Ne trouvez-vous pas étonnant que les Français, peuple monolingue, se fassent les champions de la diversité linguistique ?
Les Français sont moins monolingues que ne le croient les Parisiens. Une bonne statistique du début du XXe siècle montre qu’à l’époque moins de la moitié des Français parlaient français. Ils s’exprimaient en picard, breton, alsacien, gascon ou basque. Les généraux de la guerre de 1914 avaient classé les paysans français par divisions, c’est-à-dire par région, pour qu’ils puissent se comprendre. Ces parlers régionaux sont en décadence, mais beaucoup d’expressions locales subsistent. Je suis gascon d’origine : il y a au moins dix verbes et cinquante mots que j’utilise parfois par mégarde, au grand étonnement de mes interlocuteurs. Il y a donc encore des traces de diversité régionale dans le français. Mais je laisse aux spécialistes de cette question le soin d’en parler. Il y a également beaucoup de chercheurs qui s’intéressent aux aspects socioculturels de la langue. On rencontre beaucoup de linguistes dans les banlieues alors qu’on en voit extrêmement peu dans les laboratoires scientifiques…
Et pourtant, la diversité qui m’intéresse aujourd’hui touche aux usages professionnels. Il y a plusieurs langues dans une langue, des langues relatives aux métiers, des langues de spécialités : il existe un français commercial, un français administratif, un français scientifique ou plutôt un français de la biologie, de la chimie, de l’histoire naturelle, des mathématiques, de la physique nucléaire… un français des musiciens, des danseurs… Les catégories socioprofessionnelles parlent des idiolectes différents. Un nombre impressionnant de métiers qui existaient il y a cinquante ans ont aujourd’hui disparu, entraînant une accélération importante du vocabulaire des professions.
Mon père, qui était marinier sur la Garonne, utilisait nombre de termes relatifs au travail sur l’eau, qui ont aujourd’hui disparu. Ce phénomène me préoccupe beaucoup. Je vais prendre une image pour m’expliquer. Dans l’avancée des glaciers, il y a des parties qui vont plus vite que d’autres. La langue avance de même sur plusieurs fronts et de façon irrégulière. Certaines spécialités sont plus rapides que d’autres. Le parler scientifique évolue extrêmement vite par rapport à d’autres métiers où la stabilité est plus forte. Or il se trouve que précisément là où le français évolue le plus vite, c’est-à-dire dans les idiolectes scientifiques, commerciaux, financiers, il est dominé par la langue anglaise.
Quand je vois les producteurs de cinéma ne plus traduire les titres anglais, les publicitaires préférer l’emploi de l’anglais, alors que ce sont justement les domaines où la transformation du vocabulaire est la plus rapide, je crains que nous ne sacrifiions là quelque chose d’important. L’historien des sciences que je suis se met à regretter tout d’un coup que le corpus du français scientifique, qui est d’une richesse prodigieuse depuis quatre ou cinq siècles, soit clos. Dans ces secteurs extrêmement vivants, les membres de l’organisme langue française sont nécrosés.
Peut-on modifier cette tendance ?
On pourrait persuader les publicitaires d’être moins snobs, moins collaborateurs au sens que ce mot avait pendant l’Occupation nazie, convaincre les sportifs d’avoir des entraîneurs plutôt que des coachs. Demander la même chose aux scientifiques est déjà plus difficile. Je suis un peu en équilibre entre l’acceptation d’une langue de communication et l’emploi du français. La science a toujours eu mondialement une langue de communication. Ça a été le grec dans le pourtour de la Méditerranée, puis le latin, puis l’arabe, puis de nouveau le latin, puis le français pendant trois siècles ; aujourd’hui c’est l’anglais, demain ce sera peut-être l’espagnol ou l’ourdou. Tout dépend de la façon dont s’orientera la recherche scientifique. Je suis, à ce propos, reconnaissant à nos amis québécois d’avoir lancé le mot courriel pour éviter e-mail. Je me suis battu à l’Académie française pour essayer de l’imposer et j’ai l’impression que courriel est en train de gagner la partie...
Dans la langue, la diversité touche-t-elle seulement le vocabulaire ?
Le génie de la langue française ne porte pas exclusivement sur les mots. La langue anglaise invente volontiers des mots nouveaux qu’elle transforme vite en verbes. Le français est hésitant sur la création de néologismes. L’unité sémantique de la langue française n’est pas dans le mot mais dans la tournure, dans le segment de phrase. Les Allemands créent volontiers des mots nouveaux qui sont à eux seuls des propositions. Par agglutination, ils font un mot nouveau comme en anglais mais c’est une proposition comme en français. Ce qui est important au fond en français, c’est la syntaxe.
Est-il réaliste de recommander le plurilinguisme de façon absolue ?
Le plurilinguisme à outrance est intenable. La faiblesse initiale des pays d’Afrique noire est d’avoir une mosaïque de langues, ce qui a favorisé l’implantation du conquérant car il ne pouvait y avoir de langue commune que celle de l’envahisseur. Dans l’opposition de l’un et du divers, être radicalement pour l’un est une stupidité par impérialisme, et être radicalement pour le divers est une stupidité par impossibilité. Traduire toutes les langues dans toutes les langues, comme on prétend le faire en Europe, crée une relation exponentielle impraticable. Accentuer la diversité jusqu’au bout est une politique intenable et mortelle. Il faudrait mieux se dire qu’on se limite à quatre ou cinq langues, ou encore inviter à pratiquer l’intercompréhension. Quand j’étais professeur au département de langues romanes de l’université John Hopkins de Baltimore, nous nous exercions souvent à parler chacun dans notre langue en nous comprenant mutuellement.
Votre connaissance du latin vous est très utile…
Oui, et l’abandon de l’apprentissage du latin et du grec va précipiter la mort du corpus scientifique qui était à racines gréco-latines et qui sera à racines anglaises. On a découvert, il y a dix ans, le signal qui permettait aux cellules de se suicider (si elles ne se suicident pas, cela s’appelle le cancer). Les trois professeurs américains qui ont découvert ce phénomène sont allés voir le professeur de grec. Désormais, on appelle ce phénomène l’apoptose (« la chute des feuilles », en grec).
J’ai assisté, à la fin de la guerre, à une discussion formidable entre des scientifiques de l’École Normale Supérieure qui venaient de rapporter des États-Unis le computer. Il était clair qu’on ne pouvait traduire ce mot par « compteur » puisqu’il existait déjà des compteurs à gaz et des compteurs électriques. Cela se passait au cours d’un repas auquel participaient par hasard leurs collègues littéraires latinistes. Un spécialiste de latin médiéval a fait tout d’un coup remarquer que les performances de cette nouvelle machine ressemblaient fort à ce que Saint Thomas d’Aquin dit de l’entendement de Dieu, qu’il appelle deus ordinator. Le mot ordinateur était né. C’est par le latin et le grec que les langues luttent contre l’anglais aujourd’hui. Mathématique, théorème, ces mots viennent directement du grec et ils sont universellement employés. Le monde moderne est scientifique et, du coup, il parle une langue héritée du gréco-latin. Qu’en sera-t-il demain ?
Et si vous nous parliez des enseignants ? Les professeurs vous paraissent-ils à l’aise dans le monde moderne ?
Je me suis beaucoup occupé des nouvelles technologies et je peux vous dire que bien des professions modernes, les politiques, les journalistes, les P-DG, sont loin derrière les professeurs dans la connaissance de ces techniques. Les enseignants ont par ailleurs une avance extraordinaire sur l’histoire parce qu’ils sont constamment en communication avec des jeunes. Le reste de la population vit entre adultes et vieillards et dans un milieu qui retarde de façon abominable. Régulièrement les journalistes et les politiques découvrent des phénomènes que les professeurs connaissent depuis plus de dix ans.
Et l’école est-elle en phase avec son temps ?
J’espère bien que non ! L’actualité, c’est la répétition. C’est l’ennui absolu rabâché en même temps par tous les journaux et toutes les chaines de télévision, et ce depuis la fondation du monde. Qui a tué qui ? C’est Cain qui a tué Abel, c’est une nouvelle qui a 40 000 ans d’âge. En revanche, nous, dans l’enseignement, nous disons du nouveau tout le temps. C’est pourquoi l’idée d’adapter l’école à la société est une catastrophe. La société aujourd’hui est tellement morne, normée, formatée, ennuyeuse que la perspective d’adapter des esprits jeunes donc créateurs, intelligents, rapides, souples, vivants, à cette espèce de bétonnage des consciences et des intelligences est un projet mortel. Il serait urgent d’adapter la société à l’école pour qu’elle respecte le savoir et la beauté.
Propos recueillis par Françoise Ploquin
Quelques ouvrages de Michel Serres
Rome. Le livre des fondations. Grasset, 1983.
Les cinq sens. Grasset, 1985.
Le Tiers-Instruit. François Bourin, 1991.
Les origines de la géométrie. Flammarion, 1993.
Éloge de la philosophie en langue française. Fayard, 1995.
L’incandescent. Le Pommier, 2003.
Jules Verne, la science et l’homme contemporain. Le Pommier, 2003.
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