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La différence de générations : un atout pour l’apprentissage



Expérience originale a été menée entre des grands-parents et des petits-enfants habitant des continents différents. Leurs retrouvailles se trouvent dynamisées par un apprentissage linguistique organisé, partagé et fort utile.

Septembre-octobre 2004 - N°335


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Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Un usage citoyen du français

Nous plaidons, avec d’autres, pour que la didactique des langues secondes réserve une plus grande place dans son champ à la dimension citoyenne des langues. Certes, dans le volet culturel des programmes de langues, le volet citoyen est entrevu, mais il nous semble encore largement en retrait par rapport à des compétences technicistes et visant à l’utilitarisme.
Or, nous croyons que l’aspect citoyen, qui peut être abordé de multiples façons et en étroite relation avec les compétences linguistiques proprement dites, peut générer de formidables images mentales visant à développer chez les apprenants la motivation à apprendre et à utiliser la langue cible.
Dans cet article, nous allons, assez sommairement il est vrai, rendre compte d’une expérience régulièrement renouvelée et qui connaît un succès certain depuis plusieurs années. Comme il s’agit d’une initiative émanant d’un organisme privé, nous ne citerons pas les noms des dirigeants de ce programme, ni celui du coordinateur local. Précisons donc, que si le programme est régulièrement renouvelé, les illustrations proviennent du programme d’été 2001 auquel nous avons participé.

Une idée citoyenne

Pour de nombreux grands-parents américain, il n’est pas facile de rencontrer ses petits enfants, la distance entre leurs résidences respectives se chiffrant parfois à des milliers de kilomètres. La distance séparant grands-parents et petits-enfants est aussi, souvent, culturelle mais tout autant handicapante ; se retrouver et partager un point commun apparait ainsi comme un luxe pour de nombreuses familles américaines.
Aussi, le programme que nous présentons ici est l’occasion de rassembler « petits et grands » autour d’un thème commun : des vacances de découverte culturelle et linguistique ; mais aussi autour d’un projet plus citoyen et fraternel : s’enrichir mutuellement.
Les critères de sélection de chaque binôme « grands parents/petits enfants » sont les suivants : minimum 59 ans pour les grands-parents et maximum 14 ans pour les petits-enfants.

Un tourisme original

La destination présentée ici, le village lot et garonnais de Penne d’Agenais (près de Villeneuve/Lot), n’est pas un « classique » français et en cela il invite nos « touristes pédagogiques » à faire l’effort d’aller vers l’autre (on peut supposer que la population autochtone n’est pas très compétente en anglais). Ce coin de la France rurale propose une gamme d’activités culturelles vectrice d’un français « localisé » (fabrique du pruneau, fabrique de pain, jardin de nénuphars, villages-bastides, etc.).

Ce programme intergénérationnel, également intitulé « joie de vivre », a cela de singulier qu’à côté des visites classiques, il oblige les vacanciers à mettre la « main à la pâte ». Dans un premier temps, adolescents et aînés doivent réaliser des plats typiques, aidés en cela par des professeurs de cuisine. Dans un second temps, ces mêmes « apprentis cuisiniers » vont prendre quelques cours de français langue étrangère. Dès lors, à leur manière, avec leurs aptitudes et leurs stratégies, ces deux générations vont donc apprendre la même chose. Ce faisant, ils pourront partager ces apprentissages, avec tous les bonheurs et les malheurs qui y sont attachés.

Joies et malheurs partagés

Les deux générations vont alors présenter une motivation différente à leurs enseignants; pour les « anciens », c’est le vocabulaire, la « belle phrase » et les données culturelles historiques qui vont le plus focaliser leur attention. Chez les collégiens, c’est avant tout le support visuel et audio et les mises en scène (en mouvement) qui vont davantage les « accrocher ».
Et pendant que les « aînés » se féliciteront d’énumérer du vocabulaire à leurs petits enfants, ceux-ci montreront à « pépé » et à « mémé » comment se présenter en français.
Alors que certains grands-parents s’arracheront les cheveux parce qu’ils n’arrivent pas à écrire un mot en français, quelques petits-enfants s’inhiberont à l’idée de « dire une phrase en français devant leurs copains de vacances ».
Enfin, lorsque certains aînés s’agaceront de devoir répéter la phonétique du français, quelques adolescents s’irriteront de devoir écrire quelques traces de leur apprentissage langagier.

C’est cette diversité d’ « être » devant la langue qui va être, ensuite, ensemble, verbaliser lors de moments informels. C’est aussi ce qui a été appris qui va être « montré » à sa famille (ascendante ou descendante) ; on testera quelques actes de langage lors du cours de cuisine, on fera du « zèle » en demandant à un guide, en français, quelques précisions. Et tout cela avec humour et, surtout, sans qu’il y ait une pression-sanction évaluative.
Certes, tout n’est pas facile : il n’est pas évident pour les aînés de revenir sur les bancs de l’école, tout autant que pour des adolescents (âge critique où le regard de l’autre dirige bien des conduites) de s’exposer linguistiquement devant une partie de leur famille. De même, il n’est pas facile pour les formateurs de pouvoir contenter ces deux publics aux attentes et aux stratégies d’apprentissage très distinctes. Cependant, nous avons pu lire un vrai bonheur pédagogique chez ces touristes d’un autre genre tout autant que chez les enseignants.

Communiquer pour s’entraider, évoluer et se souvenir

Le français « citoyen », c’est aussi, selon nous, lorsqu’il devient vecteur d’entraide ; or, durant leur séjour, les grands-parents et leurs petits-enfants ont utilisé le français pour s’entraider. D’objet d’apprentissage, le français a pu devenir objet de communication authentique : lors d’achat de cartes postales devant un buraliste (autour de l’échange monétaire), au restaurant devant un menu (pour éclaircir du vocabulaire), pendant un jeu de loto organisé en soirée (pour expliciter des numéros), etc.
En général, pour un touriste, les souvenirs qu’il est commun de rapporter sont la photo ou la carte postale ; ici, ce seront aussi des moments d’apprentissage, des saveurs, des savoir-faire culinaires, mais aussi des savoirs et des savoir-faire linguistiques. Avoir réussi son séjour en France et avoir ramené des souvenirs linguistiques français à transmettre chez soi, n’est-ce pas aussi, indirectement, presque aussi utile que des actions linguistiques organisés dans le pays-source de ces touristes ?

Un modèle extrapolable de diversification de l’apprentissage-enseignement des langues

Selon nous, c’est ce type de situations linguistiques qui peut aussi participer au maintien, voire au développement, de notre langue et culture (propos valables pour n’importe quelle langue ou variétés dialectales) qui est à retenir.
Nous croyons qu’il y a là, à la vue de cette expérience, matière à diversifier nos façons d’enseigner les langues. Et nous pensons aussi à l’enseignement scolaire obligatoire et à des situations ne nécessitant pas de quitter son pays. Chaque fois que pourront être liés plaisir, langues et « faire », nous pensons que l’ancrage linguistique sera plus fort.
De même, chaque fois que pourront être rassemblées diverses générations au sein d’un même projet, les apprentissages citoyens ne pourront être que plus satisfaisants. Pour ce qui est des « aînés », ils représentent une population, grandissante dans les pays occidentaux, riche d’expériences et prête à donner de son temps.
Il est grand temps, semble-t-il, d’agir ensemble grâce à nos différences, pour léguer aux générations futures une société davantage fraternelle et moins individualiste. Et si nous pensons que le propos est valable pour les langues étrangères, régionales ou d’immigration, il l’est aussi pour bien d’autres éléments éducatifs et culturels.
Penser les langues comme un vecteur développant la citoyenneté par rapprochement des générations ou par des moments de réflexion à leur égard, voilà peut-être, à côté des pratiques visant à mieux enseigner à maîtriser la langue, une voie à développer.

William Rodriguez, Professeur des écoles (Hérault), Doctorant en sciences du langage, Université de Rouen (France).





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