Né en Italie, venu en France à l’âge de 8 ans avec sa famille fuyant le fascisme, Serge Reggiani, après une courte carrière de coiffeur, a débuté très jeune dans le théâtre puis dans le cinéma : il joue au théâtre Sartre (
Les séquestrés d’Altona) et Cocteau (
Les parents terribles), et apparaît au cinéma dans des films cultes,
Les portes de la nuit (Marcel Carné, 1946) et surtout
Casque d’or (Jacques Becher, 1952) où il a pour partenaire Simone Signoret.
C’est justement chez Signoret et Montand qu’il rencontre au début des années 1960 l’impresario Jacques Canetti, qui lui fait enregistrer en 1966 un disque sur lequel il interprète des chansons de Boris Vian avec en particulier une étonnante création,
Arthur où t’as mis le corps ?, véritable mise en scène vocale (et, sur scène, gestuelle) démontrant ce que le métier d’acteur peut apporter à la chanson. Se prenant au jeu, il décide d’interpréter des œuvres écrites pour lui, sur mesure. Barbara le présente à Georges Moustaki qui lui écrit Ma liberté, Sarah («la femme qui est dans mon lit »…),
Votre fille a vingt ans,
Ma solitude…
Le témoignage de Moustaki sur leur collaboration est éclairant :
Il fit, une fois rentré à Paris,le siège de mon petit appartement. Il me montrait des photos, se racontait, me récitait des poèmes de Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, pour m’inspirer. Puis un jour, déclic : « La femme qui est dans mon lit n’a plus vingt ans depuis longtemps ». Il aimait les femmes marquées par la vie, un peu voûtées, les yeux cernés. Il les trouvait désarmantes, attendrissantes, attirantes. Très épris à l’époque d’un tendron de dix-huit ans, je planchais à côté du sujet jusqu’à ce que je repense à Piaf qui n’avait plus vingt ans depuis longtemps quand je l’ai connue. Dès lors la chanson vint sans effort1.
On y voit en effet un mode de fonctionnement assez rare, l’interprète se mettant à nu devant l’auteur pour catalyser son inspiration. Le deuxième album de Reggiani, enregistré en public à Bobino, est un véritable feu d’artifice de talents. Il y chante Albert Vidalie (
Les loups sont entrés dans Paris), Serge Gainsbourg (
Maxim’s), Jean-Loup Dabadie (
Le petit garçon), Henri Gougaud (
Paris Ma rose), Boris Vian (
Le déserteur) et quatre titres de Moustaki. Plus tard il enregistrera des chansons de Maxime le Forestier (
Ballade pour un traître), de Jean-Loup Dabadie encore (
Hôtel des voyageurs, Et puis, La putain, L’italien) ou de Claude Lemesle (
Le barbier de Belleville) avec toujours le même talent de comédien, vivant littéralement ce qu’il chante et construisant par touches successives une œuvre d’une grande beauté.
Menant parallèlement deux carrières, le cinéma (
Touche pas à la femme blanche de Marco Ferreri en 1973,
Vincent, François, Paul et les autres de Claude Sautet en 1974,
Le chat et la souris de Claude Lelouche en 1975,
Le terrasse d’Ettore Scola en 1980, etc.) et la chanson, il se lance en outre dans la peinture, exposant régulièrement ses toiles. Le suicide de son fils Stephan en 1980 l’atteint de plein fouet et il cherche l’oubli dans l’alcool. Malade, fragile, il remonte pourtant régulièrement sur scène, pratiquement jusqu’à la fin. En mars 2003, au Palais des Congrès, puis en février 2004 à l’Olympia, il chante assis, barbu, fatigué, mais semblant faire un pied-de-nez à la mort…
En 2002 un certain nombre d’artistes (Renaud, Sanseverino, Patrick Bruel, Jane Birkin, Le Forestier, Lavilliers, Enrico Macias…) lui avaient rendu hommage en interprétant ses grandes chansons. Dans le même coffret2 il enregistre lui-même un texte poignant de Jean-Loup Dabadie,
Le temps qui reste :
« Je l’aime tant le temps qui reste
Je veux rire, courir, parler, pleurer
Et voir, et croire, et boire, danser (…)
J’ai encore du temps, mais combien ?
Je veux jouer encore… »
Serge Reggiani a arrêté de jouer, de rire et de boire dans la nuit du 22 au 23 juillet 2004.