Avec Triple agent, Eric Rohmer aborde pour la première fois le registre du film d’espionnage – un genre cinématographique rarement utilisé avec talent et puissance de suggestion dans le cinéma français (à l’exception de deux grands films : Le Dossier 51 (1978), de Michel Deville, et La Sentinelle (1992), d’Arnaud Desplechin). Sa source d’inspiration est un fait historique qui n’a jamais été totalement élucidé : l’enlèvement, à Paris, en septembre 1937, du général Miller, président des Anciens combattants de l’armée russe tsariste. À l’époque, on avait soupçonné son adjoint, Nikolaï Skobline, d’avoir organisé l’enlèvement pour le compte des bolcheviks. Mais Skobline, lui aussi, avait disparu après l’enlèvement…
S’inspirant de ce fait réel, Eric Rohmer conçoit une fiction où il imagine la psychologie des personnages, leurs motivations et les situations auxquelles ils font face dans le contexte historique des années 1936-1937. .La structure du récit, scindé en une douzaine d’épisodes, épouse un déroulement chronologique de l’intrigue, mois par mois, de mai 1936 à septembre 1937, en faisant appel – point de vue documenté soucieux de restituer une vérité historique – aux petits films des « Actualités », aux photographies d’archives et aux journaux (L’Humanité) de l’époque : images du Front Populaire, de Léon Blum, Président du Conseil, de la guerre d’Espagne (illustrée aussi par le tableau de Picasso Guernica), etc.
Par opposition aux films d’espionnage américains ou à la série des James Bond, Triple agent ne met pas en scène une action spectaculaire, avec luttes au corps à corps, poursuites en voiture ou en bateau, gadgets sophistiqués ou armes insolites et surprenantes. Il brosse le portrait d’un espion énigmatique : Fiodor (Serge Renko), jeune général de l’armée du Tsar réfugié à Paris après 1920 avec son épouse, d’origine grecque, Arsinoé (Katerina Didaskalou). Occupant un modeste appartement rempli de tableaux (on connaît le goût du cinéaste pour la peinture), Fiodor ne cache pas qu’il assume une mission d’espion, mais ne révèle jamais avec qui il travaille. Agit-il pour le compte des Russes blancs, à Paris ? Pour celui du Parti communiste, à Moscou ? Pour les nazis, à Berlin ? Ou pour les trois à la fois ? Cherche-t-il à gagner beaucoup d’argent ? À exercer un pouvoir ? Une influence politique ? Est-il lui-même manipulé ? Nous ne le saurons jamais. Eric Rohmer se garde bien de nous donner la clef de l’énigme (toujours actuelle) et cette ambiguïté dans le comportement de Fiodor détermine un suspense qui nous tient constamment en haleine.
Ce suspense n’est pas lié à ce que nous voyons, mais à ce que nous imaginons à partir des propos, des confidences de l’espion à son épouse ou des informations que l’on donne à celle-ci (Fiodor devait être à Bruxelles, on l’a vu à Berlin). La tension dramatique naît davantage ici de la parole que de l’action. Le dénouement du film, percutant tel un coup de théâtre, fait déboucher le récit d’espionnage sur le registre d’un conte moral sur le mensonge et la dissimulation.
Après L’Anglaise et le Duc, Triple agent est le second volet d’un nouveau cycle d’inspiration d’Eric Rohmer, celui des « tragédies de l’histoire », selon le mot du cinéaste. La fiction y revêt une connotation politique dans la mesure où le comportement de Fiodor pourrait s’expliquer par l’intuition d’un homme qui, à partir de documents consultés et d’informations décryptées, prévoyait dès 1937 le rapprochement « monstrueux » de Hitler et de Staline, le pacte germano-soviétique du 24 août 1939, qui devait rendre la Seconde guerre mondiale inévitable.
Michel Estève
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