En 73 avant notre ère, un soldat déserteur, repris, vendu comme esclave puis formé comme gladiateur à l’école de Capoue, s’échappa avec une centaine de ses semblables après avoir dérobé des armes. Sur les pentes du Vésuve, leur camp devint le point de ralliement de tous les esclaves en révolte, qui finirent par constituer une véritable armée. Le petit groupe initial passa à 3000 hommes puis à 70 000, puis à 120 000. Une véritable armée d’esclaves qui, plusieurs fois de suite, mit en déroute les cohortes de légionnaires romains. C’est finalement Crassus, à la tête de six légions, qui parvint à les battre, au bénéfice de Pompée. On suppose que Spartacus, c’est le nom du déserteur devenu général d’une armée de gueux, mourut lors de cette ultime bataille, mais personne n’a vu son cadavre. Depuis lors, depuis vingt siècles, Spartacus est un mythe. Un mythe auquel s’attaquent Maxime Le Forestier et Elie Chouraqui dans un spectacle musical, Gladiateur, qui sera présenté à Paris en octobre et novembre 2004.
Un retour de la chanson engagée
Étonnante composition, dans laquelle Spartacus, ses compagnons David et Draba, sa compagne Calicia, affrontent Crassus. En écoutant le disque, on se souvient de la grande époque des comédies musicales françaises, celles des années 1950, qui chaque fois donnaient un tube, une chanson dont le destin échappait à l’œuvre, faisait une carrière solitaire. C’est ainsi que Luis Mariano par exemple fit de « La belle de Cadix » ou de « Mexico » des succès inoubliables.
Ici, il y a plusieurs succès potentiels, plusieurs chansons dont on peut penser qu’elles feront leur nid sur les ondes. « Je veux des hommes », dans laquelle Batiatus, le patron de l’école de gladiateurs, énonce l’ABC de son métier, « Je reviendrai », adieu plein d’espoir de Spartacus, ou encore « L’ordre et la loi », dans laquelle le général Crassus semble passer un contrat avec les sénateurs : « La loi c’est vous/ L’ordre c’est moi/ Donnez-moi l’ordre, je fais la loi »…
On retrouve, bien sûr, dans Gladiateur, le talent littéraire de Maxime Le Forestier, son sens des phonèmes, des homophonies, ses jeux sur le sens des mots. On y trouve aussi une écriture musicale d’une grande efficacité, chacun des personnages étant caractérisé par une tessiture, une orchestration différentes. On y trouve enfin une sorte d’hymne à la liberté, un hommage à la « Rome d’en bas », aux opprimés de toutes les races, de toutes les couleurs, qui se lèvent face à l’oppression.
On ne parle plus beaucoup, en France, de ce que l’on appelait naguère la « chanson engagée », cette chanson qui avait des choses à dire sur les affaires de ce monde, et les disait, parfois avec talent. Elle revient dans cette œuvre, mais sous une autre forme, comme pour nous montrer que la comédie musicale n’est pas nécessairement un lieu de légèreté.
« La liberté que donne la forme théâtrale » : entretien avec Maxime Le Forestier
D'où t’est venue l'idée d'écrire une comédie musicale ?
Je n'ai jamais eu l'idée, ni même l'envie d'écrire une comédie musicale. J'ai accepté la proposition d'Elie Chouraqui parce que c'était lui, et parce que c'était Spartacus.
Et pourquoi Spartacus?
Ce qui m'a séduit dans ce personnage, c'est avant tout l'idée que le désir de liberté était inné chez l'homme, que ce fils et petit-fils d'esclaves pouvait désirer ce qu'il n'avait jamais connu, et préférer mourir pour un idéal que pour le plaisir de ses maîtres.
Quelle est la différence entre écrire une chanson, ou plusieurs chansons à la suite, et écrire ce type de spectacle où chaque pièce s’inscrit dans un récit ?
Dans une chanson, c'est un chanteur qui s'exprime. Ici, ce sont des personnages de théâtre. Aucun chanteur, même le plus réac, n'aurait accepté de chanter « L'ordre et la loi », alors que le général Crassus y est tout à fait dans son rôle. Finalement, l'apparente contrainte d'avoir à raconter une histoire est largement compensée par la liberté que donne la forme théâtrale.
Comment différencier les personnages dans l'écriture musicale et textuelle?
… Ou comment faire en sorte qu'un aveugle puisse suivre l'histoire… D'abord, comme à l'opéra, par le choix des tessitures, des hauteurs de voix : le méchant est une basse, le gentil un ténor, etc. Puis en affectant à chacun un style d'accompagnement spécifique : l'orchestre symphonique pour le Romain, un groupe de rock pour Spartacus, un violoncelle pour Calicia, une ambiance hip hop pour Batiatus, l'organisateur des combats… Il faut utiliser les différences de la musique populaire pour préciser un peu plus le caractère de chacun des personnages.
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