C’est en 1997 que fut créée à Minsk la première classe bilingue francophone au sein d’une école dite « spécialisée ». Cette dernière, très réputée pour sa méthode et sa rigueur, présente en effet par rapport aux établissements scolaires « classiques » un certain nombre de particularités dont l’enseignement renforcé d’une langue, en l’occurrence le français, choisi comme première langue étrangère. Les élèves démarrent le français dès leur arrivée à l’école primaire à raison de 3 heures (maximum) par semaine jusqu’en 4ème, et de 6 heures hebdomadaires (maximum) ensuite, jusqu’en 11ème (Terminale). De plus, l’étude d’une seconde langue étrangère (l’anglais) devient obligatoire à partir de la 4ème, à raison de 2 heures par semaine. Les écoles classiques, en revanche, ne proposent qu’une seule langue étrangère et ce à partir de la 4ème classe, pour un volume horaire hebdomadaire de 2 heures.
Deux ans plus tard, en 1999, l’expérience de la capitale a trouvé un écho à Gomel, deuxième ville du pays.
Un cadre institutionnel rigoureux
Dans ces deux écoles, le cadre juridico-institutionnel des sections bilingues francophones est défini par un protocole particulier qui stipule les conditions de mise en œuvre : enseignement renforcé en français pour les élèves intégrant une classe bilingue ; priorité donnée à l’histoire-géographie et aux sciences économiques et sociales (SES) dans le choix des disciplines non-linguistiques (DNL) ; programmes adaptés aux conditions horaires de ces DNL mais « calés » sur les programmes français correspondants.
La répartition horaire pour les disciplines retenues (pratique du français, littérature française, histoire de France, SES, initiation aux sciences politiques), pour un total de 9 heures par semaine, permet de préparer les élèves, dans les meilleures conditions, à l’accès aux filières francophones du supérieur biélorusse : filière francophone de la faculté des relations économiques internationales de l’Université d’Économie d’État de Minsk (partenaire français : Institut d’Administration des Entreprises de Paris I), Institut franco-biélorusse de gestion de l’Université d’État de Gomel (partenaire français : Institut Universitaire Professionnel de Clermont-Ferrand).
Tous les élèves qui optent pour les sections bilingues subissent une sélection assez rigoureuse. Le recrutement s’effectue par la voie d’un concours ouvert aux élèves de 7ème (4ème française), comprenant un test de russe et un test de français basés sur les unités A4, A1 et A2 du DELF (Diplôme d’études en langue française), vérifiant la capacité des candidats à comprendre et à s’exprimer correctement dans cette langue.
Quant au recrutement des enseignants, il appartient à l’administration de l’établissement scolaire. Il est toutefois définitivement entériné après consultation avec le Bureau de coopération pour le français (BCF) de l’ambassade de France en Biélorussie. Notons d’ailleurs que les stages dont bénéficient chaque année ces enseignants ont visiblement porté leurs fruits :si l’accent est encore nettement mis sur la restitution des connaissances (partant du postulat que la mémorisation des savoirs permet de travailler l’expression orale en langue française), la tendance à vouloir aveuglément s’appuyer sur les manuels utilisés s’estompe progressivement au profit de méthodes d’enseignement plus actives visant à rendre les cours plus vivants en renforçant la participation et la réflexion des apprenants.
Un engouement certain, mais des frustrations…
L’évaluation des élèves consiste en un contrôle continu pour les DNL et un examen final ; le contrôle continu est assuré par chaque professeur et prend en compte à la fois la participation orale des élèves et les résultats obtenus lors des travaux écrits ; l’examen final est adapté aux exigences du DELF. Ces éléments (ainsi que l’assiduité aux cours) sont pris en considération à la fin du cycle quadriennal pour la délivrance du Diplôme de fin d’études secondaires « Attestat » ainsi que du Certificat du BCF. Ce dernier permet la poursuite éventuelle d’études en 1er cycle français en dispensant du test linguistique nécessaire aux étrangers pour entrer à l’université française, possibilité dont plusieurs anciens élèves ont déjà profité.
D’ores et déjà on peut donc se rendre à l’évidence que les classes bilingues connaissent auprès des jeunes biélorusses un engouement certain, même si la tâche se révèle un peu trop ardue pour quelques-uns, ce qui explique les échecs ou les abandons en cours de route, chose tout à fait normale, d’ailleurs, puisqu’il s’agit là d’une éducation d’excellence qui se veut très sélective.
Force est de constater, cependant, que, vers la classe de terminale, lorsque les élèves commencent à se projeter dans l’avenir en envisageant la poursuite de leurs études dans le supérieur, on voit apparaître, de façon presque récurrente, des sentiments de frustration chez certains jeunes qui sont en quelque sorte en perte de vitesse ou, disons, moins motivés dans les DNL. Cela provient du fait qu’ils considèrent que tous les efforts déployés pendant quatre années d’études ne sont pas suffisamment valorisés, aucune mention particulière qui faciliterait l’entrée dans les universités nationales ne figurant sur leur diplôme de fin d’études. Ceci étant, même si aucun avantage pour l’examen d’entrée à l’université biélorusse n’existe actuellement, garant de la qualité de la formation reçue, le certificat du BCF facilite néanmoins l’accès aux filières francophones dans le pays.
Les résultats l’ont montré, les classes bilingues offrent un enseignement particulièrement efficace tant sur le plan de la maîtrise (exceptionnelle) du français qu’au niveau de l’acuité cognitive des élèves, qui acquièrent une ouverture singulière sur le monde d’aujourd’hui, autant d’atouts qui facilitent leur parcours universitaire ultérieur quelle que soit la filière choisie : relations économiques internationales, gestion d’entreprise, lettres, géographie, médecine, mathématiques...
Une coopération éducative active
La qualité de la formation dispensée aux élèves des classes bilingues est étroitement liée à la qualification des enseignants, mais aussi aux moyens mis à leur disposition pour adapter leurs démarches pédagogiques aux exigences actuelles.
Les enseignants de français des sections bilingues ont été recrutés dans le secondaire en fonction de leur expérience professionnelle antérieure. Ils bénéficient chaque année (selon un principe de rotation) de formations adéquates en France dont ils savent tirer profit à leur retour. Les enseignants des DNL ont été choisis, quant à eux, sur concours (ouvert également aux enseignants du supérieur) organisé en collaboration avec différents partenaires (représentants des écoles, des universités et du BCF). Le choix s’est finalement porté sur des linguistes déjà formés ou prêts à se former dans les disciplines concernées. Cette solution a l’avantage de préparer la relève par des enseignants, eux-mêmes issus de classes bilingues et diplômés du supérieur (notamment de nos filières francophones). Il est cependant impératif de continuer à les former dans les DNL et dans l’appropriation des démarches pédagogiques spécifiques, ce que s’attache à faire le BCF.
Les moyens mis à la disposition des écoles sont importants : création à Minsk et à Gomel d’un CDI, selon le modèle français, avec manuels adaptés aux programmes français et ouvrages généraux ; fourniture de matériel audiovisuel et informatique (permettant l’utilisation des NTIC en matière d’enseignement). S’agissant des Minskois, ils bénéficient de l’accès à l’Espace documentaire franco-biélorusse sur la France contemporaine, véritable centre de ressources de l’ambassade.
Quant aux perspectives de développement des filières bilingues francophones en Biélorussie, il serait absolument primordial et urgent pour nos professeurs de s’ouvrir davantage sur l’extérieur afin de promouvoir les contacts avec les collègues d’autres pays (surtout ceux de la région), souvent confrontés au même type de problèmes que nous, et mettre en commun tous nos outils et expériences pédagogiques. Cela nous éviterait d’essayer parfois d’« inventer la roue », face à des difficultés qui auraient déjà trouvé leur solution ailleurs. Un bon moyen en ce sens est, à nos yeux, le Billet du bilingue, qui se présente à la fois comme un bulletin de liaison de tous les « DNListes » du monde mais aussi comme une source inestimable d’informations tout à fait pointues pour tous ceux qui s’intéressent à l’enseignement bilingue. L’objectif final étant de faire tout notre possible pour aider les élèves à avancer plus rapidement et avec plus de plaisir sur le chemin des connaissances, en faisant jouer à plein notre dénominateur commun qu’est la Francophonie et la passion pour la civilisation française.
Guennadi Romanov, professeur de sciences économiques et sociales à Minsk
|