Bien que l’univers de Harry Potter se rattache à la sorcellerie et à l’imaginaire, le contenu des romans de J.K. Rowling fait partie de l’histoire de l’être humain de par ses analogies avec le monde des moldus (humains). Que ce soient les structures sociales, le système d’éducation, les valeurs privilégiées, la fantaisie même, tout renvoie à la société des humains, la magie exceptée. Le linguiste y trouve même son compte dans la mesure où l’auteure a inventé un lexique (langue générale) et des vocabulaires (langues de spécialité) pour exprimer les réalités du monde des sorciers. En toute logique linguistique, ce lexique créé de toutes pièces comprend en effet des sous-ensembles constitués de vocabulaires spécialisés en rapport avec des secteurs ou des centres d’intérêt de l’activité. Ce qui n’est pas sans attirer l’attention du terminologue, car ces éléments se veulent l’objet même de ses préoccupations.
L’invention d’un monde
Dans ce macrocontexte, on retrouve toutes les notions correspondant aux trois définitions du terme terminologie.
Dans un premier temps, on étudiera les termes scientifiques et techniques. En guise d’illustration, le sorting hat, littéralement « chapeau trieur » dans le domaine des sciences de l’éducation, devient en français un choixpeau magique et sprechende hut, « chapeau parlant » en allemand, aux bons soins des traducteurs, ci-devant terminologues. Le théoricien verra ici un beau cas d’allomorphie et le terminolographe devra repenser sa vision canonique du monde pour classer cette notion (à savoir dans le domaine de la magie, de l’éducation ou du vêtement), et en donner une définition dirigée en respectant les règles de l’art.
Ensuite, on analysera l’ensemble des termes propres à un domaine. L’invention d’un monde tout à fait particulier remet en question les systèmes conceptuels (ontologies) et les classes d’objets. Le concept de « domaine » étant primordial en terminologie, nous retrouvons la constitution des classes référentielles dans le monde de la sorcellerie et leurs conséquences du point de vue terminographique dans l’optique de la terminologie comparative. Les domaines d’application inhabituels ne manquent pas chez les sorciers, par exemple, le quidditch, leur sport favori, comporte des sous-domaines à l’origine d’un vocabulaire étendu : les positions des joueurs, l’équipement, les fautes, les balais de course et les figures (voir encadré). D’autres secteurs de l’activité sorcière font l’objet de terminologies structurées : potions magiques (médicaments), bestiaires, confiserie, moyens de transports, etc.
Enfin, on observera l’ensemble des termes propres à un auteur.
Par l’entremise de Harry Potter, héros universel issu du génie d’une écrivaine à l’imagination débridée, nous découvrons la richesse (néologie) d’une terminologie d’auteur, vouée à l’internationalisation par le biais de la traduction.
Décrire l’irréel
Considérant ce corpus peu habituel, on pourra objecter que la nomenclature étudiée ici tient de l’idiolecte (on dirait mieux du techno-idiolecte) et que, par conséquent, ces ensembles de dénominations tirées de l’univers romanesque ne peuvent être prises en compte de façon scientifique. Toutefois, comme le mentionne Depecker, « le réel ne se limite pas aux objets » (2002 : 83). Rien n’empêche donc le terminologue de traiter d’un monde fabuleux en tant qu’ensemble de réseaux notionnels ; le même auteur cite Rey-Debove à propos de la légitimité de la fiction : «…la licorne ou Odette Swann existent au même titre conceptuel que le cheval ou Jules César (Ibidem). » D’ailleurs, la licorne constitue une figure assez importante dans l’œuvre de Rowling : la coïncidence est amusante. Cela dit, le sujet abordé s’avère intéressant dans la mesure où les aventures de Harry Potter se déroulent dans des contextes où les communications professionnelles, notamment dans l’enseignement au collège Poudlard, font appel à un vocabulaire spécialisé.
En outre, à notre connaissance, jamais un ensemble de termes techniques et scientifiques n’a fait l’objet d’une telle diffusion : ces romans ont été traduits en plus de soixante langues et sont lus, et le seront encore, par des millions de personnes de tous âges. Certes Rowling n’est pas le premier auteur à inventer un monde et un lexique afférent : Tolkien, Burgess et Orwell se sont notamment prêtés à ce jeu sans toutefois créer des vocabulaires de l’ampleur de ceux élaborés dans les romans de Harry Potter. D’où l’intérêt d’examiner la structuration et l’implantation de ces nomenclatures à la lumière des théories et des pratiques terminologiques courantes, bien qu’il s’agisse ici de terminologie in vitro. Il s’agit d’examiner comment J.K. Rowling a su récupérer les notions théoriques et pratiques de la terminologie et voir de quelle façon la terminographie monolingue et plurilingue a représenté ses néologismes, par le biais des ouvrages conventionnels (lexiques, dictionnaires, glossaires, etc.) jusqu’aux dictionnaires en ligne. Par exemple, dans l’exemple qui suit, tiré du Lexique des mots sorciers (www.ifrance.com/potter/mots.htm), on reconnaîtra une définition terminologique digne du plus conventionnel des dictionnaires moldus (humains) :
Quidditch : Sport très célèbre chez les sorciers, qui se joue sur des balais. Deux équipes de sept joueurs, (constituées de trois poursuiveurs, de deux batteurs, d' un (sic) attrapeur et d' un gardien), s'affrontent. Le but du jeu est de marquer le plus de points en envoyant une balle (le souafle) dans le but de l'équipe adverse ou en capturant le Vif d'or (une autre balle), tout en évitant les cognards, des balles chargées de « cogner » les joueurs. Le jeu se termine quand le Vif d'or a été attrapé par un des attrapeurs.
De plus, contrairement à la terminographie conventionnelle où le volet étymologique est occulté, on peut lire des commentaires sur l’origine des termes et des noms propres dans les dictionnaires du « potterien » : il s’agit là d’un apport pédagogique majeur.
Il aurait été évidemment intéressant, mais peu faisable, de comparer ces vocabulaires dans le plus grand nombre possible de textes traduits (peut-on imaginer une étude comparée entre 60 langues…) Nous nous en sommes tenus à une analyse différentielle de l’anglais et du français. Outre les points communs avec la terminologie in vivo, un aspect particulier fera l’objet d’une attention particulière. Soit le défi de rendre cette terminologie dans chacune des langues en tenant compte des contraintes liées à la pratique de ces traductions qui doivent prendre en compte les aspects interculturels et interlinguistiques. La création de l’acronyme français b.u.s.e. (oiseau rapace) en équivalence de l’acronyme anglais o.w.l.s. (hibou) illustre bien le talent du traducteur à respecter l’esprit de texte de départ. Bien que notre étude ne porte que sur deux langues, une visite du site Harry Potter International (www.eulenfeder.de/int/gbint.html) qui donne une liste de traductions de termes en plus de vingt langues, permet de percevoir l’angle de saisie des traducteurs. Une brève analyse nous a permis de constater que le traducteur français Jean-François Ménard a fourni un travail d’imagination remarquable à l’opposé par exemple, du traducteur espagnol qui colle davantage au texte anglais. Toutefois une analyse plus approfondie pourrait modifier cette conclusion.
Cette intrusion dans le monde de la fantaisie s’avère certes inusitée dans le domaine de l’austère terminologie. Outre la curiosité scientifique, notre intérêt est de tirer des enseignements d’une exploitation in vitro d’une terminologie visant à décrire symboliquement l’irréel. En fait, les romans de Rowling constituent un laboratoire, un lieu d’expériences terminologiques novatrices et uniques. À la lumière de nos observations, et la magie sorcière opérant, une remise en question de certains concepts de la science terminologique peut-elle être envisagée ? Ainsi, la création de ces dénominations en dehors d’un strict cadre théorique n’ouvre-t-elle pas la porte à un allégement de nos pratiques ? La fantaisie des néologismes, bien qu’il s’agisse d’un système néologique de traduction, ne nous pousse-t-elle pas à manifester plus de créativité dans l’élaboration de terminologies ? Le volet étymologique ne devrait-il pas être traité dans les dictionnaires terminologiques ?
La terminologie rowlingienne
Si l’on regarde maintenant les caractéristiques de cet ensemble, notre corpus comprend les termes contenus dans les quatre premiers romans de Harry Potter ainsi que ceux relevés dans la littérature parallèle (Voir Kronzek 2001, Whisp - pseudonyme de Rowling, 2001). Bien que deux romans aient été jusqu’à ce jour portés à l’écran où la langue parlée est somme toute artificielle, il sied de mentionner que la terminologie potentielle est essentiellement écrite. Ce qui en fait un système à l’abri des contaminations de l’oral, comme les troncations, les variantes phonétiques, les synonymies géographiques, etc. Cette vie terminologique en vase clos contribue à asseoir la monoréférentialité et la monosémie des termes, ces caractéristiques idoines des terminologies concertées. Mais la caractéristique la plus intéressante demeure la créativité de l’auteure et la liberté néologique dont se sont prévalus les traducteurs, qui se manifeste par une néologisation audacieuse particulièrement remarquable dans le texte français. Le calque, voire la traduction littérale, se voit souvent écarté au profit de termes découlant d’un redécoupage de l’irréalité : signe manifeste de la richesse de la langue française en ressources morphologiques. Par exemple, le terme anglais omnioculars, désignant un genre de caméra permettant de revoir une action et de faire des ralentis, est rendu en français par multiplettes. En outre, la plupart des modes de formation usités en français contemporain sont mis à contribution.
Une Académie française des sorciers
En plus de se prêter au jeu de la terminologie, la littérature parallèle (V. Whisp) pousse le réalisme jusqu’à évoquer la création, en 1635, de l’Académie française des sorciers, une commission d’experts, présidée par deux éminents académiciens, dont le rôle est de créer les équivalents français. Clin d’œil humoristique, ces deux académiciens se dénomment Boniface Toubeau et Archibald Bienbon… Du point de vue terminologique, le lecteur reconnaîtra ici une commission de terminologie, composée de terminologues et de spécialistes du domaine, dont le rôle, outre celui énoncé précédemment, porte sur la recommandation ou sur la normalisation des termes. Dans l’une des nomenclatures proposées par l’Académie, on peut lire notamment que le terme officiel (le soulignement est de nous) désignant chacune de ces fautes [quidditch] au Royaume-Uni est indiqué dans la première colonne avec son terme équivalent en français.
Le geste magique le plus remarquable chez Harry Potter est celui d’avoir amené, voire ramené, les jeunes à la lecture. On peut facilement imaginer que les romans de Rowling ont fait et feront l’objet de travaux dans les classes au niveau primaire et secondaire. Du point de vue pédagogique, ils offrent matière à réflexion en ce qui a trait aux créations néologiques ainsi qu’une application lexicographique consistant à confectionner un petit glossaire du vocabulaire potterien (V. Leblanc, 2002). Cet exercice a posé notamment la difficulté de définir des notions en fonction d’un univers irréel. Sous un angle strictement terminologique, Rowling nous fait découvrir, par le biais du texte de départ et des traductions, des innovations lexicales originales n’enlevant rien à leur transparence ni à leur efficacité communicationnelle. L’œuvre se révèle aussi riche en leçons, dans la mesure où une seule personne est à la source de la genèse de terminologies structurées contrairement aux travaux collectifs d’organismes œuvrant dans le domaine de l’aménagement linguistique. Sans compter que le travail en équipe sous-entend un consensus souvent difficile à obtenir.
J.K. Rowling terminologue ? Bien entendu ! Tout comme les traducteurs, dont le travail respecte les principes théoriques et les pratiques de la terminologie et qui méritent d’emblée ce titre. Pour cette science elle-même, habituellement recluse dans les cabinets de traducteurs ou enfermée dans les cours universitaires, elle trouve là l’occasion de s’inscrire de plain-pied dans la littérature et dans la tradition en tant qu’objet d’étude. Buvons une bièraubeurre (butterbeer) à sa santé !
Benoît Leblanc, Université du Québec à Trois-Rivières (Québec)
Modes de formation
Passons en revue les divers modes de formation des termes français et anglais relevés dans le corpus. Ce bref échantillon, comprenant surtout des termes du quidditch, donne tout de même un bon aperçu du pittoresque des néologismes.
1. Dérivation : coudoyage (cobbing)
2. Néologisme de sens : étoile de mer (starfish and stick). Il s’agit ici d’une figure de défense au quidditch.
3. Composition : croc-en-manche (blurting) ; tranchefoule (blumphing)
4. Mot-valise : quidjuge (quidjudge) de quidditch + juge
5. Syntagme : défense en double batte (Dopplebeater defence)
6. Hypostase (dérivation impropre, conversion) : quidditch (Marais de Queerditch). Notons ici le passage d’un nom propre à un nom commun avec modification graphique.
7. Emprunt : gobelin (goblin)
8. Siglaison : b.u.s.e. de « brevet universel de sorcellerie élémentaire » (o.w.l.s., de «ordinary wizardings levels»)
9. Hybridation : tremblante de Woollongong (Woolongong shimmy). Soit : syntagme + anthroponyme.
Notons que nous n’avons relevé aucune troncation dans la mesure où ce mode de déformation découle préalablement de l’oral avant de passer à l’écrit. De plus, on peut penser que certains termes dont nous n’avons pu établir le mode de formation, ni en anglais ni en français, ont été créés arbitrairement (ex-nihilo), il s’agit de mots simples, composés d’un seul morphème, qui ne soient pas « décomposables en segments plus petits dotés d’un signifié propre » (Apothéloz, 2002 :24), comme le mot moldu (muggle).
Bibliographie
Apothéloz, Denis, La construction du lexique français, Éditions Ophrys, Paris, 2002, 164 p.
Depecker, Loïc, Entre signe et concept, Presses Sorbonne Nouvelle, Paris, 2002, 198 p.
Kronzek, Allan et Elizabeth Kronzek, Le livre de l’apprenti sorcier – Un guide du monde magique de Harry Potter, l’Archipel, Paris, 2001, 287 p.
Leblanc, Benoît et al., Petit glossaire du potterien (non publié), 2002, 36 p.
Whisp, Kennilworthy, Le quidditch à travers les âges, Gallimard Jeunesse, Londres, 2001, 93 p.
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