Par la noblesse de son thème central – la rédemption d’enfants rebelles grâce à la musique, par la rigueur de son écriture cinématographique d’inspiration musicale, par l’émotion qu’il suscite en nous, Les Choristes s’impose comme un premier film d’une rare qualité. À l’origine de cette fiction, trois sources d’inspiration complémentaires : le désir d’imaginer une histoire en relation avec la musique (passion de Christophe Barratier, guitariste avant de devenir cinéaste) ; le film de Jean Dréville La Cage aux rossignols (1945), transposé dans l’intrigue des Choristes ; des souvenirs et émotions d’enfance de l’auteur. Avec la voix off du personnage principal qui nous révèle quelques fragments d’un journal intime, ce registre autobiographique au second degré rend sans doute compte de la sensibilité qui imprègne le récit.
Celui-ci s’ouvre au présent. Après cinquante ans de séparation, deux anciens condisciples – Pierre Morhange et Pépinot – se retrouvent à l’occasion de la mort de la mère de Pierre et vont évoquer leurs souvenirs d’internat en feuilletant le journal intime d’un éducateur qui a marqué leur enfance. À partir d’une photographie de classe, et dans le moule d’un immense flash-back, l’action nous transporte en 1949. Le cinéaste n’a pas choisi cette date au hasard : elle renvoie aux lendemains de la Seconde guerre mondiale (les parents n’ont pas alors pour préoccupation principale l’éducation de leurs enfants), à une époque où l’on crée des centres de rééducation pour enfants difficiles appelés « maisons de correction ».
C’est dans l’un de ces internats (au nom symbolique de Fond-de-l’étang), situé dans la région de Clermont-Ferrand, que Clément Mathieu (Gérard Jugnot), musicien sans carrière, professeur de musique sans emploi, prend ses nouvelles fonctions de surveillant. Très vite il s’oppose au directeur (Rachin/ François Berléand), qui fait reposer le système d’éducation sur la répression. Rachin estime que les enfants ne peuvent pas changer, que seules de sévères punitions permettent de maintenir une discipline en brisant la révolte. Le décor naturel – une immense bâtisse inhospitalière – et le grand format du cinémascope, où s’insèrent les petites silhouettes des enfants, suggèrent une impression de démesure et d’écrasement. À l’intérieur de cet internat, les plans des lourdes portes qui se referment avec un bruit sourd, comme les cadrages des visages devant ou derrière des grillages, des barreaux ou des croisées de fenêtres, nous font ressentir une thématique de l’enfermement à laquelle correspondent les tonalités froides des couleurs aux dominantes bleu sombre.
L’esthétique du film imprime au récit un style qui s’inspire d’une figure musicale : le « legato », le « lié ». Le cinéaste rejette le montage « cut » et la multiplicité des plans brefs au profit d’un montage classique : plans relativement peu nombreux mais longs où jouent le mouvement coulé des travellings et des panoramiques ; séquences reliées entre elles avec élégance par des fondus enchaînés ou des fondus au noir. Surnommé Crâne d’obus par les élèves, Clément Mathieu, qui a l’impression d’avoir raté sa vie, ne veut pas que les enfants ratent la leur. Pour tenter de les extraire de leur souffrance et de leur révolte en leur donnant un nouveau centre d’intérêt, il leur propose de créer une chorale qui interprétera ses partitions, puis La Nuit, de Rameau. Le miracle se produit. La magie et la beauté du chant choral, où se détache la pure et émouvante voix de soprano de Pierre Morhange/ Jean-Baptiste Maunier (seule voix à ne pas être enregistrée en play-back) transforment la psychologie des enfants rebelles. La musique se révèle ainsi vecteur d’une rédemption.
Michel Estève
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