s'agit donc partout d'une recherche sans concession de la vérité et de la démocratie.
À lire
Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres. Paris, Gallimard, 2004, 170 pp., 15¤.
Dans le texte : Un syndrome dépressif
Si l’on pouvait employer ici le langage de la médecine, on dirait que la société arabo-musulmane souffre d’un grave syndrome dépressif qui l’empêche d’apercevoir une issue à son état actuel. Le monde arabe n’a toujours pas découvert, ou pas voulu considérer, des transformations qui l’adapteraient enfin au monde moderne, qui l’investit de toutes parts. Au lieu de s’examiner et, en fonction de ce diagnostic, de prendre les remèdes qui s’imposent, il recherchera chez les autres les causes de son dysfonctionnement. C’est la faute des Américains, des juifs, des mécréants, des infidèles, des multinationales. Sans mésestimer la part de ses relations avec ses partenaires mondiaux, ni même de la montée en puissance de l’empire américain, relayant celle des colonisateurs, il serait plus fructueux de se demander quelles sont les causes internes de cette stagnation. (…) Ce n’est pas seulement une affaire de pauvreté, comme veulent le croire certains, mais une confrontation de société à société, l’une ouverte, aventureuse, dynamique, donc pleine de périls, inique et dépravée, l’autre, figée, fermée sur elle-même, impuissante à affronter ce défi, mais vertueuse et légitimée par sa soumission à Dieu.
Extraits des pp. 83-84 de Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, Gallimard, 2004.
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