Parmi les treize personnalités interrogées dans Les mots du bled, dix sont d’origine algérienne. Pourquoi ce choix ?
Il ne s’agit pas d’un choix déterminé, c’est plutôt le fait du hasard. Il y a quelques années, j’ai mené une recherche sur la création contemporaine en langues maternelles au Maghreb pour le compte de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Derrière cet intitulé, je comptais mettre à nu certains préjugés sur les langues de cette région. À cette occasion, j’ai donc rencontré plusieurs artistes algériens, exilés en France pour les raisons que l’on devine. Les évènements les ont obligés à prolonger leur séjour. C’est vrai aussi que Fadhel Jaïbi (Tunisie), Omar Sayed ou Youssef Fadel (Maroc), utilisent plutôt l’arabe dialectal et le français, alors que les Algériens ont une langue supplémentaire dans leur patrimoine : le berbère.
Les Orientalistes évoquent souvent le traumatisme linguistique des Algériens…
Il faut se souvenir du discours d’Ahmed Ben Bella, à l’indépendance, scandant « Nous sommes arabes, nous sommes arabes ! ». L’imposition de l’arabe comme langue officielle, légitime, a été un choc violent pour la population, habituée à s’exprimer en arabe dialectal ou en berbère, sans compter ceux qui avaient appris la langue du colonisateur français et qui se sont retrouvés taxés de « collabos » et de « traitres » dès qu’ils ouvraient la bouche. Forcés d’employer la syntaxe de l’arabe classique, celui du Coran, les gens ont du mal à trouver leurs mots… Pas question de plaisanter ni de jouer dans cette langue sacrée !
L’expression artistique est donc une façon de sortir de ce traumatisme ?
Les artistes sont aussi issus du peuple et parlent sa langue. Mais ce qu’il y a d’intéressant, c’est que ces artistes ont donné un statut à des langues non reconnues dans leurs pays. Certes, ils jouent avec elles et entre elles pour créer des effets et donner un style à leurs œuvres écrites ou à leurs productions musicales, mais ils ont imposé cette polyphonie jusque sur la scène internationale, comme le chanteur kabyle Idir, avec sa chanson A Vava Inouva, qui a fait le tour du monde.
Parmi les personnalités interrogées dans votre livre, Fellag est celui qui connaît une évolution linguistique des plus frappante. Il a reçu le prix de la langue française Raymond Devos, en 2003, pour l’ensemble de son œuvre. Au départ, il ne se produisait que devant un public maghrébin…
Fellag dit souvent : « Les trois langues, c’est ma langue ». Les trois langues, dans l’ordre chronologique qui le concerne, ce sont : le kabyle, l’arabe algérien et le français. Lorsqu’il a débuté en Algérie, selon qu’il se trouvait à Alger ou en Kabylie, il utilisait l’une ou l’autre comme langue principale pour ses sketches, avec quelques incursions de l’autre langue, plus des mots de français. À son arrivée en France en 1995, il jouait majoritairement en arabe algérien. À cette époque, il refusait d’utiliser le français comme langue première de ses spectacles. Puis, petit à petit, il a augmenté la proportion de français pour être mieux compris de son public. En 1997, il crée Djurdjurassique Bled entièrement en français. En fait, l’élément libérateur a été la publication de ses livres. Depuis toujours, il écrivait en français pour lui. Un éditeur est venu le trouver et, quatre ouvrages plus tard, le voilà couronné par le prix Raymond Devos !
Propos recueillis par Marion Urban
Note
1. L’émission intégrale est passée sur les ondes de RFI le 27 avril 2004. Les mots du bled sont publiés chez L’Harmattan.
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