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Sections bilingues franco-allemandes : stagnation ou progression ?



Les sections bilingues franco-allemandes en Allemagne sont confrontées à des obstacles administratifs et à des évolutions dans les choix des langues étrangères par les élèves. Le même problème se manifeste en France dans l’enseignement de l’allemand. Des solutions de même nature restent à inventer.

Mars-avril - N°332


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« Il faut courir vite pour rester sur place », disait, dans les années 1950, le Premier ministre indien Jawaharlal Nehru, pour décrire la situation difficile de son peuple : la population augmentait si vite que les progrès de l’agriculture suffisaient à peine pour garantir la production d’un minimum de denrées alimentaires… Le dicton pourrait aussi être utilisé pour décrire la situation actuelle des sections bilingues franco-allemandes en Allemagne. Elles se trouvent, comme l’enseignement du français en général, confrontées à des obstacles administratifs et à des évolutions du choix des langues étrangères par les élèves.

Un environnement instable

1969 a vu l’inauguration officielle des premières sections bilingues franco-allemandes en Allemagne. On peut les considérer comme un résultat du Traité sur la coopération franco-allemande de 1963, au même titre que la création de l’Office franco-allemand de la jeunesse (OFAJ). Au début, ces sections étaient uniques en leur genre. L’enseignement bilingue était fortement soutenu par la coopération nouvelle entre France et Allemagne : échanges scolaires organisés par l’OFAJ, jumelages de villes, rencontres d’hommes d’Etat. Il y avait, de plus, un devoir à accomplir : travailler à la réconciliation des deux peuples, établir une nouvelle confiance, construire une Europe unifiée qui serait la garantie d’un avenir paisible.
Le bilan est réconfortant : on a si bien réussi que la France et l’Allemagne sont devenues le moteur de l’unification européenne. En 2003, le traité franco-allemand a fêté son quarantième anniversaire. Le public, les médias, les institutions des deux bords du Rhin ont participé à la fête avec un engagement remarquable. Partout, les jumelages ont connu un renouveau, les échanges se sont multipliés.
Dans les lycées à section bilingue, cette année remarquable a contribué, comme l’année européenne des langues en 2001, à une prise de conscience de l’état actuel de l’enseignement des langues. Ou plutôt de l’enseignement des « laqua », c’est-à-dire des « langues autres que l’anglais »… Car là est le problème : l’anglais est devenu la langue de la mondialisation. On s’en sert partout, même sur le marché aux puces de la Porte de Clignancourt. Et quel étonnement d’entendre un des meilleurs joueurs de football français, Bixente Lizarazu, qui joue depuis des années au Bayern de Munich, répondre en anglais aux questions d’un journaliste allemand… Et que penser d’une grande entreprise française localisée en Allemagne, qui présente son site internet en anglais ! Que répondre aux élèves à qui l’on a donné un travail de recherche sur internet sur les implantations d’entreprises françaises en Allemagne s’ils ont l’impression que l’anglais est devenu la langue officielle des Français à l’étranger ? Et aussi celle de la musique pop, des conférences internationales et de la science… Dès lors, à quoi bon faire des efforts en français, en italien ou en espagnol si la communication a lieu en anglais dans la plupart des cas ?

Un développement contrasté

Après un début enthousiaste, avec l’ouverture d’un nombre assez élevé de sections bilingues franco-allemandes, surtout en Rhénanie du Nord-Westphalie, en Rhénanie-Palatinat et au Bade-Wurtemberg, les années suivantes ont été marquées par une certaine hésitation. Une discussion a été engagée : les sections bilingues étaient-elles une offre réservée aux plus doués, pour ne pas dire à une élite ? Ce qui, à l’époque, était une gaffe à ne pas commettre en Allemagne…
Par ailleurs, l’enseignement des disciplines non-linguistiques (DNL) en langue étrangère présentait peu d’attraits pour les enseignants de ces disciplines, qui craignaient une dégradation de leur enseignement au profit de la langue étrangère. Il a fallu des années et des discussions acharnées pour obtenir la certitude que l’enseignement bilingue améliorait également l’acquisition de connaissances en histoire ou en géographie. D’un autre côté, l’on n’a jamais nié que l’enseignement bilingue des DNL élargissait l’horizon interculturel, nouvelle notion clé de la fin des années 1980.
En somme, on savait que les sections bilingues fonctionnaient bien, mais le nombre d’établissements offrant cette filière restait néanmoins assez limité. Puis on a assisté à un redémarrage dès le début des années 1990. En effet, la chute du mur de Berlin et la création des nouveaux Länder ont permis un essor du français en Allemagne de l’Est : en Saxe et en Thuringe, de nouvelles sections bilingues franco-allemandes ont été créées.
Autre circonstance favorable : le recul démographique a fait que les établissements scolaires ont senti le besoin de proposer quelque chose de nouveau pour attirer les élèves de la circonscription et empêcher qu’ils n’aillent ailleurs. On s’est alors souvenu du modèle performant de l’enseignement bilingue, d’où une certaine augmentation du nombre de lycées offrant cette spécialité. Mais la préparation du traité de Maastricht a transformé cette croissance… en un essor des sections bilingues germano-anglaises.
En peu de temps, le chiffre des lycées offrant une section anglaise a dépassé celui des sections françaises. Parents et élèves éprouvaient soudain le besoin de se perfectionner dans une langue qui est universelle et moins encombrante en même temps. Des Länder comme la Rhénanie du Nord-Westphalie ont ordonné récemment d’introduire l’anglais dès le primaire. Ainsi, l’anglais y est-il devenu la première langue étrangère pour tous les enfants ! On ne crée plus de nouvelles sections bilingues franco-allemandes depuis plusieurs années… Dire cependant que c’est un échec de notre travail serait réduire à zéro les efforts des enseignants et des responsables dans les ministères et administrations des Länder : il existe des exemples encourageants, comme dans le Bade-Wurtemberg, région frontalière où le français reste très présent. Et n’oublions pas que les sections anglaises profitent des expériences faites au cours des trente ans d’enseignement bilingue franco-allemand : c’est le modèle des sections françaises qui a été adopté et qui fonctionne aussi en anglais !

Des motifs d’optimisme

Les sections bilingues franco-allemandes ont jusqu’à présent su se défendre contre toute tendance au recul. On note même des chiffres croissants d’élèves dans les établissements qui ont inventé de bonne heure des stratégies contre le monolinguisme menaçant la génération actuelle des écoliers. On peut constater des accroissements de chiffres d’élèves dans la section française là où, peu de temps auparavant, on avait peur de devoir renoncer à la biculture : exemples réconfortants, mais qu’il faudrait imiter !
C’est d’abord un devoir des autorités de créer un fonds personnel et financier pour doter les sections bilingues de conditions favorables qui les mettent en mesure de concurrencer les autres langues. Hors la formation de futurs professeurs bilingues dans les universités, il faut attribuer aux sections bilingues franco-allemandes des postes supplémentaires, ou bien des fractions de postes, pour récupérer les heures de cours supplémentaires dont profitent les élèves bilingues. C’est ainsi que sont organisés les cours approfondis de langues et les cours supplémentaires en disciplines non-linguistiques.
Mais il y a d’autres motifs d’optimisme. Ainsi le nombre croissant d’élèves qui se soumettent aux examens du DELF et du DALF. Il est très motivant d’avoir maîtrisé la langue française devant un jury français et d’obtenir en récompense un diplôme officiel. Les élèves des sections bilingues aiment avoir un diplôme de langue longtemps avant le baccalauréat bilingue, qui leur donne le droit de s’inscrire dans les universités françaises sans devoir passer un nouvel examen de connaissances de langue. Rien de semblable n’existe avec l’Angleterre… La délivrance simultanée de l’Abitur allemand et du baccalauréat français est un autre succès des sections bilingues, qui a conduit à de nouvelles formes de coopération entre lycées français et allemands.
Il reste surtout à réanimer les échanges scolaires, qui souffrent du recul de l’intérêt des élèves français à passer une ou deux semaines en Allemagne. Les demandes de directeurs et de proviseurs allemands cherchant de nouveaux partenaires pour établir un échange se sont multipliées. Chose bizarre : l’intérêt en augmentation dans une partie des DOM, en Guadeloupe et à la Réunion. Malgré le prix élevé du voyage, les échanges scolaires fontionnent bien entre les deux bouts du monde… Mais, si nous n’arrivons pas à organiser des contacts personnels entre les jeunes des deux côtés du Rhin, nous verrons basculer les derniers remparts de la bilingualité franco-allemande, puisque sa raison d’être ne sera plus visible.
Le français est, comme l’allemand, une langue de partenaire, de voisin : beaucoup plus qu’une langue de travail. C’est par la langue du partenaire qu’on peut mieux enseigner la tolérance et faire adopter l’optique du voisin. L’Europe a besoin de l’entente franco-allemande et c’est par la maîtrise de la langue du partenaire que cette entente se traduit. Ce n’est donc plus l’expérience du passé qui devrait servir de motivation pour apprendre le français ou l’allemand : ce sont les données du présent et de l’avenir. C’est une chose qu’il faut répéter, surtout aux professeurs allemands, qui ont souvent un certain penchant pour l’analyse de la littérature d’avant et d’après-guerre… Ce ne sont plus les rapports historiques chargés du souvenir des guerres qu’il faut prendre comme point de départ de l’enseignement bilingue, mais bien plutôt les nécessités de l’avenir .



Paul Palmen, Leitender Regierungsschuldirektor à Cologne. Président de la Fédération des lycées à section bilingue franco-allemande en Allemagne.



En savoir plus

Il existe en Allemagne 74 lycées avec sections bilingues, implantés dans onze Länder, principalement la Rhénanie du Nord - Westphalie (18 établissements), la Rhénanie - Palatinat (14) et la Bavière (13).
Par ailleurs, la Fédération des lycées à section bilingue franco-allemande en Allemagne s’occupe, entre autres, de la formation continue des professeurs, de la création de matériel didactique, de l’organisation de rencontres franco-allemandes des lycées à section bilingue, ou encore de la collaboration avec la Fédération des parents d’élèves des lycées à section bilingue franco-allemande en Allemagne.

Contact :
Paul Palmen, Elsa-Brändström-Str. 20, D-52477 Alsdorf.

Mél : paul.palmen@t-online.de



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