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Manu Dibango, le voisin du monde



On connait l'homme par son saxophone, son crâne rasé, ses lunettes noires, son sourire éclatant. Il est de toutes les modes et de tous les sons depuis quarante ans. Le Camerounais Manu Dibango est l’un des artistes africains les plus reconnus dans le monde. Il fête aujourd’hui ses 70 ans.

Janvier-février - N°331


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Il se définit lui-même comme un Afro-européen. Manu Dibango, qui vit en France depuis plus d’un demi-siècle, présente une carte de visite fort diversifiée : saxophoniste, pianiste, chanteur, compositeur, arrangeur, chef d’orchestre. Il est capable de remplir un cabaret jazz à lui seul, n’importe où sur la planète, mais aussi d’associer les genres, avec des Jamaïcains ou des chants gospels, ou encore de s’inspirer d’airs de musique classique. Il est l’un des précurseurs de ce que l’on a coutume d’appeler aujourd’hui la « world music ». Sans Manu, la « world » aurait sans doute fini par exister. Mais sûrement beaucoup plus tard !
Difficile de décrire en quelques mots l’artiste et sa musique. Peu de gens sont capables de citer plusieurs chansons de lui (et pour cause il ne chante que rarement) ou de décrire son style. Mais le personnage, lui, est très familier. En France, les gens interpellent Manu dans la rue comme un ami de longue date, comme un voisin.

Débuts à Bruxelles

1933, Douala, Cameroun : naissance d’Emmanuel Dibango N'Djocke. « Je suis né de groupes ethniques antagonistes, où la coutume est dictée par l'origine du père, se souvient Manu. Je n'ai jamais pu m'identifier complètement à aucun de mes parents. Ainsi, je me suis senti poussé vers les autres. » 1949, le grand virage : Manu a 15 ans. Ses parents l'envoient en France pour y faire une formation professionnelle, dans une école technique de Saint-Calais, dans la Sarthe : « J’y ai atterri dans une famille d’instituteurs. Au début, j’avais le blues du pays, mais cette petite ville est vite devenue mon deuxième cordon ombilical ». C’est là que Manu Dibango rencontre Francis Bebey, un autre expatrié africain. Ensemble ils fréquentent les milieux jazz de la région. Ils montent un groupe et, inspirés par Duke Ellington, apprennent la musique sur le tas. Le cordon ombilical avec Saint-Calais est si fort que la ville sarthoise a décidé, plus tard, de donner le nom de Manu Dibango à une MJC (maison des jeunes et de la culture) et que Manu y a créé, à la fin des années 1990, le festival Soirs au village.
Manu décroche son bac à Reims en 1951. Il se met au piano classique puis au saxophone vers 1954. Deux ans plus tard, il s'installe à Bruxelles et joue avec divers groupes de jazz. C’est là qu'il commence à faire sa place en tant que musicien et à découvrir réellement le saxo. En cette année 56, son père, mécontent de voir que les études ne marchent pas fort, lui coupe les vivres. Les petits contrats se succèdent, les galères aussi. Pendant des années, Manu Dibango va écumer les clubs, de Bruxelles à Kinshasa en passant par Douala…

Nino Ferrer et « Soul Makossa »

Il serait trop long de reconstituer pas à pas la vie nomade de Manu, qui séjourne dans plusieurs pays d’Afrique dans la première partie des années 1960. On retiendra seulement que début 62, il lance la mode du twist à Kinshasa avec « Twist à Léo » : grand succès…
En 1965, retour à Paris. Manu est d'abord embauché dans l'orchestre de Dick Rivers, grande vedette des années 1960, puis dans celui de Nino Ferrer, où il joue avec talent de l'orgue Hammond. Quand Nino Ferrer s'aperçoit que c'est un excellent saxophoniste, il lui donne la direction de l'orchestre : les tournées se succèdent.
Début 69, Manu Dibango se sépare de Ferrer et signe un premier contrat d'édition. À l'automne sort Saxy Party, constitué de reprises et de compositions personnelles. Le son est délibérément jazzy. Succès d’estime. En 1972, Dibango sort le premier tube francophone qui ait fait makosser la planète : le célébrissime « Soul Makossa ». Pour la première fois, l'Afrique, sous la forme du makossa camerounais, pointe son nez dans la soul, héritière du jazz et du rhythm'n blues.
La notoriété du musicien grandit et son succès est énorme, notamment chez les Afro-américains. Les médias français comprennent que cet instrumentiste difficilement classable est un artiste de talent. Son passage à Paris à l'Olympia à la fin de l'année 1973 est un triomphe. En 1979, il s’installe avec femme et enfants à Paris. Depuis, l’infatigable Manu n’a cessé d’enregistrer et de tourner. Combien d’albums à ce jour ? « En gros un album par an, depuis 1961… » Sans compter les 45-tours…
2003 est l'année des 30 ans de « Soul Makossa » et des 70 de Manu… L’AMPA (la toute nouvelle Association des musiciens professionnels d'Afrique, cf. FDLM n° 330, p. 5) a choisi l’occasion de cet anniversaire pour lancer ses activités en janvier 2004 à Brazzaville. Pour fêter dignement l’événement, le grand Manu a notamment organisé un grand concert à Douala à la mi-décembre. Celui qui se considère un peu comme un peintre aime à dire : « Les musiques sont mes couleurs et toutes m'appartiennent pour réaliser mes propres tableaux ».

Edmond Sadaka



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