Oncle Sapir et oncle Whorf1 nous avaient raconté la bien belle histoire de ces langues dont les liens avec la pensée des hommes qu’elles étaient chargées d’exprimer, étaient si étroits qu’il n’était plus possible de les distinguer. Langue et pensée, langue et culture étaient unies par des liens semble-t-il indissolubles. De l’organisation du système des temps verbaux à une réflexion sur la conception du temps des peuples concernés, il n’y avait qu’un pas que certains franchissaient aisément.
Un couple instable
Ces histoires en séduisirent plus d’un. On peut le comprendre. Toutes les langues, de la sorte, y compris les plus modestes, les moins parlées, les plus étranges, accédaient à un statut d’égale dignité. Toutes permettaient de construire une représentation du monde à chaque fois originale.
Mais des esprits sceptiques, comme un certain nombre de faits – la réalité est toujours là, têtue dans son obstination existentielle –, montrèrent que cette belle histoire n’était peut-être qu’une hypothèse. Hypothèse qui ne pouvait expliquer pourquoi les hommes parvenaient parfois à se comprendre au travers de la traduction, pourquoi certains transfuges parvenaient à s’installer dans une autre langue, dans une autre culture, avec une aisance confondante, pourquoi certaines cultures avaient changé de langue (songeons aux cultures juives qui, au travers des vicissitudes de l’histoire, réussirent à survivre, quitte à changer de langue quand il le fallait), pourquoi certains écrivains décidaient un jour d’écrire dans une autre langue que celle qui était supposée avoir façonné leur vision du monde. Pensons à Joseph Conrad, à Vladimir Nabokov, à Eugène Ionesco, à Tristan Tzara et à bien d’autres encore.
Tout simplement parce que le couple langue-culture n’est pas peut-être pas aussi stable, aussi fortement uni que certains pouvaient le penser. Les langues circulent au gré de l’histoire des hommes, les langues migrent et, au contact des cultures rencontrées, s’opèrent de nouvelles symbioses par lesquelles s’élaborent de nouvelles identités. Oncle Sapir et oncle Whorf, pour s’être peut-être trop exclusivement intéressés à des sociétés que les ethnologues considéraient comme des sociétés sans histoire (à tous les sens du terme), avaient cru que le couple ainsi observé était là de toute éternité.
Une Histoire paradoxale
Eh bien, non ! Langue et pensée, langue et culture, sont des objets produits d’une histoire, au profil constamment remanié et les couples ainsi formés, comme bien des couples modernes, ne sont unis que pour un temps. Il en est du français comme de toutes les langues qui se sont diffusées dans le monde et qui, au hasard de rencontres (souvent commencées, il est utile de le rappeler, sous de fort mauvais auspices…), se sont progressivement installées dans des lieux, dans des communautés qui leur étaient au départ étrangères.
Singulier destin en effet que celui du français. Langue parlée au contact de la meilleure société, dans les Salons, à la Ville, à la Cour, langue chamarrée, langue de parade, comme on la qualifiait dans les provinces patoisantes, le français ne fut au départ en usage qu’auprès d’un nombre fort limité de locuteurs. Langue aux destins contrastés : langue de la diplomatie européenne au XVIIIe siècle, dans laquelle s’opèrent de complexes négociations qui seront couchées dans un écrit plein de subtilités, le français est aussi la langue dans laquelle s’organise le trafic des esclaves dans les Iles et qui de la sorte donna naissance, par des processus d’élaboration qui n’ont pas encore livré tous leurs secrets, aux divers créoles que l’on connaît aujourd’hui. Langue des populations de l’Ouest de la France envoyées, pour ne pas dire déportées dans certains cas, dans les Amériques, en Acadie et par la suite en Louisiane et qui, repliées sur elles-mêmes, préservèrent l’usage d’un français aux colorations archaïsantes jusqu’à l’orée du XXe siècle. Le français, langue des conquêtes révolutionnaires et de la Déclaration des Droits de l’homme, est aussi tout au long du XIXe siècle la langue de tous les exilés politiques, venus d’Europe centrale ou d’Amérique latine, qui rêvent pour leurs pays d’une liberté dont ils pensent trouver le modèle en France. Mais langue dans laquelle s’opère avec la brutalité que l’on sait la seconde colonisation, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Langue d’une culture mondaine et politique, et langue dans laquelle s’organise la soumission des peuples. Vocations contrastées que la République s’efforce d’associer dans une doctrine du Progrès, de la diffusion des Lumières et de la Civilisation. Le propos est bien connu. Mais langue aussi dans laquelle les sujets de l’empire vont exprimer leur besoin de liberté, de dignité. Et la littérature sera le vecteur privilégié, mais non unique, de cette volonté d’émancipation. Ce que l’on appelle aujourd’hui les littératures francophones ou d’expression française vient pour l’essentiel de cette prise de parole d’hommes colonisés, dans la langue française et dans des formes d’écriture hétérogènes aux cultures traditionnelles. Langue qui, au contact de ces sensibilités nouvelles, va explorer en elle, des ressources d’expression dont elle ne soupçonnait pas toujours l’existence.
Paradoxe ainsi d’une langue qui, arrivée dans les fourgons du colonisateur, va permettre d’élaborer de nouvelles visions du monde, de faire émerger des constructions culturelles inédites. Les illusions culturalistes, qui voient dans les cultures des ensembles clos, fermés sur une singularité installée hors du temps, ne résistent pas à ce bricolage intense auquel se livrent les hommes au passage d’une langue, s’emparant d’un outil qui au départ n’était pas le leur, pesant sur lui de toutes leurs forces pour en exprimer une substance nouvelle.
Langue issue d’une scripta restreinte, élaborée par des clercs, des officiers royaux, le français est aussi maintenant la langue de tous les « parlers jeunes » qui essaiment dans les territoires de la francophonie. Parlers qui brassent délibérément les formes les plus hétérogènes, enchaînent les ruptures de registre les plus marquées, comme pour alléger le français de tout le poids de ses traditions trop respectables.
Un univers de flux multiples
Il y a en effet toujours quelque risque à partir, à jouer lesNotamment lorsqu’on est une langue fortement équipée, comme l’est le français, avec dans ses bagages sa lourde tradition grammaticale, orthographique, rhétorique. Faut-il en effet voyager léger ou emmener avec soi tout son équipement, y compris dans les terres les plus lointaines ? Question qu’il est utile de se poser. Ce français nomade ne s’est pas non plus contenté de circuler. Il s’est parfois installé. Il s’est sédentarisé et y a acquis un profil nouveau. Nouveau ? Différent ? Jusqu’où cette différence ? Comment gérer appropriation locale avec ses différenciations obligées et intercompréhension dans un univers francophone élargi ?
Oncle Sapir et oncle Whorf, paix à leur âme, ne se retrouveraient peut-être pas dans cet univers de flux multiples, fait de circulation d’hommes et de langues, de réseaux constamment remaniés, loin de la marqueterie figée de ces cultures qui ne seraient que juxtaposées. Situation certainement moins confortable à gérer, à suivre, que celle à laquelle on est encore parfois accoutumé.
Ajoutons ceci encore. Les langues, même lorsqu’elles sont apprises comme langues étrangères ne le sont plus isolément, dans le tête-à-tête convenu entre la langue dite maternelle et la langue dite étrangère. Une langue est apprise au milieu d’autres langues et en tire parti. Le français, depuis longtemps, n’a plus (l’a-t-il jamais eu d’ailleurs ?) le privilège d’être la seule langue étrangère apprise. Langue seconde, langue troisième, le français doit inscrire sa mise en place dans sa relation aux autres langues étrangères et notamment à l’anglais. Coapprentissages dont on n’a pas toujours mesuré les conséquences.
Une géographie complexe
Ce qui est dit ici du français vaut, on l’aura compris pour toutes les autres langues en circulation dans le monde : anglais, espagnol, arabe, portugais, et bien d’autres encore. Sans compter les langues plus ou moins clandestines : langues véhiculaires, bricolées un peu partout, pidgins variés au contact de locuteurs issus des mondes langagiers les plus divers. Mais le français découvre ainsi qu’il n’est plus la propriété d’un seul peuple, que son assise territoriale n’a pas la cohérence que les cartes de géographie prétendent lui donner. D’autres langues sont présentes en France, en Wallonie, en Romandie, au Québec. Le français est à son tour présent dans d’autres pays du monde, dans des enclaves restreintes (la plus petite étant la salle de classe dans laquelle des élèves apprennent le français comme langue étrangère) ou sur l’ensemble du pays.
Géographie complexe d’une diversité d’existence et d’usage qu’il importe de mieux accompagner.
Diversité géographique
Dans la famille Babel, le français n’est certainement pas la langue la plus représentée par le nombre de ses locuteurs. Un peu plus de 182 millions de personnes en font usage comme langue maternelle ou langue seconde et il faut compter environ 82 millions d’apprenants dans les différents pays du monde. Qu’est-ce à côté du milliard d’anglophones (dont 331 millions qui ont l’anglais comme langue maternelle), des sinophones (1,1 milliard de locuteurs dont 885 millions en langue maternelle), des 450 millions d’hispanophones (dont 332 millions de locuteurs en langue maternelle) ?
Et l’on pourrait citer encore l’arabe ou l’indhi dont les effectifs de locuteurs sont bien supérieurs à ceux du français. Et pourtant prendre en compte les effectifs bruts ne suffit pas pour caractériser la position d’une langue dans le monde. Le français n’a pas la massivité territoriale de l’indhi (presque 500 millions de locuteurs) ou du chinois. Mais, à l’inverse, il compte de nombreux locuteurs (plus de la moitié) situés hors d’Europe, dans des régions très variées (Maghreb, Afrique noire, Antilles, Amérique, Océan Indien, Océan Pacifique) et des apprenants dans la plupart des pays du monde.
Le français est une langue en contact avec de très nombreuses autres langues, avec de très nombreuses cultures, avec des apprenants et des locuteurs aux attentes et conduites très variées. De la sorte s’est constitué un espace d’échange spécifique, qui met en relation des territoires et des cultures qui, sans le français, auraient du mal à dialoguer.
G. V.
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