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Le FOS vu d’ailleurs



Aux États-Unis, on constate que l’opposition entre, d’une part, le français langue de la littérature et de la culture, et, d’autre part, le français des affaires, tend à se résoudre dans le développement de cours touchant à ces deux domaines et qui se révèlent complémentaires. La formation des enseignants tend à suivre la même évolution.

Mai-juin - N°333


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Le français dans le monde est la revue de la fédération internationale des professeurs de français. Tous les deux mois, elle vous propose une centaine de pages d'articles, de conseils et de fiches pédagogiques sur le thème de l'enseignement du français langue étrangère. Pour recevoir Le français dans le monde chez vous, il suffit de s'abonner. Les étudiants, les personnels des alliances françaises et les membres des associations de professeurs de français bénéficient de tarifs réduits. Nous vous proposons sur ce site chaque mois une sélection d'articles de la revue.
 
  

Traditionnellement, les départements de français dans les universités américaines proposent un cursus composé de cours de grammaire (langue), de culture et de littérature. Depuis une dizaine d’années, le français des affaires s’intègre dans les cursus universitaires, mais presque exclusivement au niveau du Bachelor of Arts (B.A.), l’équivalent à peu près du DEUG et de la licence en France. Les professeurs qui enseignent dans les programmes du B.A. sont généralement titulaires d’un doctorat (Doctor of Philosophy ou Ph.D.) mais parfois un Masters of Arts (M.A.) suffit. Dans le système américain, le B.A. représente des études « undergraduate » et les M.A. et Ph.D. correspondent aux études « graduate ».
Les cours de français de spécialité n’occupent toujours pas une place dominante dans les cursus universitaires. Cependant, depuis ces vingt dernières années, les programmes au niveau undergraduate et graduate connaissent une restructuration qui contribue à élargir leur champ d’étude : aujourd’hui les étudiants suivent des cours de littérature francophone ainsi que des cours de civilisation qui ne sont plus considérés comme de simples outils à la compréhension de la littérature. En outre, bien des professeurs ont adopté une approche culturaliste (Cultural Studies) qui analyse plusieurs sortes de documents (littérature, jurisprudence, topographies médicales, publicité, tableaux et autres œuvres d’art, etc.) dans le but de déterminer comment ceux-ci participent à la constitution d’un savoir socio-historique bien précis.

Vers le changement

Quelques chiffres permettent d’évaluer la tendance au changement : d’après un récent sondage (1999) de la Modern Language Association (MLA), la majorité des cours requis et des cours facultatifs pour un B.A. en français sont toujours des cours de langue, de culture et de littérature. Plus de la moitié des cours avancés qui sont enseignés en français ont pour thème la littérature (53,4%) ; ils sont organisés selon les genres, les siècles et les « grands auteurs » (43%). La moitié des programmes varient leurs approches et introduisent des textes non littéraires et non canoniques. De plus, 27,3% des universités ont des cours de français des affaires ou français de spécialité.
Le sondage, envoyé à 2 631 départements de langues et littératures étrangères et auquel 1 962 ont répondu (75%), analyse seulement des programmes au niveau du B.A. Ces établissements représentent toute la gamme d’universités américaines (undergraduate, graduate, d’État, privées, religieuses, dont l’effectif varie de moins de l 000 étudiants à plus de 15 000 étudiants). Le tableau ci-dessous montre les catégories mesurées par le sondage : le nombre d’étudiants qui ont suivi des cours élémentaires de langue ou des cours avancés, ceux qui sont devenus spécialistes (major), ceux qui ont opté pour deux spécialisations, l’une étant le français (double major) et ceux qui ont choisi le français comme matière secondaire (minor).

Programmes de français entre l’automne 1995 et l’automne 1999
Changement dans le nombre d’étudiants Effectifs en baisse Effectifs en hausse Effectifs stables Effectifs en hausse et stables (les deux dernières catégories ensemble)
qui ont suivi des cours élémentaires de langue 36,3% 43,3%20,4% 63,7%
qui ont suivi des cours avancés 38,3% 43,2% 18,5% 61,7%
qui sont devenus spécialistes (major) 36,3% 44,5% 19,2% 63,7%
qui ont opté pour deux spécialisations l’une étant le français (double major) 5,4% 59,3% 35,3% 94,6%
ont choisi le français comme matière secondaire (minor) 5,4% 68,4% 26,2% 94,6%


Les résultats montrent que les programmes de français se portent bien. Entre 1995 et 1999, leurs effectifs ont augmenté ou sont restés stables plus qu’ils n’ont baissé. On arrive à cette conclusion en comparant la première colonne (effectifs en baisse) avec la dernière en caractères gras. Goldberg et Welles attribuent la réussite des programmes universitaires de français aux innovations et changements apportés dans les cursus. Il semble en effet que ces changements aient suscité un renouveau de la motivation pour le français.

Motivations et résistances

Deux sondages précédents du MLA évaluant les effectifs des programmes de langues étrangères entre 1990 et 1995 et entre 1995 et 1998 ont démontré que l’étude de français au niveau universitaire était en baisse de plus de 25 %. Ces résultats ont forcé les responsables des programmes de français à évaluer leur cursus et à être plus sensibles aux intérêts de leurs étudiants.
Les étudiants demandent souvent à leurs professeurs de lettres si les cours qu’ils vont suivre sont vraiment « pratiques ». Ils veulent, en fait, savoir si cet enseignement va les aider à trouver du travail. Le savoir dans les universités américaines devient de moins en moins un but en soi. Nous faisons face à ce que l’on appelle l’ « apprendre pour » par rapport à « l’apprendre tout court ». Pour les étudiants, les cours de français des affaires sont plus pratiques que les cours traditionnels de langue, de culture ou de littérature.
Si, comme nous l’avons vu, les étudiants, ainsi que les parents, et les dirigeants de nos universités réclament un enseignement « plus pratique », on peut se demander pourquoi l’enseignement du français de spécialité est encore si peu répandu aux États-Unis. Presque 73 % des programmes universitaires n’ont aucun cours de ce genre.
Nous pouvons comprendre cet écart en analysant le parcours traditionnel d’un professeur d’université. Les programmes de maîtrise et de doctorat forment surtout des professeurs de lettres et de langue. De ce fait, les étudiants titulaires d’un Ph.D. ne reçoivent aucune formation dans le domaine du français des affaires. Par conséquent, les professeurs de français ne sont pas amenés à enseigner un sujet en dehors de leur spécialité et de leur domaine de recherche. Paradoxalement, ce qui est perçu comme un cours de grande utilité de la part des étudiants de français est considéré comme un cours sans grand intérêt de la part de beaucoup de professeurs de français.

La littérature et les affaires…

Au sein de notre département et de notre université, nous essayons de mettre en valeur l’importance de l’étude des langues, des cultures et des littératures étrangères en général et du français en particulier. L’interdépendance des pays et de leurs économies facilite cette tâche. Les universités veulent internationaliser les cursus de tous leurs programmes. Nous nous servons aussi de plusieurs statistiques qui illustrent le rôle important et international de la langue française et de la France dans le monde, présentées sur une de nos pages web intitulée « Why Study French3 ».
Puisque Virginia Tech, comme beaucoup d’universités américaines, utilise une rhétorique commerciale où l’université est comparée à une entreprise, l’éducation à un produit (« apprendre pour ») et les étudiants à des consommateurs qui recherchent des cours « pratiques », nous utilisons le même langage pour faire valoir (« vendre ») d’abord l’étude de la littérature. Nous reprenons leur définition : une éducation « pratique » connote tout ce qui aide un étudiant à trouver un emploi. Nous utilisons d’autres statistiques qui prouvent que les entreprises recherchent comme « cadres » et dirigeants des étudiants bien formés, ayant un pouvoir d’analyse et une capacité à s’exprimer clairement et logiquement tant à l’écrit qu’à l’oral. Ces compétences sont développées plutôt dans les cours de lettres (et il n’y a qu’à les transposer à l’entreprise). Le commerce, la gestion, ce sont d’autres savoirs et compétences, dans l’univers de l’entreprise. Les uns et les autres sont nécessaires.
Nous insistons sur la complémentarité entre un parcours traditionnel (langue, cultures, littératures) et la nouvelle filière que nous développons dans le domaine du français des affaires. Faire des affaires dans un contexte français et européen veut dire être bien instruit, c’est-à-dire avoir des connaissances culturelles, historiques et littéraires sur le patrimoine et son contexte. Plus grande est l’aisance d’un étudiant dans la langue, plus grand sera son succès dans l’établissement des liens commerciaux et humains.
Nous visons aussi deux types d’étudiants, spécialistes (plutôt en sciences sociales ou humaines) et non spécialistes (étudiants de commerce ou d’ingénierie). Pour les premiers, nous proposons trois nouveaux cours en plus du cursus « traditionnel ». Les étudiants peuvent ainsi obtenir un certificat de français des affaires de notre département. Les autres peuvent choisir trois types de minors dont le contenu contient deux filières.

Pour conclure, signalons que la formation des enseignants est une donnée importante dans l’enseignement du français, qu’il soit langue de culture et de littérature ou langue du commerce et de l’entreprise. Les professeurs des États-Unis, formés en littérature et culture, reçoivent (comme ce fut le cas dans notre université) une formation complémentaire au français des affaires. Ils peuvent ainsi constater que l’enseignement du français des affaires fait sans doute appel plus à leur expertise de professeurs de langue et de culture qu’à une connaissance (certes utile) approfondie d’un nouveau domaine de savoir.
L’alliance du français des affaires avec le français langue de la littérature favorise le redémarrage des études françaises aux États-Unis. Ainsi, comme certaines universités dans le sondage du MLA de 1999, notre programme de français connaît une croissance de ses effectifs et a été primé en 2003 pour la qualité de sa collaboration avec notre école de commerce. La littérature et le commerce ne s’opposent donc pas, ils sont plutôt des alliés.

Sharon P. Johnson, Virginia Polytechnic Institute and State University - Virginia Tech-, (États Unis).

Notes

1. La MLA est l’organisation professionnelle la plus importante pour les professeurs de langues vivantes aux États-Unis.
2. Goldberg, David and Elizabeth B. Welles, « Successful College and University Foreign Language Programs 1995-99: Part 1 » in Profession 2001, MLA, 2001, p. 186.
3. On peut le consulter sur le site : http://www.fll.vt.edu/french/whyfrench.html



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