Faire entrer une traduction dans une classe de langue apparait comme une provocation sacrilège et n’est guère comparable qu’à l’affichage d’une reproduction dans un musée ou la présence d’un âne engagé dans une course hippique de prestige. On assiste ainsi à l’existence de deux mondes hermétiquement fermés sur eux-mêmes. D’une part existe l’univers des traducteurs qui assurent faire un travail tout en finesse et mettre ainsi à disposition des lecteurs des œuvres respectueuses des intentions de leur auteur et aisément lisibles. Face à ce monde, qui a sa place en librairie et s’offre aux lecteurs de tout poil, se dresse le monde de la classe de langue où les textes littéraires aussi longs et difficiles soient-ils doivent être abordés dans leur langue originelle. La raison alléguée est que l’apprenant doit s’exercer dans la langue qu’il pratique encore difficilement sur les textes d’auteurs qui ont écrit dans cette langue. Certains professeurs utilisent – et sont critiqués par leurs collègues – des œuvres adaptées en français facile, d’autres préfèrent les extraits. Rares, très rares, sont ceux qui, dans l’économie générale de leur enseignement, font usage de ces traductions qui existent dans le commerce.
Aider l’élève-lecteur
Si je m’en rapporte à la façon dont j’ai appris le latin, j’ai souvenir d’avoir peiné sur de cours extraits – une vingtaine de lignes – totalement impropres à me donner une idée de l’écriture de leur auteur, que je passais deux heures à traduire et que l’on me rendait constellées de rouge avec des mentions peu flatteuses dans la marge1. J’ai souffert sur Cicéron, Pline, Suétone et même César ; je n’ai jamais gouté leur style ni leur façon de raconter les faits.. Même expérience avec les Histoires de Tacite dont la brièveté du style qui m’avait tant fait souffrir au baccalauréat fut, plus tard, un régal de lecture. Si j’ai pu apprendre quelque chose de la culture latine, c’est bien en temps que lecteur disponible et non en temps qu’élève d’une classe de latin. Pendant les années de lycée, j’ai le souvenir d’avoir lu beaucoup de romans russes : Gorki, Dostoïevski, Tchekov, Tolstoï m’étaient familiers. Normal ! Puisque je n’étudiais pas le russe, personne ne m’interdisait la pratique des œuvres littéraires en traductions.. Malgré les nombreuses heures consacrées au collège et au lycée à l’étude des langues, j’avais une moins bonne connaissance de la culture des langues apprises à l’école que celles rencontrées au rayon des livres de poche. Il est mille fois dommage que le souci d’inculquer la langue aux élèves les prive du plaisir de découvrir la culture qui s’y rattache…
M’étaient familiers les grands espaces que moissonne Vronski dans Anna Karenine, ; je repensais à la journée des confitures quand j’en faisais moi-même. J’avais vibré avec le Prince Mouchkine, éprouvé la tristesse poignante qui étreint celui qui est obligé d’abandonner la maison familiale dans La Cerisaie, j’avais partagé la fascination de Rogojine tout comme celle du Prince Muichkine pour Nastasia Philippovna. Au point que je peux dire que ces atmosphères, ces caractères extrêmes, ces héros faisaient partie de ma culture. Je n’aurais pu en dire autant des courtes scènes et ces brefs personnages difficilement, maladroitement, fautivement sortis de la gangue d’une langue obscure. Je n’avais d’eux aucune vision d’ensemble, ils n’étaient pas englobés dans le souffle d’une œuvre, ils ne pouvaient imprégner mon imaginaire comme le faisaient les romans ou les pièces dont je me délectais grâce aux traductions. Pire même, la lecture laborieuse de courts extraits de leur œuvre suffisait à la déflorer. Ils n’avaient plus l’attrait de l’inconnu et la brève et pénible fréquentation de leur texte ne me permettait pas de les connaître.
Autre temps, autre langue, autres mœurs. Peut-être, et ce type d’apprentissage parait sans doute caricatural aujourd’hui. Mais outre que la caricature permet de mettre en relief les traits essentiels, je m’étonne depuis près de vingt ans que je lis les articles reçus à la rédaction du Français dans le monde de n’avoir jamais vu, signalé, abordé, suggéré un petit guide du bon usage des traductions ! En revanche, nous recevons d’une part des professions de foi de la part des spécialistes de la traduction (cf. pp. 25-28) et d’autre part des considérations sur la difficulté qu’éprouvent les élèves à se familiariser avec la littérature française (cf. pp. 33-34).
Porte ouverte aux traductions !
L’âme d’un pays se lit dans sa littérature. Il est indispensable de fournir cette nourriture aux élèves et criminel de les en priver. Les bonnes traductions existent. Qu’elles soient judicieusement utilisées. Que les élèves lisent à foison Balzac, Stendhal, Zola, Verlaine, Molière, Camus et alii en œuvres intégrales ET en traductions. C’est au moins aussi utile à leur formation que les affiches représentant les chateaux de la Loire qui tapissent les classes de langue. Que certains cours s’attachent à parler de ces lectures effectuées dans la langue maternelle des élèves mais propres à les initier à la culture française. Qu’ils voient les films doublés dans leur langue maternelle souvent tirés de ces œuvres. Ayant lu l’œuvre entière, ayant été portés par son souffle, connaissant les personnages, les élèves gouteront le court passage en français grâce auquel tout cet univers leur sera restitué. Et la potion deviendra friandise… Et si l’on craint la présence satanique de l’œuvre traduite en classe de langue, acceptez-y au moins les éditions bilingues et sautez d’une langue à l’autre dans l’espace d’un clin d’œil.
La pratique la plus généralement répandue consiste à interdire l’intrusion de documents en langue maternelle dans la classe de langue étrangère. Ce comportement très entier éloigne les élèves de la culture littéraire étrangère, chemin d’accès royal à l’amour de la langue. On prétend à partir de courts extraits difficilement compris donner envie de lire l’œuvre intégrale, comme si quelques mètres couverts d’épines parcourus pieds nus donnaient envie d’accomplir une longue étape… En revanche, reconnaître l’ensemble de l’itinéraire grâce aux traductions, puis reprendre une des étapes parcourues en langue originale, n’est-ce pas un enchainement efficace et logique propre à améliorer la compréhension et à renforcer la motivation ? Culture et langue ont, me semble-t-il, tout à gagner de ce renversement des pratiques.
Françoise Ploquin
Proposition d’activités-
Avec une traduction d’une œuvre française dans la langue maternelle des élèves :
Lecture de l’œuvre. Pour un roman, répartir la lecture en quatre ou cinq semaines. Chaque semaine, vérifier la compréhension de la portion lue. Insister sur un thème dominant. Proposer un extrait (un passage important) en français (photocopies distribuées).
1er temps : texte français seul ;
2e temps : – fournir la traduction lue par les élèves, la faire comparer avec d’autres traductions. Étudier les nuances. – fournir la traduction en y introduisant une ou plusieurs erreurs ou en supprimant une phrase. Faire chercher l’anomalie, la faire rectifier. -
Avec une œuvre bilingue : photocopier une page (paire et impaire), supprimer un ou deux passages de chaque côté (français–langue maternelle), les faire rétablir. Puis comparer avec la page sans caviardage.
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Faire précéder la lecture d’une œuvre abrégée ou intégrale en français par la lecture par la classe de deux ou trois autres œuvres du même auteur en langue maternelle. Si on étudie Antigone d’Anouilh, un groupe lira en traduction (langue maternelle) L’Alouette, un autre La Répétition ou l’amour puni, un autre Leocadia ou bien Becket ou l’honneur de Dieu. Un café littéraire suivra, où chacun évoquera l’œuvre lue, où l’on débattra des points communs entre les œuvres, où l’on cherchera à définir ce qui fait la spécificité de cet auteur. Ainsi, tout bref passage proposé en langue étrangère aura-t-il l’attrait de faire replonger l’élève dans un univers connu.
Notes
1. Je ne résiste pas au plaisir de citer cet extrait de Jacques Gaillard, dans Urbi et Orbi : « Dans une version anglaise ou allemande, on peut mettre des faux sens, des contresens, on tombe rarement dans le non-sens, si l’auteur n’est pas un surréaliste ou un philosophe hermétique. Dans une version latine, on peut “émouvoir un camp avec la petite main des soldats”, ou “vendre les chose de son père pour soulager le bronze d’autrui”, car rien ne semble impossible de la part de gens dont l’ancêtre a tété une louve sauvage. ”, dans un chapitre qui se termine sur cette constatation : “ Les chefs-d’œuvre, dit-on, ne meurent jamais – à condition qu’on ne les assassine pas ” ».
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