Vous connaissez aussi bien la médecine en France que dans les pays en voie de développement. Quelles différences essentielles voyez-vous entre les deux ?
J’ai choisi la médecine pour des raisons familiales. Mon grand-père a soigné les combattants de la première guerre mondiale. Ensuite, il a été déporté à Buchenwald parce qu’il avait caché des résistants en 1940. Quand j’ai voulu devenir médecin, c’est sa façon de pratiquer la médecine que j’avais dans l’esprit. Ensuite, mes études m’ont conduit vers des fonctions de médecine hospitalière, de chef de clinique, de spécialiste dans un grand hôpital parisien… Mais je n'avais pas l'intention de rester toute ma vie planqué derrière des appareils.
J’ai rencontré la médecine que je cherchais pendant mon service militaire en Tunisie, dans une maternité à Sousse. Là, j'ai eu une sorte de révélation : j'avais en face de moi des gens qui souffraient et dont je devais m'occuper complètement, avec peu de moyens techniques. La médecine occidentale est parcellisée, en miettes, éclatée entre toutes ses spécialités… Elle est une science qui bénéficie aujourd’hui d’énormes progrès. C’est bien… Mais elle semble oublier qu’elle est aussi un humanisme, une activité qui s’apparentait en ses débuts à ce que l’on appelait les humanités, comme en témoigne la vie de Rabelais. Tout mon parcours professionnel a consisté à retrouver cette vocation. À lever le malentendu.
Vous êtes et avez été profondément engagé dans l’action humanitaire. Mais certains de vos essais ont été critiques à son endroit…
L’humanitaire est tout le contraire d'une démarche établie. C'est une activité qui n'avance que par la critique et la remise en cause permanente de ses procédures. Je critique la paresse d’esprit de certaines organisations qui se contentent d'apporter des moyens. On se fixe un but, secourir les plus faibles, puis on évolue en fonction des circonstances, entre autres militaires. Il est important de capitaliser l’expérience pour mieux improviser. C’est pour cela que j’ai commencé à écrire, en 1985…
Dans
Le piège humanitaire, j’ai essayé de montrer la forêt de manipulations dans laquelle on doit s'orienter. Il s'agit en permanence de déjouer des pièges, Rester, participer, c'est aider les gens, mais c'est en même temps alimenter une politique ou une guerre sans le vouloir… Certains tiennent sur l’humanitaire des propos désabusés. Ils oublient qu’il faut garder AUSSI une certaine fraîcheur du regard.
On vous appelait et on vous appelle encore les French doctors. Belle appellation…
Pour relativiser l’arrogance française dans ce domaine, il faut rappeler que notre continent a d’abord été celui qui recevait les aides humanitaires, à cause des nombreuses guerres dont l’Europe a été le terrain ces derniers siècles… Les Américains, les Scandinaves ou les Suisses étaient beaucoup plus avancés que nous dans ce domaine. Médecins sans frontières n’a été créé qu’en 1971. L’instrument humanitaire français est très récent… C’est peut-être ce qui lui a permis de mieux sentir l’air du temps.
L’humanitaire est un mouvement né de gens qui avaient d’abord un engagement politique et qui, pour diverses raisons, se sont trouvés privés de grandes causes… Cette génération est donc arrivée sur le terrain d’action avec une grande lucidité politique. Elle savait analyser une situation. Elle est entrée en confluence avec une tradition assez faible en France, celle des dons et de la charité « classique » : cela a renouvelé complètement les pratiques de ce qui existait avant. Le terme même de « sans frontières » n’est pas né d’une analyse mais d’un vieux relent gauchiste : il fallait dépasser les frontières entre spécialités, traditions et cultures !
Tout semble commencer avec le Biafra, non ?
Oui. La guerre du Biafra, de 1967 à 1970, a été un tournant. L’idéologie de la Croix-Rouge (introduire de la loi dans la guerre) n’y fonctionnait plus. La population ibo, étranglée, coupée du reste du monde, était en train de mourir de faim. Il y avait tout sur l’île d’en face, nourriture, matériel sanitaire, camions, mais le gouvernement nigérian disait aux organisations internationales : « Vous ne pouvez pas passer »… Alors, l’esprit sans frontières s’est dit : « Nous allons traverser quand même. Nous allons faire appel non plus à la loi mais à la justice. Non plus aux gouvernants mais aux opinions publiques. » Et le blocus s’est desserré. Un an plus tard, Médecins sans frontières était créé.
Littérairement, vous sentez-vous appartenir à une filière spécifiquement turque ?
Je ne peux pas dire que je suis héritier d’une filière spécifiquement turque. Je ne suis pas comme Yacher Kemal, un écrivain de terroir. Il décrit admirablement la nature et les paysans qui la peuplent. Il a eu le génie de faire parler ces hommes de la terre d’Anatolie qui n’avaient jamais pu se faire entendre. L’imaginaire de Kemal me fascine6 mais je ne partage pas sa forme épique. Je suis plutôt, à l’opposé, un écrivain des villes. La Turquie a évolué et compte plusieurs grandes métropoles. Istanbul est une ville de 12 millions d’habitants. Je connais bien la littérature turque7 ainsi que la littérature française, qui m’a beaucoup influencé. La Modification de Michel Butor m’a appris comment on peut articuler l’espace et le temps dans une narration. Actuellement, j’écris un livre sur mon enfance et j’ai relu Les Mots de Sartre, Enfance de Nathalie Sarraute.
La notoriété d’un prix Goncourt est-elle utile dans l’action humanitaire ?
Je n’ai pas cette étiquette-là collée en permanence… De nombreuses personnes avec qui je travaille, à travers le monde, ne le savent pas. Lorsque le Nobel de la paix a été attribué à Médecins sans frontières en 1999, certains ont eu peur de se laisser enfermer dans un organisme trop reconnu… Cela dit, il faut savoir que la fonction de président d’Action contre la faim est bénévole. C’est un peu fou, mais c’est une tradition… Je suis donc heureux d’utiliser la liberté et les ventes que me prodigue le Goncourt pour pouvoir mener à bien cette tâche.
Éthiopie, Brésil, Nicaragua, Afghanistan, Balkans… Quelle langue parlez-vous lors de vos missions ?
Le problème de la langue est réel. Nous ne pouvons pas trouver des gens qui parlent l’ensemble des langues de nos terrains d’intervention… Alors, nous utilisons la
lingua franca, l’anglais… Pour ce qui me concerne, je parle portugais, anglais, italien et un peu allemand. J’ai un tel intérêt pour les langues que, parfois, dans des conférences internationales, j’ai envie de répondre dans la langue employée. Ah, mais non ! Il faut que je m’exprime dans ma langue !
En tant qu’auteur, je suis toujours très heureux de présenter mes livres en traduction. En Pologne, je n’ai pas eu le même public quand j’y ai présenté
L’Abyssin en français puis, ensuite, en traduction polonaise. La culture française est plus vaste que sa langue.
Vos deux romans les plus connus, L’Abyssin et Rouge Brésil, se déroulent dans deux pays que vous avez bien connus. Mais pourquoi introduisez-vous toujours la distance de l’histoire ?
J’ai quand même fait mes premiers pas dans l’écriture avec des essais politiques sur le monde contemporain… Écrire des romans me fait vivre plusieurs vies et me donne du plaisir et de la distance. J’ai gardé longtemps dans mes tiroirs mon premier roman, Les causes perdues, un roman contemporain finalement publié en 1999, quand j’ai réussi à lui trouver sa forme définitive. À la dernière page des Causes perdues non encore publiées, j’avais écrit en dix lignes l’esquisse de L’Abyssin, un médecin de l’époque de Louis XIV qui part soigner le Négus en Éthiopie… J’ai eu envie de la raconter plus en long. De faire vivre des héros préromantiques, comme on en trouve dans des Mémoires du XVIIIe siècle. Je suis parti dans quelque chose de très mozartien, avec un bonheur complet. J’avais beaucoup de documentation sur l’Éthiopie. Je ne cherchais dans l’écriture que l’évasion et le bonheur. En un mois et demi j'avais noirci 750 feuillets. Le succès a été pour moi inattendu et un peu terrifiant.
J’ai vite senti le confort de la distance historique : une plus grande liberté qu’avec un roman contemporain. Parce que ça se passait loin, je pouvais être au plus près, raconter, faire des portraits qui ne soient pas celui du voisin d’en face. Ensuite, je me suis rendu compte que, ce qui m’intéressait, c’était les trous de l’histoire, les périodes peu explorées, à la différence du roman historique « dur », à la façon de Max Gallo. Rouge Brésil a été écrit en hiver, quand on commence à avoir froid. J’avais envie de raconter l’histoire d’un Écossais qui joue de la cornemuse sur un cadavre de baleine…
D’où vous vient l’inspiration première d’un roman ? D’un personnage ? D’une intrigue ? D’un pays ?
Souvent d’une scène, dont je veux parler : l’Écossais et sa cornemuse, ou encore les oreilles d’éléphant coupées qui incommodent Louis XIV dans L’Abyssin… C’est, surtout, l’envie de faire le voyage de ce livre. Je porte un projet pendant longtemps. Puis il s’enrichit. Par exemple, j’ai connu sur place, pendant que j’étais attaché culturel au Brésil, l’histoire de l’amiral français de Villegagnon, parti au milieu du XVIe siècle pour coloniser ce pays. Puis j’ai compris que Montaigne avait été directement influencé, dans le chapitre des Essais sur « Les Cannibales »
2, par le secrétaire de Villegagnon, et que cela allait inspirer toute la tradition du Bon Sauvage. Il fallait que j’écrive sur ce moment… Dans L'Abyssin, j'avais envie de montrer que l'Éthiopie est un pays riche d'une culture qui, à une époque, égalait celle de la France…
Si l’on vous demande quel est votre métier, que répondez-vous ?
Médecin ! Intellectuellement, on ne peut pas quitter une identité qui vous a forgé pendant des années. L’écriture, pour moi, c’est une activité du domaine du rêve. Pas un métier. Mes livres ont leur vie. Moi, j’ai la mienne.
Propos recueillis par Françoise Ploquin et Jean-Claude Demari