Au Cambodge, le contexte est celui de l'aide au développement. C'est pourquoi le projet national lancé en 1994 par le ministère cambodgien de l’éducation, de la jeunesse et des sports, avec l'appui de l'Agence universitaire de la francophonie (AUF), place l'apprentissage linguistique dans le cadre plus vaste de la coopération éducative. L'opérateur universitaire francophone est présent dans ce projet dans une double perspective : appui aux structures éducatives de l'enseignement cambodgien et consolidation d'une filière d’apprentissage qui donne accès aux programmes d'échange et de mobilité étudiante parmi les universités membres de l'AUF.
Une logique propre aux pays émergents
Le système éducatif national cambodgien possède des faiblesses par rapport auxquelles les classes bilingues font fonction de modèle à suivre, non seulement dans l’enseignement-apprentissage des langues, mais aussi, de manière générale, dans l’action éducative, l’évaluation des programmes, le contrôle des connaissances, la formation continue des formateurs, la gestion des établissements scolaires, etc. À travers les classes bilingues, c’est le soutien exemplaire à l’ensemble d’un système éducatif qui est proposé. Le projet linguistique sert de filtre par lequel des transferts de compétences opèrent, dans la perspective de diffuser des méthodologies à l'ensemble du système éducatif (les méthodes communicatives d'apprentissage, la pédagogie du projet, les pratiques de classe et les travaux dirigés dans les disciplines non linguistiques par exemple). En d'autres termes, il est proposé aux élèves d'apprendre à travailler en français à la fois parce que l'usage de cette langue ne s'arrêtera pas au terme de leur scolarité et parce que les équipes francophones d'appui au système éducatif sont en adéquation avec l'actualité des sciences de l'éducation.
Le programme d'éducation bilingue constitue un parcours démocratique d’excellence nationale proposé au sein du système éducatif. Il prolonge par l’exemple les objectifs de l'éducation fondamentale prônés par les grandes organisations internationales. Mais il n'est pas transférable sur de très grandes échelles. Le projet vit depuis 1999 avec des effectifs stabilisés de 3000 élèves, qui assurent la promotion de 200 bacheliers environ par an, dont 87 obtenaient la mention francophone en 2003.
Un cursus bilingue essentiellement scientifique
La mise en place de classes bilingues suppose une maîtrise préalable suffisante de la langue cible pour permettre les constructions de connaissances dans les disciplines enseignées. Pour atteindre ce niveau de compétence, il est proposé un enseignement intensif de la langue française pendant un cycle d’études avant d’offrir l’enseignement des sciences en français au cycle ultérieur.
Ce programme comprend donc, d’une part une sensibilisation au français en fin de cycle primaire et, d’autre part, un enseignement intensif du français et de trois disciplines non linguistiques en langue française (physique, biologie, mathématiques) aux deux cycles du secondaire. Il concerne quelque 3000 élèves répartis en 101 classes à Phnom Penh et dans six provinces du Cambodge ; 140 professeurs sont mobilisés pour ce projet, dont 60 pour le seul enseignement du français ; 10 conseillers et assistants pédagogiques assurent l'encadrement des équipes et un comité de pilotage en définit les orientations au sein du ministère de l'éducation cambodgien.
L’une des spécificités du programme des classes bilingues au Cambodge est que l’enseignement des sciences en français se superpose à cet enseignement en khmer. Le choix des disciplines correspond à une volonté de donner aux apprenants une formation scientifique solide. Mais il est permis de s'interroger sur ce redoublement des matières scientifiques en khmer et en français. S'agit-il d'une retenue de la part des responsables à l'idée d'intégrer complètement la formation francophone dans le dispositif national ? S'agit-il de la volonté d'offrir aux élèves un parachute et un matelas, un parachute pour ceux dont la maîtrise du français serait insuffisante, un matelas pour ceux qui, révisant en khmer ce qu'ils ont déjà appris en français et inversement, acquerront une connaissance scientifique approfondie ? Assurément les deux. Mais la conséquence est une charge de travail élevée pour les élèves, qui ne laisse pas d'inquiéter les responsables pédagogiques et les familles. Le cursus bilingue augmente de dix heures le volume horaire hebdomadaire des étudiants, ce qui signifie un engagement permanent de ces élèves.
Les étudiants inscrits dans les classes bilingues font l'objet de deux évaluations particulières en fin de cycle, complémentaires des épreuves nationales, permettant aux meilleurs d’entre eux de décrocher la mention francophone en fin de 9e (brevet) et de 12e année (baccalauréat). Au niveau du lycée, ces épreuves constituent la seule évaluation des compétences en langue étrangère organisée au niveau national au Cambodge. Il s’agit d’une évaluation bilingue, c’est-à-dire qu’elle effectue le contrôle des connaissances dans la langue partenaire, en l’occurrence le français. Entre 60 et 100 étudiants décrochent chaque année la mention francophone du baccalauréat.
Ce cursus d’éducation bilingue fait partie intégrante du programme national du Cambodge, au sein duquel il représente une filière d'excellence, accessible à tous. L’objectif de ce programme est de renforcer la préparation et l'accès des jeunes Cambodgiens aux études supérieures et universitaires. Les moyens mis à disposition du ministère par l’AUF pour y parvenir incluent à la fois le suivi pédagogique et méthodologique des équipes d’enseignement et d’encadrement, la formation permanente et diplômante de ces équipes et le soutien financier pour l'encadrement des équipes de direction et d'enseignement. L’ensemble concourt à donner aux classes bilingues une qualité éducative reconnue, qui dépasse donc le simple objectif de l'apprentissage linguistique.
La filière universitaire en langue française
Le français est-il une langue qui accompagne les élèves issus des classes bilingues dans la suite de leur parcours ? Avant de répondre à cette question, il faut faire le constat du déficit sensible de la production en langue nationale par rapport aux besoins éducatifs, dû en grande partie sans doute au génocide des années 1970 ; les bibliothèques publiques manquent d'ouvrages usuels en khmer, mais aussi de romans, de publications scientifiques, etc. La langue partenaire choisie pour le projet bilingue l'est donc aussi en fonction de cette donnée…
La langue française demeure une langue d’enseignement dans la plupart des universités publiques du Cambodge (80% des bacheliers bilingues intègrent l’Université au lieu de 40% pour les autres bacheliers). Les sciences de la santé et de l’ingénieur sont enseignées presque exclusivement en français, les sciences juridiques et économiques accueillent des filières d’excellence qui permettent la « co-diplomation » avec l’université Lumière de Lyon. L’École royale d’administration et l’École de la Magistrature comprennent un enseignement approfondi du et en français. La faculté des Sciences et l’université d’Agriculture possèdent des filières francophones certifiées par l’Agence universitaire de la Francophonie. Les étudiants bilingues dynamisent les groupes d'apprenants universitaires dans lesquels ils s'intègrent. Une bonne collaboration est en place avec la Communauté internationale francophone ; mais il reste beaucoup à faire …
Michel Wauthion
Responsable de l’Antenne de Phnom-Penh de l’Agence universitaire de la Francophonie
Filez sur la toile !
Pour plus d’informations et pour apporter votre soutien au programme des classes bilingues au Cambodge, consultez le site internet www.kh.refer.org/cbc.
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