Dans un article intitulé «
Animal vulatile : l’écart parfait1 », un des auteurs, professeur des universités, poète et traducteur de poésie, relate ses expériences de traducteur et revendique avec une émotivité très prononcée son droit à ce qu’il appelle « l’écart irréductible » constaté entre certains éléments du texte source (TS) et les éléments du texte cible (TC) représentés dans la traduction. Il le fait en se fondant sur un excellent exemple de créativité poétique en traduction. Mais ce qui est particulièrement frappant, c’est son commentaire au regard de sa propre créativité. L’extrait de ce commentaire reproduit ci-dessous est révélateur d’une attitude très répandue face à la notion de fidélité en traduction, qui, si elle reste sans conséquences pour le poète bien assis dans la société littéraire (c’est le cas de notre auteur), n’en est pas moins désastreuse pour le rôle qu’elle joue dans la formation des apprentis-traducteurs :
Le charme particulier de la traduction vient toujours de ce qui m’apparaît comme la difficulté en même
temps que l’enjeu d’une pratique pour moi exclusivement empirique. Celui-ci se manifeste lorsque je
relis la version corse que je viens d'achever d'un texte poétique. Cette impression provient souvent du
constat d'un écart irréductible entre l'expression dans le texte-source et celle qui intuitivement s'est
imposée à moi, dans ma langue. C'est précisément la conscience de cet écart qui me satisfait. Une
trahison involontaire d'abord, mais assumée par la suite dans l’absence de tout repentir, voire avec le
sentiment d’une illumination. Ou d’une trouvaille, si l’on veut faire moins exalté. La relecture
recommencée me conforte dans cette délicieuse erreur. Quelque chose comme la conscience d'un forfait
réussi. Une illusion sans doute, mais comme elle donne envie de récidiver ! Au prix de ce plaisir-là, la
fidélité serait bien ennuyeuse. C’est pourquoi je me sens à la fois complètement désarmé et irrésistiblement attiré par la pratique de traduction2.
Disons d’emblée que du point de vue émotionnel nous nous portons tout à fait solidaires du courage
3 à la créativité dont cet auteur fait preuve d’autant plus que cette créativité est, comme il le développera plus tard, liée à l’objectif d’enrichir une langue minoritaire par le biais de la traduction, objectif bien connu des poètes de la Pléiade dans le cadre de « la défense et de l’illustration » du français face au latin, et objectif déclaré des traducteurs dans les pays anciennement colonialisés.
Assumer sa créativité
Au plan individuel, le texte nous a ému, étant donné que nous avons ressenti la même angoisse initiale, décrite par cet auteur lorsqu’il parle de « trahison involontaire », et que, comme lui, nous nous sommes accrochés à notre traduction, malgré les critiques de traductologues chevronnés, obsédés par la recherche des « équivalences » au lieu de juger en fonction de la « cohérence textuelle ». Au plan de l’enseignement nous passons des heures à convaincre les étudiants créatifs de ne pas se rétracter, mais d’ « assumer dans l’absence de tout repentir », comme il est dit dans le texte, leur « trouvaille » ou le résultat de leur « illumination » (à condition bien entendu de soumettre cette trouvaille au «
monitoring » évaluatif dont nous parlons ensuite). Le problème d’évaluation du résultat soulevé sur chacun de ces deux plans nous a amené à rechercher des critères permettant cette évaluation, d’une part pour nous rassurer quant à nos propres intuitions créatives, d’autre part pour les défendre face aux «
uncomprehending » (Robinson, 1997) et, finalement, pour donner aux étudiants le courage de leur créativité en leur montrant qu’elle est légitime.
Dans la recherche d’une théorie susceptible de légitimer la créativité, nous n’avons rien trouvé du côté des approches traductologiques basées sur le structuralisme linguistique des années 1950/60. Mais notre amour de la traduction et surtout ce même refus de brider notre créativité et de nous laisser enfermer dans un carcan structuraliste et pseudo-objectiviste - qui tient d’un concept de fidélité mal comprise - nous a poussé à rechercher dans des approches interdisciplinaires, liées à la psychologie du traducteur, à la gestion du langage, telle que la conçoivent les cognitivistes, et aux études sur « les métaphores avec lesquelles nous vivons », (Lakoff/Johnson, 1980). Ces approches déculpabilisent le traducteur et lui enlèvent le sentiment de hors-la-loi qui perce dans les termes utilisés par l’auteur du passage cité (« trahison involontaire », « erreur », « forfait », « récidiver »), même s’il « assume », une fois le choc des premières inquiétudes passé. Si nous nous proposons cela – au risque de lui gâcher le « plaisir » du fruit défendu - ce n’est par pour apporter de façon paternaliste la solution à tous les problèmes, mais parce que nous avons, au plan émotionnel, comme lui cette envie de « suivre nos impressions et nos intuitions » et que nous avons parcouru le même chemin du sentiment d’une « trahison » vers la conscience d’avoir raison. Nous avons trouvé la légitimation de ce cheminement dans nos recherches empiriques autant que théoriques. Au plan professionnel, nous avons constaté que, la plupart du temps, la créativité de nos apprentis-traducteurs ne résiste pas au choc provoqué par le sentiment d’une trahison, décrit par notre auteur. Eux n’ont pas l’assurance nécessaire pour « assumer », « dans l’absence de tout repentir », la responsabilité de leur créativité.
« L’heure n’est plus aux théories ! »
C’est là le cri d’un autre traducteur-poète, par lequel débute son article intitulé « La poésie est une pensée musicale », le cri du traducteur heureux de sa « trouvaille », qu’il doit à ce qu’un traductologue connu a appelé « l’intuition foudroyante ». Si ce traducteur est un personnage connu et accepté dans la société, il lui sera effectivement facile de faire fi de toute théorie : il n’aura pas besoin de convaincre son entourage du bien fondé de sa traduction. S’il ne l’est pas, cela lui sera plus difficile.
Pourquoi ? Parce que, justement, il sera la proie de théoriciens qui lui « prouveront » que sa traduction n’est pas « acceptable
4 », alléguant qu’elle n’est pas objective, qu’on n’y retrouve pas tel ou tel autre mot du texte source, qu’elle ne reproduit pas le
vouloir-dire de l’auteur, etc. On connaît le bon mot de Pierre Leyris, citant Yevtouchenko, avec lequel on arrivera toujours à faire ricaner ceux que Marcel Proust appellerait sans doute les « chauffeurs » de la traduction, ceux qui ne « décolleront » jamais (les mêmes qui se sont moqués de
L’Albatros de Baudelaire) : « Les traductions sont comme les femmes : quand elles sont belles, elles ne sont pas fidèles, quand elles sont fidèles elles ne sont pas belles ». Encore une de ces phrases à l’emporte-pièce qui frappent les esprits et poussent le traducteur-poète dans ses retranchements, s’il ne comprend pas que cette accusation d’infidélité doit être déboutée, car elle se réfère aux mots du texte, non au sens. Le titre de l’ouvrage que Georges Mounin consacrait à la traduction poétique,
Les belles infidèles, est le reflet de cette traductologie structuraliste, dont la prétention à l’objectivité machinale étouffait toute velléité créative.
Devant cette accusation de « traduction-trahison » le poète-traducteur se rebiffe, tape du pied, et proclame qu’il n’a que faire de la théorie et des théoriciens… !
Comme s’il n’avait pas, lui-même, une théorie ! Théorie non pas explicite et consciente, au sens où elle lui permettrait de trouver les algorithmes du comportement stratégique qui le mènerait droit à l’heureuse trouvaille qu’il vient de faire. Mais théorie sous-jacente à son activité traduisante qui, par exemple, lui fait refuser, comme c’est le cas dans notre texte, le concept d’objectivité en matière de traduction, inhérent aux approches traduisantes fondées sur le structuralisme.
Traducteurs sous influence
Ces théories -sous-jacentes- déterminent les comportements traduisants de façon inconsciente. Il faut être très sûr de soi pour ne pas se laisser ébranler par les reproches de traîtrise, lancés par les théoriciens sujets à l’illusion d’objectivité et qui continuent à chasser ce que Stefanink (1997) a appelé « le fantôme de l’objectivité ». Même des traducteurs chevronnés, praticiens excellents et dénicheurs de « trouvailles » qui emportent le lecteur, ne sont pas à l’abri des critiques d’un éditeur, détenteur du pouvoir, qui, n’ayant pas la même empathie avec le texte -notre auteur parle de « dialogue avec le poète » - et n’ayant pas non plus la largesse d’esprit que lui assurerait une théorie de la traduction née de la pratique, se permettra de remplacer les trouvailles par des fabrications « plus conformes ». Si la traduction poétique fait peut-être exception, parce qu’on n’osera pas s’attaquer au poète-créateur, sacré par ses réussites en langue maternelle, on s’acharnera d’autant plus sur des traducteurs d’œuvres moins sacrées, comme par exemple
Astérix, qui sollicitent tout autant la créativité du traducteur et qui attireront l’attention de la maison d’édition en raison de son impact commercial
5.
Ceci dit, l’analyse même à laquelle se livre notre auteur pour expliquer comment il est arrivé à sa proposition créative, ne se fait-elle pas sur un fond de position théorique implicite ? Décelons tout d’abord des idées concernant la fonction de la traduction : une des fonctions de la traduction peut être d’enrichir la langue cible, position défendue par exemple par les représentants de la
Manipulation school et qui se reflète dans notre texte : « Mais une telle traduction revêt aussi pour moi une signification particulière, étant donné le caractère de la langue qui la reçoit », à savoir la langue corse, « Une langue minorée, longtemps tenue dans une pratique exclusivement diglossique et de ce fait privée d’un grand nombre de ses facultés d’expression » ; de même son but est « l’enrichissement de l’écrit », etc. Il apparaît clairement dans ces explications que ce « skopos » - comme diraient les représentants de la « skoposthéorie » en traduction – détermine évidemment aussi ses choix traduisants.
Laisser parler l’intuition
Approche théorique sous-jacente également en ce qui concerne la saisie du sens : quand il écrit « je traduis donc toujours à partir d’une impression et d’une intuition ». Même son de cloches dans le commentaire de la deuxième traduction faisant suite à «
Animal vulatil », quand la solution créative est trouvée par « association d’idées », ce qui correspond aux théories associationnistes (Mednick, 1962) de la saisie du sens, considérée par certains traductologues, comme une stratégie traduisante légitime (Risku, 1998). Ceci toutefois à condition qu’elle soit l’objet d’un contrôle subséquent par l’analyse textuelle (ce que Hönig appelle le « monitoring »). Ceci constitue un parti pris théorique face aux approches traduisantes basées sur la « Textlinguistik », qui plaident vigoureusement en faveur d’une analyse du texte exhaustive avant (!) la moindre tentative de traduction, ce qui est contraire à toute pratique
6. Position théorique également sur la conception du traducteur comme
créateur et non pas comme reproducteur, qui était le point de vue des approches structuralistes. Passons sur les remarques linguistiques de notre auteur-traducteur concernant le rôle de l’étymologie, des sonorités, etc. participant au déclenchement de la « trouvaille », qui confirment en partie les découvertes des cognitivistes, pour en venir à sa conception de la métaphore : « La métaphore de la langue conservée, mais modifiée, joue un rôle primordial dans cette manière, très concrète, de se représenter la vie qui ne peut s’accommoder d’un patrimoine linguistique fini
7».
Vers une créativité légitime
On entrevoit peut-être un peu notre objectif : c’est de donner au traducteur-poète, créatif par excellence,
a fortiori lorsqu’il s’agit de traduire dans une langue minoritaire, le courage et la pleine jouissance de sa créativité, surtout s’il en est encore à ses débuts. Car les explications fournies à la suite des solutions créatives trouvées par les traducteurs-poètes que nous venons de commenter, trahissent bien un certain besoin de faire appel à cette « plausibilité interindividuelle », proposée par Stefanink (1997) comme critère d’évaluation et de légitimation. Pourquoi ne pas aller plus loin dans cette recherche et dépasser les explications linguistiques pour trouver des fondements encore plus convaincants, dont les éléments linguistiques ne sont que le reflet matériel. Nous voudrions que le traducteur-poète ne se sente pas obligé de parler ni de « double infraction », ni de « faute inexcusable », s’il se laisse aller à sa créativité, et, s’il « assume », qu’il assume en connaissance de cause, sans croire à une « délicieuse erreur » ou à un « forfait réussi ».
La réflexion théorique à laquelle nous appelons, peut, dans ces cas, être un soutien précieux pour le traducteur, victime d’attaques. Et combien ce poète, traducteur praticien, ne serait-il pas soulagé et heureux de ce soutien, s’il apprend que la réflexion théorique que nous proposons abonde dans son sens, qu’il ne s’agit pas de l’élaboration d’un système de règles, formulées en termes abstraits, souvent contradictoires, utilisés avec des connotations différentes selon les écoles linguistiques, règles dont le but était de permettre la traduction automatique, soumise à l’objectivité. Non ! La réflexion théorique par laquelle devrait se laisser séduire le poète-traducteur doit être construite à partir de la pratique. Elle doit avoir pour objet son activité de traducteur et essayer de légitimer les résultats de sa créativité, en lui donnant la possibilité de les expliquer. Et si ce n’est pas pour se légitimer, ce sera peut-être pour satisfaire sa curiosité personnelle, pour l’aider dans ses choix de traduction, ou encore, pour donner aux futurs traducteurs l’assurance nécessaire pour croire en leur créativité si précieuse et pourtant si souvent opprimée par manque d’une réflexion théorique susceptible de fournir les armes pour se défendre face aux critiques.
La réflexion théorique à laquelle nous pensons n’est pas celle des structuralistes, cités plus haut, mais celle de cognitivistes comme Lakoff, qui ont critiqué la domination de la pensée objectiviste, toute puissante dans notre monde occidental. Analysant les processus mentaux sous-jacents à la saisie du sens – qui est évidemment aussi l’une des préoccupations majeures du traducteur, Lakoff a constaté que cette saisie est toujours liée à un besoin de catégorisation de la part de l’individu. Mais contrairement aux théories structuralistes, cette catégorisation n’est pas le résultat d’une analyse en traits pertinents, qui mènerait à des catégories aux limites strictes. La réalité vécue est structurée conformément aux « folk models of categorization » (Lakoff, 1987), telle qu’ils se reflètent dans les « métaphores avec lesquelles nous vivons » (Lakoff/Johnson 1980).
Théorie et subjectivité
Si, selon l’affirmation d’un autre poète-traducteur, contributeur au même volume sur la traduction poétique, « il est difficile de théoriser dès que l’on se réfère à la sphère sensorielle, par la force des choses subjective », cela n’est toutefois pas impossible, comme nous l’apprennent les chercheurs cognitivistes. Et cela ne permet en aucun cas la conclusion : « L’heure n’est plus aux théories », à laquelle arrive ce traducteur-poète. En critiquant le
myth of objectivism qui est sous-jacent aux systèmes conceptuels du monde occidental (Lakoff 1987), les cognitivistes se sont proposés d’étudier le processus de compréhension et ont développé des approches théoriques qui tiennent compte précisément de cet aspect subjectif de notre saisie du sens.
Pour le traducteur ceci signifie que l’heure n’est certes pas aux théories, s’il s’agit de théories structuralistes à la poursuite du fantôme de l’objectivité, mais que, en revanche, il doit se munir d’un
instrumentarium théorique, susceptible de légitimer ses solutions créatives dans l’esprit d’une plausibilité intersubjective, fondée sur la connaissance des processus mentaux qui la conditionnent. Au fond, c’est de cette plausibilité intersubjective dont les traducteurs-poètes mentionnés éprouvent le besoin, lorsqu’ils publient les articles sur leurs « trouvailles », même si les outils théoriques, les « armes » à l’aide desquels ils légitiment leurs choix traduisants (par ex. : comparaison du mètre du vers utilisé en langue cible et en langue source) font penser aux arcs des populations arborigènes face aux canons des envahisseurs jaloux de leurs richesses. Notre propos est justement de leur fournir des armes « intelligentes ».