« Non ! Non ! Cela me fait du bien de parler français ! » proteste Robert Goudreau, lorsqu’on lui suggère d’emprunter ses mots à la langue de Faulkner si la mémoire lui fait défaut. L’intonation, l’accent, de ce directeur d’école, joint au téléphone, indiquent résolument que l’on est sur l’autre bord de l’Océan Atlantique. Pourtant, Robert Goudreau n’habite pas au Québec : il est installé aux États-Unis, dans le Vermont. Sa petite ville, Hardwick, est à portée d’excursion de Montréal.
Une immigration centenaire
Ce n’est pas le hasard qui a conduit les parents de Robert Goudreau, Maurice et Rita, à acheter l’auberge locale au début des années 1950 : à cette époque, quelque 300 fermiers, bûcherons et commerçants francophones vivaient au creux des collines et forêts verdoyantes du Vermont. « Les premiers migrants du Québec sont venus au début des années 1880, détaille Roger Lecours, le chroniqueur du Caledonian Record, auteur d’un livret historique et généalogique. Il y avait là, les Anair, les Brochu, Gaboriault, Mercier et Patoine… Ils ont été rejoints par une nouvelle vague dans les années 1915. Les Canadiens français se sont ancrés aussi à Greensboro, dans un mouvement continu, jusqu’en 1950 ».
L’Hardwick Inn des Goudreau devient rapidement un lieu de rencontre pour les immigrés. Des soirées s’organisent : on joue la gigue, on danse « carré », on boit de la bière et on se raconte des histoires en français. « Quand je suis arrivé à Hardwick, je parlais français pantoute », se souvient Robert. Il est vrai qu’à l’école du coin, on ne recense que deux élèves anglophones dans une classe de trente. Le garçonnet fait le plongeon dans la langue anglaise, mais parvient à garder l’usage de sa langue maternelle grâce aux soirées de l’auberge, à leurs chansons et ritournelles.
C’est dans ce bar qu’un jour de juin 1983, après l’enterrement du premier émigré de leur génération, Roland Renaud, Gaëtan Brochu, et Robert Goudreau prennent conscience de la possible disparition de l’acquis francophone de la communauté : ils décident de transplanter les retrouvailles de l’Hardwick Inn dans une ferme voisine en organisant un grand rassemblement annuel des familles d’origine franco-canadienne. Le French Heritage Gathering est né. Aux yeux des non-initiés, la réunion ressemble à une grande kermesse familiale, mais, avec le temps, elle est devenue l’occasion unique pour la communauté de parler sa langue.
Sur scène, les cousins québécois assurent la mise à jour du répertoire musical et le public est encouragé à monter sur les planches, histoire d’évaluer, sans l’avouer, l’état des connaissances de leur langue. « On était supposé ne faire qu’une seule party, et ça a duré 20 ans ! ». En 2002, les pères fondateurs du French Heritage Gathering mettent la clé sous la porte : « Trop vieux ! »… Entre-temps, l’anglais a repris du terrain : « Les jeunes ne le parlent plus français qu’en cours », regrette Robert Goudreau, bien placé pour le savoir…
Rendez-vous en août 2004 !
Installée depuis quatre ans à Paris, Suzan Renaud, la fille de Gaetan Brochu, n’a commencé à apprendre le français qu’à son arrivée, au grand dam de sa mère qui chantait avec entrain « Ah, les Fraises et les Framboises ! » dans sa jeunesse. Toutefois, après une année de pause, « pour marquer la différence avec la nouvelle génération », le French Heritage Gathering est prêt à repartir. Rendez-vous début août 2004 ! Même si les Anciens ne se font guère d’illusions sur l’identité de la langue qu’on utilisera sur la pelouse, il est sûr que, sur l’estrade, le maître de cérémonie oeuvrera toujours en français…
Marion Urban
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